Belloc, souriant patriarche des lettres anglaises

Plusieurs lecteurs ont signalé la difficulté qu’ils avaient à lire la reproduction de l’article de G.M. Tracy, publié initialement dans La France catholique du 18 août 1950 et reproduit ici et. Nous procédons donc ici à une nouvelle publication du texte intégral, en remerciant une fois encore Daniel A., excellent connaisseur de Belloc, qui nous a fait connaître ce texte en le diffusant auprès de ses connaissances.

Hilaire Belloc, croqué par David Low

Plongé dans un large fauteuil à oreillettes, les phalanges repliées sur l’indispensable canne, M. Hilaire Belloc, en ce premier samedi d’août, voyait défiler devant la cheminée qu’il ne quitte guère, tous ses amis, ses plus fervents admirateurs. Le patriarche des lettres anglaises, le survivant du trio catholique et glorieux – Chesterton, Baring au tombeau – fêtait son quatre‑vingtième anniversaire.

Sous les yeux lourds de pensée, le crucifix, une statuette de la Vierge, à portée de la main, le soufflet qui ranime le feu. Tous les feux, cet homme aux dons fulgurants, les a ranimés. Il a abordé, en conquérant, les domaines les plus étrangers ; l’histoire, la biographie, l’essai, la poésie sont ses fiefs de choix. Il ne triomphe pas moins dans tous les genres, du roman à la satire en passant par les livres de voyage et les vers pour enfants.

Ce grand esprit se recueille maintenant sur les seules choses éternelles, cette voix aux accents si beaux ne se fait plus entendre que de Dieu. N’a‑t‑il pas dit, en plus de cent volumes, tout ce qu’il avait à dire ? Et ce message était substantiel, il nourrissait, il fortifiait, il agissait comme une jouvence sur l’esprit et le cœur, il résonnait aux oreilles avec un éclat qui faisait tituber.

Mais pourquoi ces imparfaits ? L’œuvre de M. Belloc a l’irréductible solidité, l’ineffaçable éclat des gemmes taillées de main savante. On le lira aussi longtemps que la langue anglaise fera l’orgueil des lettres et non l’humiliation des analphabètes.

A la question : « Mais pourquoi l’œuvre de Belloc n’est‑elle pas traduite en français? », M. Michael Derrick répondait voici peu : « II est français, voyons, à quoi bon le traduire ? »

Réplique pertinente. Caprice du destin, ou volonté divine, cette vie commencée à la Celle‑Saint‑Cloud, dans l’une de ces maisons que l’on voit aux toiles d’Utrillo, s’achève, pénétrée d’oraison, à Horsham, village de ce Sussex qu’a chanté l’historien‑poète et qui, royaume jadis, n’est plus qu’un comté.

Ce n’est pas la Sorbonne qui l’a formé, mais Oxford, et si, français, catholique, il s’est plongé dans le cours tumultueux, maritime et sanglant de l’histoire anglo-saxonne, c’est en homme qui l’étudie à la fois du dehors et du dedans. Qu’il y apporte un fonds, proprement français, il se peut, – mais à un certain degré, éminence et de profondeur, l’écrivain échappe aux classifications.

Il est lui‑même à travers les races et les âges. Et le langage, accent, rythme, n’est‑il pas le vêtement splendide et tyrannique, tunique de Néssus, étoffe couleur de temps, qui fait du poète le prisonnier du verbe ?

Belloc, britannique de naissance, eût‑il été ce monarchiste qui a défendu le gouvernement personnel de Louis XIV, de Charles Ier, en l’opposant au gouvernement de classe qu’est l’aristocratie, eût‑il désigné dans le roi absolu le seul champion de l’homme pauvre, de l’humble, du petit contre les « puissances d’argent », les usuriers, les hommes de loi, les prêteurs, les démagogues?

Eût‑il vu dans l’Angleterre le seul Etat aristocratique qui, à la veille de la guerre, existât encore en Europe, fondé sur le protestantisme et le mercantilisme, communauté dans laquelle une oligarchie dirige les affaires publiques, exerce son contrôle sur la politique intérieure et étrangère, les cours de justice, l’instruction publique, tandis que cette structure sociale apparaît naturelle à tous les citoyens ?

C’est à la lumière de ces idées, qui sur certains points l’apparentent à Maurras, qu’Hilaire Belloc a étudié l’histoire de son pays d’adoption, dirigé son ample et profond regard sur certaines époques de la nôtre, arrêté une attention à quoi rien n’échappe sur le vaste champ des croisades. Une foule immense de figures qui ont bouleversé les destins de l’homme, ému les cours jusqu’à nos jours, entourent de leurs ombres irritées ou reconnaissantes le haut vieillard barbu de Horsham

Marie‑Antoinette, Jacques II, Richelieu, Danton, tandis que se projettent sur les murs les fresques immenses de ses grandes œuvres, que se fait entendre dans une poudre de sons exquis, « L’éloge du vin », ce grand poème dont le critique A. G. Macdonell a dit qu’il était « toute la civilisation latine comprimée en huit pages », où tous les dogmes, saturés de joie franciscaine, sont symbolisés dans le vin du dernier sacrement, et qui s’achève dans un embrasement de foi et d’amour.

Belloc, auteur universel, humoriste désopilant et féroce – qui résisterait au comique de la « Maison hantée ? » – n’a pas craint, dans l’indifférence de l’avant-guerre, de faire entendre la voix du prophète. « L’Europe retournera à la foi où elle périra » a‑t‑il dit dans son livre intitulé précisément, L’Europe et la foi. Peut‑être était‑il plus nécessaire encore que ces vérités fussent dites en Angleterre qu’en France, où la « vieille foi », comme disent les catholiques d’outre‑Manche, est encore celle d’une majorité, où elle n’a jamais cessé d’être jeune.

Nul, plus que Belloc, n’a été assuré de la vérité de son Evangile, de ses évangiles. Il l’a prêché, il les a prêchés, avec l’autorité que lui donnaient un vaste savoir, son expérience parlementaire, une foi inébranlable, des convictions absolues, une langue dont le poète Rupert Brooke a dit qu’aucun homme au monde n’en n’écrivait de meilleure.

Avant même que l’Angleterre lui apportât ces jours passés un tribut d’admiration, fit d’un pesant anniversaire, une fête cordiale et vivante, l’auteur de tant d’ouvrages, celui de cette formule lapidaire « la lucidité est l’âme du style », s’était fait accessible au grand public par la publication d’un volume d’ « Essais choisis », où sa voix retentit dans toute sa surprenante diversité.

Qu’elle ait longtemps résonné dans le désert, il est certain, hélas  Mais depuis saint Jean‑Baptiste, ce sont les seules voix qui vaillent la peine d’être écoutées.

G.M Tracy
La France catholique,  18 août 1950

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