Connaissez-vous le « mooreeffoc » ?

C’est au hasard d’un travail sur Tolkien que ce terme à l’aspect barbare et sombre m’est tombé sous les yeux. Pourquoi seulement maintenant ? À vrai dire, je ne me l’explique pas vraiment. J’ai lu une bonne dizaine de fois le célèbre essai de Tolkien sur la Faërie et c’est seulement lors d’une toute récente (re)lecture que mon regard a été accroché par cet étrange mot. Le plus étonnant est que Tolkien le relie à Chesterton (et à Dickens), ce qui aurait dû depuis longtemps attirer mon regard.

Voici, en attendant davantage d’explication, ce qu’en dit Tolkien :

Naturellement, les contes de fées ne sont pas les seuls moyens de recouvrement ni la seule méthode prophylactique contre la perte. L’humilité suffit. Et il y a (spécialement pour les humbles) le Mooreeffoc, ou Fantaisie chestertonienne.

Dans son essai, Tolkien évoque donc une fantaisie chestertonienne qui aurait quelque chose de spécifique et peut-être de différent par rapport à la fantaisie de Tolkien. Au paragraphe précédent, l’auteur du Seigneur des anneaux explique ce qu’il entend par « recouvrement » et il le fait avec une certaine prudence, pour ne pas risquer les réactions des philosophes professionnels.

Selon lui, le « recouvrement » – « qui implique le retour et le renouvellement de la santé » – est le retour à une vue claire qui consiste à voir les choses comme elles sont ou « comme nous sommes (ou étions) censés les voir – comme des choses séparées de nous-mêmes ».

Bien que Tolkien utilise ensuite l’image de la vitre pleine de buée qu’il faut nettoyer, on retrouve là un thème chestertonien, présent dans plusieurs de ses ouvrages, symbolisé chez lui par le fait de se mettre à l’envers pour voir le monde à l’endroit. Il y a chez les deux écrivains anglais, si différents par ailleurs, cette même volonté d’un retour à la santé par le biais d’un renouvellement du regard.

Et c’est là qu’intervient le principe « mooreeffoc » de Chesterton. Toujours dans Faërie, Tolkien poursuit donc son explication :

Mooreeffoc est un mot fantastique, mais on pourrait le voir écrit dans chaque ville de ce pays. C’est la Salle-à-manger, observée de l’intérieur à travers une porte vitrée, telle que Dickens l’avait vue par un sombre jour londonien ; et Chesterton l’a employé pour signifier l’étrangeté des choses devenues banales, quand on les aperçoit soudain d’un nouvel angle. La plupart des gens admettraient que cette « fantaisie » est assez salutaire ; et elle ne peut jamais manquer de matière. Mais elle n’a, à mon avis, qu’une portée limitée ; pour la raison que le recouvrement de la fraîcheur de la vision est sa seule vertu.
Faërie, Christian Bourgois éditeur, trad. Francis Ledoux, 1996, p. 78.

Il est apparaît donc que pour Tolkien le « mooreeffoc » ne va pas aussi loin que le conte de fée (la faërie) dans la compréhension qu’il en a. Il a pris soin cependant de le signaler. Un tel avis mérite d’être pris en compte.

À suivre…

4 réflexions au sujet de « Connaissez-vous le « mooreeffoc » ? »

  1. Ce que la traduction rend un peu obscur (« C’est la Salle-à-manger, observée de l’intérieur à travers une porte vitrée »), c’est que « mooreeffoc » c’est « coffee-room » à l’envers. Quelque chose de très banal, mais avec une sonorité fantastique, qui a sans doute plu à Dickens, Chesterton, et donc Tolkien…on est proche de ces illusions de choses banales chères à Chesterton, par exemple dans le Père Brown (l’Homme dans le passage, le Livre Maudit…).

    C’est sûr que « ECNALUBMA », « ECILOP », « EFAC », sonnent en français plus saugrenu que fantastique. Bah! Ca nous aura au moins valu la Zorglangue! Esod Mumixam Te Eviv Bulgroz!

  2. Sauf erreur de ma part, GKC a aussi utilisé ce thème d’une vitre pouvant faire miroir ou au contraire laissant passer le regard comme clef d’une enquête de Father Brown (j’ai malheureusement oublié laquelle).
    Cordialement,
    Louis Choisy.

  3. Ping : Joel Allen Schroeder, "Dear Mr. Watterson", http://www.dearmrwatterson.com, 2013. | De la grâce dans l'encrier

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