Connaissez-vous le « mooreeffoc » ? (2 et fin)

Selon Tolkien, Chesterton a employé le terme de « mooreeffoc » derrière Dickens – une généalogie qui n’a rien de surprenant – pour signifier « l’étrangeté des choses devenues banales, quand on les aperçoit soudain d’un nouvel angle » (Faërie, p. 78.).

La mention de Dickens indique bien dans quel ouvrage nous pouvons en trouver l’origine. Chesterton l’utilise, en effet, dans sa biographie de l’écrivain, au chapitre III, intitulé « La jeunesse de Dickens » (The Youth of Dickens). Il cite dans ce chapitre un passage de l’autobiographie inachevée de Dickens et il rebondit sur l’utilisation que fait le créateur de David Copperfield de l’expression « moor eeffoc » (en deux mots). Voici cet extrait du texte de Dickens :

Je ne me souviens que d’une chose, c’est qu’il était situé près de l’église et que, dans la porte,, il y avait une enseigne ovale en verre avec ce mot Coffee Room, peint à l’adresse des passants. S’il m’arrive, encore maintenant, de me trouver dans tout autre café, mais où il y a aussi cette inscription sur une glace, et si je la lis à l’envers (moor eeffoc) comme je le faisais souvent alors dans mes sombres rêveries, mon sang ne fait qu’un tour.

Dickens nous livre donc la clef de l’étrangeté du mot « mooreffoc ». Il s’agit d’une sorte d’anacyclique (mais je fais appel ici aux spécialistes) qui, constitué de deux mots au point de départ, devient au fil du temps – est-ce de la responsabilité de Tolkien ? – un seul mot à part entière.

Sans attendre, Chesterton rebondit pour sa part sur l’utilisation qu’en fit Dickens et il en tire une véritable philosophie :

Ce mot baroque moor eeffoc est la devise de tout vrai réalisme ; c’est le chef-d’œuvre de ce bon principe réaliste, à savoir que la chose la plus fantastique est souvent le fait brutal. C’est du reste ce réalisme endiablé que Dickens avait adopté partout. Son monde ne se composait que d’objets inanimés ; la date sur la porte dansait devant les yeux de M. Grewgious ; le marteau de la porte grimaçait devant M. Scrooge, le Romain du plafond montrait au doigt M. Tulkinghorn ; le vieux fauteuil regardait Tom Smart de travers. Tout cela, c’est toujours Moor Eeffoc. On voit parce qu’on ne regarde pas.

Dickens, NRF/Gallimard, trad. par Achille Laurent & L. Martin-Dupont, p. 32.

Nous sommes ici au cœur d’un des aspects de la philosophie de Chesterton, à savoir que le merveilleux, le fantastique, l’extraordinaire ne se niche pas au creux de l’impossible, mais dans la banalité des faits ordinaires, à condition que l’homme pose un regard différent, celui du matin du monde, pour en percevoir la radicale nouveauté. Chesterton l’écrira deux ans plus tard au chapitre six d’Orthodoxie (« Les paradoxes du christianisme ») :

Peut-être la chose extraordinaire est-elle la chose ordinaire ; du moins la chose normale, le centre.

Il l’a exprimé au tout début du même livre en utilisant l’image du navigateur qui débarque en Angleterre croyant abordé une île inconnue et livrant ainsi au lecteur son projet philosophique :

Souvent, j’ai eu la tentation d’écrire un roman dont le héros serait un yachtman anglais qui, ayant commis une légère erreur de navigation, découvrirait l’Angleterre en croyant aborder une île inconnue des mers du Sud. Force m’est de constater que je suis tantôt trop occupé, tantôt trop paresseux pour écrire ce beau livre. Mieux vaut donc en dévoiler le thème et m’en servir pour illustrer un raisonnement philosophique. On peut à bon droit imaginer que l’explorateur (armé jusqu’aux dents et s’exprimant par gestes), venu planter le drapeau anglais sur un temple barbare qui n’est, en fin de compte, autre chose que le Pavillon de Brighton, s’est senti un peu sot. Il n’est pas dans mon propos de nier ici qu’il ait paru tel. Mais si vous vous figurez qu’il se soit trouvé idiot, ou que le sentiment du ridicule ait été la raison unique ou prédominante de son émotion, c’est que vous n’avez pas étudié avec toute la délicatesse voulue la riche nature romanesque du héros de ce conte. Son erreur fut en vérité des plus enviables ; et, s’il est l’homme que je crois, il le sait. Que peut-il y avoir de plus délicieux, en effet, que de ressentir en l’espace de quelques minutes toutes les terreurs exaltantes d’une expédition lointaine et toute l’humaine sécurité du retour chez soi ? Quoi de plus enchanteur que le divertissement de découvrir l’Afrique du Sud sans l’écoeurante nécessité d’y débarquer ? Quoi de plus magnifique que de tendre toute son énergie vers les rives lointaines de la Nouvelle-Galles du Sud pour atterrir, dans un ruissellement de larmes de joie, sur la bonne vieille Galles du Sud ? Tel me semble être du moins le véritable problème qui se pose aux philosophes. Tel est, en un certain sens, le véritable problème de ce livre. Comment pouvons-nous tout à la fois nous étonner devant ce monde et nous y sentir chez nous ? Comment cette étrange cité cosmique, peuplée de créatures diverses, éclairée par des lampadaires antiques et monstrueux, comment ce monde peut-il nous offrir simultanément la magie d’une ville inconnue et le confort, la fierté d’être notre ville ?

Dans toute son œuvre, Chesterton a mis en œuvre le principe « mooreeffoc », nous permettant à notre tour de redécouvrir une chose ancienne sous une appellation qui jusqu’ici nous avait échappés.

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