Drôles de noces d’argent

Fondé en 1672, sous le titre de Mercure Galant, le Mercure de France est à l‘origine une revue, devenue aujourd’hui une maison d’édition. Dans le numéro du 1er août 1930, le critique Henry D. Davray évoque, dans la rubrique « Lettres anglaises », ce qu’il qualifie de « noces d’argent » de G.K. Chesterton avec The Illustrated London News. L’écrivain ou le journaliste – on verra que la distinction est importante pour le critique et qu’au besoin elle donne naissance à une pointe de chauvinisme – vient, en effet, de célébrer 25 années de collaboration avec le périodique anglais.

Un mot sur Henry D. Davray ou Henry-David Davray. Né en 1872 (deux ans avant Chesterton) sous le nom de Durand, cet originaire de la région parisienne vient très tôt vivre dans la Manche, dans la région de Bricquebec, chez sa marraine, Simone de Vaudiville. Traducteur et critique littéraire, il aide à la découverte de la littérature anglaise outre-Manche. Il est notamment le traducteur de La Guerre des mondes de H.G. Wells. Il sera fait commandeur de l’Ordre British Empire par le roi George VI, en 1940, avant de mourir en 1946. Il a longtemps tenu dans Le Mercure de France la rubrique « Lettres anglaises ». Nous reproduisons ci-dessous le passage consacré à Chesterton dans le numéro du 1er août 1930 de cette publication.

Avons‑nous beaucoup de journalistes, – appelons‑les écrivains, ou critiques, si ces étiquettes les flattent, – qui aient tenu pendant vingt‑cinq ans la même rubrique dans le même périodique? C’est ce qui vient d’arriver à notre ami G. K. Chesterton. Alors qu’il y pensait le moins, quelqu’un lui fit remarquer qu’il avait commencé en 1905 sa chronique hebdomadaire dans The Illustrated London News. Cependant, il s’interrompit deux fois, la première au début dc la guerre, à la suite d’un grave accident, et la seconde pendant les quelques semaines que dura son voyage en Palestine et que son inséparable Hilaire Belloc le remplaça. Chesterton a certainement donné, dans ces chroniques, quelques‑unes de ses plus brillantes pages, qui, du reste, ont paru par la suite en volume. On a prétendu que les Anglais étaient inégalables dans ce genre d’essai. Qu’il y soient excellents, nul n’y contredit, et Mr G. K. Chesterton en est un exemple; mais nous avons en France des journalistes, – et par là j’entends des littérateurs cultivés, de véritables écrivains, – qui ne leur cèdent en rien. Ils s’en distinguent à coup sûr par la brièveté, la concision, la clarté, la finesse. Je ne sais rien en Angleterre qui soutienne la comparaison, par exemple, avec le « papier » quotidien qu’André Billy donna pendant plusieurs années au Petit Journal; de même, parmi les chroniques littéraires qui ornent nos quotidiens, celle de Billy, dans L’Œuvre, prend place parmi les moins pédantes, et les plus « dans la vie ». Celles de Chesterton sont surtout dans le paradoxe; c’est un jeu où il l’emporte de loin sur tous ses confreres. Reconnaissons que si, depuis quelque temps, il a cessé d’abuser de cet exercice, ce n’est ni par lassitude, ni par relâchement; si ce n’est plus le jeu de la jeunesse cabriolante et espiègle, c’est l’escrime d’un esprit toujours souple, toujours étincelant, mais qui dédaigne désormais les faciles fioritures. A certains, le point de vue où se place Chesterton paraîtra étroit et désuet, mais son humour et la subtilité dc ses commentaires font de lui l’un des plus redoutables défenseurs de la pensée catholique Outre‑Manche. Pour célébrer ses noces d’argent avec l’Illustrated London News, il va de nouveau réunir en volume un choix d’essais publiés dans cette vieille revue.

Henry D. Davray

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