Chesterton et John Ruskin

Dans la dernière livraison du Spectacle du monde, le journaliste Jacques de Guillebon consacre un long article à la figure trop méconnue en France de John Ruskin, peintre, poète et critique d’art, auteur notamment de plusieurs tomes de Modern Painters. Proche des « socialistes chrétiens » – terme devenu aujourd’hui équivoque et qui n’avait rien à voir avec l’infiltration marxiste au sein du christianisme –, Ruskin fut néanmoins un critique du libéralisme et du capitalisme. On peut découvrir aujourd’hui cet aspect de son œuvre, comme le signale d’ailleurs Jacques de Guillebon dans Spectacle du monde, avec l’édition de Quatre Essais sur les principes d’économie politique, publiés par les éditions « Le Pas de côté » sous le titre  Il n’y a de richesse que la vie.

Le lien entre Chesterton et Ruskin est évident et Jacques de Guillebon l’évoque dans son article seulement à travers l’évocation de sa théorie des trois âges de l’art (classicisme, médiévalisme et modernisme) qui annoncerait selon le journaliste, « son illustre successeur, G.K. Chesterton ».

S’il n’est pas aisé de voir en quoi Chesterton fut un successeur de Ruskin sur ce point, il est, en revanche, plus simple de savoir ce que l’auteur d’Orthodoxie pensait de celui de Modern Painters.

Faut-il s’en étonner ? Il y a dans le regard de Chesterton sur Ruskin une approche que l’on peut qualifier, sans jeu de mots, de paradoxale. Mais cet aspect paradoxal tient, en fait, davantage à Ruskin qu’à Chesterton, comme c’est d’ailleurs souvent le cas quand on veut bien regarder les choses de près.

Chesterton ne cache pas une certaine admiration pour John Ruskin, mais il l’admire surtout pour ses propos économiques et beaucoup moins pour son art et surtout pas pour la philosophie qui préside à celui-ci. Il l’a exprimé très bien ce point de vue dans The Victorian Age in litterature (Le Siècle de Victoria en littérature) :

« Il serait tout-à-fait injuste de dire de Ruskin qu’il y avait une contradiction majeure entre ses goût médiévaux et son caractère fort peu médiéval mais de petites inconséquences ne font rien à qui que ce soit. Il n’est pas vraiment faux de dire de lui qu’il paraissait vouloir toutes les parties d’une cathédrale… sauf l’autel ».

Ailleurs, dans le même livre, Chesterton écrit :

« Ruskin fut rarement aussi sensé et logique – à tort ou à raison – que lorsqu’il parlait d’économie. C’est à propos de paysages et d’histoire naturelle, qui étaient son domaine, qu’il débita les plus brillantes absurdités. Sous réserve de ses propres limites, il fit preuve du bon sens le plus objectif à propos d’économie politique, qui n’était pas du tout son affaire ».

C’est toujours à propos de Ruskin que Chesterton écrit cette remarque qui aurait pu être formulée par Ruskin : « que la pire chose avec les économistes c’est qu’ils ne sont pas économistes et qu’ils ratent bien des choses essentielles même en économie ».

Comme le note encore très judicieusement Chesterton, le problème (assez commun, en fait) de Ruskin fut « d’accepter l’art catholique, mais non la morale catholique ».

Au besoin, l’auteur de The Victorian Age in Litterature manie même une certaine ironie :

« Nous sentons qu’un homme comme Ruskin se déshonore quand il arbore un air solennel pour déclarer les constructions métalliques sont laides et chimériques, mais que l’objection la plus lourde à leur encontre est que la Bible n’en fait aucune mention ; cela nous fait la même impression que s’il avait déploré de ne pouvoir trouver de brosses à cheveux chez le prophète Hababuc ».

Et, pourtant, lChesterton admire en Ruskin l’écrivain, le qualifiant « d’artiste de la prose » :

« En artiste de la prose il est l’un des produits les plus miraculeux du très poétique génie de l’Angleterre. La longueur d’une phrase de Ruskin rappelle la portée des longues flèches dont se vantaient les tireurs au grand arc. Son trait n’est pas la flèche de trois pieds, c’est une longue lance; c’est un javelot qui tire. Mais tout cela file, léger comme un oiseau et tout droit comme un boulet. (…) La phrase chez Ruskin se ramifie dans des parenthèses et des propositions relatives comme un arbre puissant et droit étend embranchements et rameaux dont le fardeau s’allège plus qu’il ne s’alourdit. »

Dans le texte que Chesterton consacra à Ruskin dans un ouvrage collectif de présentation de différents auteurs par différents écrivains (ou l’inverse), GKC a cette remarque, qui résume bien au fond sa pensée sur Ruskin :

« Nous sommes en désaccord avec Ruskin comme nous disons que nous sommes en désaccord avec un ami qui a mal tourné » (The Book-Fair : The Bookman’s Guide to the choice of books). 

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