Noël et les esthètes (1)

Dans son grand essai Hérétiques, G.K. Chesterton consacre tout un chapitre – le sixième – à Noël. À sa manière, bien sûr ! Nous commençons aujourd’hui la publication de larges extraits de ce chapitre dans la traduction de Jenny S. Bradley.

La terre est ronde, si ronde que les écoles d’optimisme et de pessimisme ont toujours discuté sur le fait de savoir si elle était tournée du bon côté. La difficulté de le savoir ne provient pas tellement du simple fait que le bien et le mal sont répartis en proportions à peu près égales ; elle provient de ce que les hommes ne sont pas d’accord sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. D’où les difficultés inhérentes aux religions laïques. Elles prétendent réunir ce qu’il y a de beau dans toutes les croyances, mais elles semblent avoir rassemblé tout ce qu’il y a en elles de plus ennuyeux. Toutes les couleurs mélangées devraient, si elles étaient pures, donner un blanc parfait. Mélangées sur n’importe quelle palette humaine, elles donnent quelque chose comme de la boue, quelque chose de très semblable à beaucoup de ces religions nouvelles. Un pareil mélange est souvent bien pire que n’importe quelle croyance prise séparément, même celle des Thugs. Ce défaut naît de la difficulté de distinguer ce qui est réellement bon et réellement mauvais dans une religion donnée. Ce dilemme pèse lourdement surtout sur ceux qui ont le malheur de penser que dans une religion quelconque les parties généralement tenues pour bonnes sont mauvaises et que les parties généralement tenues pour mauvaises sont bonnes.

Il est tragique d’admirer, et d’admirer sincèrement, un groupement humain d’après une photographie négative. Il est difficile de louer tous les blancs de leur noirceur et tous les noirs de leur blancheur. Ce fait se présente souvent par rapport aux religions humaines. Prenez deux institutions qui témoignent de l’énergie religieuse du dix-neuvième siècle : l’Armée du Salut et la philosophie d’Auguste Comte.

L’opinion courante des gens instruits sur l’Armée du Salut s’exprime dans des phrases comme celle-ci : « Il n’est pas douteux qu’ils ne fassent beaucoup de bien, mais ils le font sous une forme vulgaire et profane ; leurs intentions sont excellentes mais leurs méthodes sont mauvaises ». Pour moi, malheureusement, c’est tout le contraire qui me semble être vrai. J’ignore si les intentions de l’Armée du Salut sont excellentes, mais je suis bien certain que leurs méthodes sont admirables. Ces méthodes sont celles de toutes les religions intenses et robustes, elles sont populaires comme toute religion, militaires comme toute religion, publiques et émouvantes comme toute religion. Les salutistes ne sont pas plus respectueux que les catholiques romains, car le respect, dans le sens triste et délicat du terme, n’est possible qu’aux infidèles. Cette belle pénombre, vous la trouverez chez Euripide, chez Renan, chez Matthew Arnold, mais chez des croyants vous ne la trouverez pas. Vous ne rencontrerez chez eux que rires et provocations. Un homme ne peut éprouver cette sorte de respect pour une vérité dure comme le marbre, il ne peut l’éprouver que pour un séduisant mensonge. Et la voix de l’Armée du Salut, bien quelle se soit élevée dans un milieu vulgaire et qu’elle ait un vilain son, est réellement la vieille voix de la foi joyeuse et courroucée, chaude comme les orgies de Dionysos, farouche comme les gargouilles du catholicisme, impossible à confondre avec une philosophie. Le professeur Huxley, dans une de ses définitions spirituelles, appela l’Armée du Salut « le christianisme des corybantes ». Huxley fut le dernier et le plus noble de ces stoïques qui n’ont jamais compris la Croix. S’il avait compris le christianisme, il aurait su qu’il n’y a jamais eu et qu’il ne peut y avoir de christianisme sans corybantes.

(A suivre…)

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