Noël et les esthètes (2)

Suite de la publication de « Noël et les esthètes », sixième chapitre d’Hérétiques de G.K. Chesterton. Notre manière de célébrer ce temps de la Nativité.

Et il y a cette différence entre les intentions et les méthodes, qu’il est fort difficile de juger des  intentions de l’Armée du Salut, très facile de juger de ses rites et de son milieu. Personne, sauf peut-être un  sociologue, ne peut apprécier si le projet d’habitations à bon marché du général Booth est bon, mais  n’importe quel être sain comprendra qu’il est bon de jouer des cymbales. Une page de statistique, un plan  de logements modèles, tout ce qui est rationnel est toujours difficile à concevoir pour un profane, mais ce  qui est irrationnel est à la portée de tous. C’est pourquoi la religion est née d’aussi bonne heure et s’est  étendue si loin, tandis que la science est venue au monde si tard et ne s’est pas répandue du tout. L’histoire  démontre d’une manière lumineuse qu’il n’y a que le mysticisme qui ait la moindre chance d’être compris  des masses. Le sens commun doit être gardé comme un secret ésotérique dans le temple sombre de la  culture. Ainsi, tandis que la philanthropie et la conviction des salutistes demeure un sujet de discussions  pour les docteurs, il ne peut y avoir de doute sur la sincérité de leurs fanfares, car l’action de la fanfare est  purement spirituelle et ne cherche qu’à aviver la vie intérieure. L’objet de la philanthropie est de faire le  bien, l’objet de la religion est d’être le bien, ne fût-ce qu’un instant, au milieu du tonnerre des cuivres.

La même antithèse existe dans une autre religion moderne, celle de Comte, généralement connue sous  le nom de positivisme ou culte de l’humanité. Certains hommes, tel M. Frédéric Harrisson, ce philosophe brillant et chevaleresque dont la personnalité seule parle en faveur de cette religion, nous dirait qu’il nous  propose la philosophie de Comte, mais dégagée de tous ses fantastiques projets de pontifes et de  cérémonies, de nouveau calendrier, de nouveaux jours fériés et de nouveaux saints. Il n’entend pas que  nous nous habillions commue des prêtres de l’humanité ou que nous tirions des feux d’artifice pour  l’anniversaire de Milton. A l’honnête comtiste anglais, tout cela, de son propre aveu, paraît un peu  absurde. Moi, cela me paraît la seule partie sensée du comtisme. En tant que philosophie il n’est pas  satisfaisant, il est de toute évidence aussi impossible d’adorer l’humanité qu’il est impossible d’adorer le  Savile Club ; tous deux sont d’excellentes institutions auxquelles il peut nous arriver d’appartenir.  Toutefois, nous voyons clairement que le Savile Club n’a pas créé les étoiles et ne remplit pas l’univers. Et  il n’est sûrement pas raisonnable d’attaquer la doctrine de la Trinité comme un exemple déconcertant de  mysticisme, pour nous demander ensuite d’adorer une créature qui représente quatre-vingt-dix millions de  personnes en un seul Dieu, sans confondre les personnes ni diviser la substance.

Mais si la sagesse de Comte fut insuffisante, sa folie fut sagesse. A une époque de modernisme  poussiéreux, alors qu’on tenait la beauté pour une chose barbare et la laideur pour une chose sensée, lui  seul vit qu’il faut toujours aux hommes la sainteté et la momerie. Il vit que, si les animaux ont tout ce qui  est utile, ce qui est véritablement humain est l’inutile. Il vit la fausseté de cette idée presque universelle  aujourd’hui que les rites et les formes sont des choses artificielles, superflues et corrompues. Le rite est en  réalité beaucoup plus ancien que la pensée ; il est beaucoup plus simple et plus libre que la pensée. Un  sentiment touchant la nature des choses ne fait pas seulement sentir aux hommes qu’il est certaines choses  qu’il convient de dire, il leur fait sentir qu’il est certaines choses qu’il convient de faire. Les plus agréables  de ces dernières consistent à danser, à bâtir des temples et à pousser des hurlements ; les moins agréables  consistent à porter des oeillets verts et à brûler vifs les philosophes contemporains. Mais partout les danses  religieuses précédèrent les hymnes et l’homme fut ritualiste avant de savoir parler. Si le comtisme s’était  répandu, le monde eût été converti non par la philosophie de Comte, mais par son calendrier. En  déconseillant ce qu’ils croient être la faiblesse de leur maître, les positivistes anglais ont brisé la force de  leur religion. Celui qui a la foi doit être prêt non seulement à être un martyr, mais à être un fou. Il est  absurde de dire qu’un homme est prêt à souffrir et à mourir pour ses convictions, s’il n’est même pas prêt à  porter pour elles une couronne sur la tête. Moi-même, pour prendre un corpus vile, je suis certain que je ne  pourrais lire les oeuvres complètes de Comte sous aucun prétexte. Mais je puis facilement me représenter  allumant avec le plus grand enthousiasme un feu de joie à l’anniversaire de Darwin.

Ce merveilleux effort a échoué et il n’est rien du même ordre qui ait réussi. Il n’y eut aucune fête  rationaliste, aucune extase rationaliste. Les hommes sont toujours en noir pour la mort de Dieu. Quand au  siècle dernier le christianisme fut violemment bombardé, le point le plus souvent et le plus brillamment  attaqué fut celui de sa soi-disant hostilité à la joie humaine. Shelley, Swinburne et toutes leurs armées ont  battu et rebattu le même terrain, mais ils ne l’ont pas modifié. Ils n’ont pas dressé un seul trophée ni un  seul emblème nouveau autour duquel la gaieté du monde puisse se rallier. Ils n’ont créé ni un nom ni une  nouvelle occasion d’allégresse. M. Swinburne ne suspend pas son bas dans la cheminée la veille de  l’anniversaire de Victor Hugo, M. William Archer ne s’en va pas dans la neige chanter aux portes des  ballades racontant l’enfance d’Ibsen. Dans le cours de notre rationnelle et lugubre année, une fête subsiste  de toutes les anciennes joies qui couvraient la terre entière. Noël demeure pour nous rappeler ces âges  païens ou chrétiens, où tous faisaient la poésie au lieu de laisser à quelques-uns le soin de l’écrire. Pendant  tout l’hiver, seules brillent dans nos bois les baies du houx.

(A suivre…)

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