Chesterton et Nietzsche (1)

nietzsche-et-le-crucifie_article_large

Très bon connaisseur de G.K. Chesterton, Didier Rance, qui a reçu en 2013 le Prix Catholique de littérature, a publié cette année aux éditions Ad Solem un livre sur Nietzsche, : Nietzsche et le Crucifié. Avec l’autorisation de l’éditeur, que nous remercions vivement, il nous a proposés de reproduire les passages de ce livre où il recourt à G.K. Chesterton pour discuter le philosophe allemand. Un très grand merci à lui aussi. 

Chesterton et Nietzsche

Nietzsche (1844-1900) devient célèbre en Angleterre de son vivant même, dès lea années 1890. H.G. Wells se réclame du surhomme, G.B. Shaw place Zarathoustra « au-dessus des psaumes » et fait jouer son Homme et Surhomme ; pour Rupert Brooke, Nietzsche est « notre Bible » ; pour W.B. Yeats, il est « le grand enchanteur » ; J. C. Powys voit en lui une « sorte de saint du Moyen-Âge » et Edwin Muir un « créateur de dieux »; D.H. Lawrence se dit « engrossé » et « libéré du christianisme » grâce à lui et imagine des « chambres de mort » où seront conduits les malades et les estropiés pour y être exterminés ; Holbrock Jackson et Alfred Orage tentent de convertir Leeds au nietzschéisme en y créant une communauté alliant ses idées à celle de la Théosophie ; le poète John Davidson, qui a appris par cœur nombre de ses œuvres, proclame que « le Surhomme, c’est l’Anglais !». Cette marée nietzschéenne comprend des vagues chrétiennes. Ainsi pour Davidson :

Ce Nietzsche était un chrétien… 
Son Antichrist est le Christ, dont le corps et le sang
Et la doctrine de la renaissance miraculeuse
Sont devenus le Surhomme.

Et Chesterton racontera avoir ainsi assisté au tournant du siècle à un débat organisé par la Société christothéosophique durant lequel on est passé « de la pensée gratifiante que Nietzsche attaquait le christianisme à la conclusion naturelle qu’il était un vrai chrétien ».

Au secours, Monsieur Chesterton

En 1913, la domination de Nietzsche sur les esprits de la littérature et de la culture anglaise est si forte que dans Everyman l’anti-nietzschéen Charles Sareola appelle au secours le seul homme selon lui de taille à y résister : Chesterton. En fait, celui s’intéresse à Nietzsche depuis déjà une vingtaine d’années. Dans le poème qui ouvre L’Homme qui était Jeudi (il ne figure pas dans la traduction française de 1926), il évoque ainsi ses années de jeunesse :

« Un nuage était sur l’esprit des hommes… un nuage malade … la science annonçait le rien-du-tout et l’art admirait la décadence. »

Il semble alors absorber lui aussi cet esprit décadent, terreau du nietzschéisme anglais. Mais il s’en évade bientôt vers une tout autre aurore que celle proposée par Nietzsche : la foi chrétienne, et son amour du dogme, de l’homme du commun, de l’humilité et des limites. Il prêche dès lors, comme Nietzsche, un grand Oui à la vie, mais c’est un Oui de gratitude pour le don reçu et d’amour envers le Donateur.

Chesterton s’intéressera à Nietzsche jusqu’à sa mort (Il cite encore, pour le critiquer, un aphorisme de Zarathoustra dans le recueil d’essais qui est publié quelques jours avant sa mort, en juin 1936.), et on trouve quelques deux-cent quarante références explicites à ce dernier dans ses écrits, des plus anciens aux derniers, dans une remarquable continuité de pensée.

À suivre…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *