Chesterton et Nietzsche (3)

Chesterton-X-Nietzsch

Suite de l’étude de Didier Rance sur « Chesterton et Nietzsche » dont les premières parties sont disponibles ici et . Didier Rance, ancien directeur de l’AED-France, est diacre et auteur de plusieurs ouvrages. Il a été récompensé en 2013 par le Grand Prix catholique de littérature. Il a publié cette année aux éditions Ad Solem un nouveau livre intitulé Nietzsche et le Crucifié. Il est aujourd’hui certainement l’un des meilleurs connaisseurs français non seulement de G.K. Chesterton mais également d’écrivains comme J.R.R. Tolkien ou le cardinal Newman. 

Nietzsche, un hérétique

L’opposition entre les deux pensées n’en est que plus forte. Dès son premier article sur Nietzsche, Chesterton se demande d’abord s’il a le droit de parler de l’homme, et répond par l’affirmative :

« Dans le cas d’écrivains tels que Schopenhauer, Nietzsche ou Carlyle, qui écrivent de la philosophie sous l’impulsion poétique, nous avons le droit de parler d’eux personnellement et de façon morale, un droit que nous n’aurions pas avec de simples philosophes ».

Que sait-il de lui ? Il l’a lu, surtout Ecce Homo, Crépuscule des idoles et sans doute L’Antichrist et Zarathoustra (il prêtera son exemplaire au Père O’Connor, modèle du Father Brown) [ Il ne donne jamais les références de ses citations ou allusions, pas plus pour Nietzsche que pour tout autre. C’est la raison pour laquelle, nous ne donnons pas non plus dans ces pages, par fidélité à l’esprit chestertonien… Le lecteur curieux les trouvera dans Nietzsche et le Crucifié.], mais la connaissance qu’il a de sa vie oscille entre la légende inventée par le penseur allemand et entretenue par sa sœur ou les nietzschéens anglais, et des informations et prémonitions plus exactes. Parfois, il voit en lui un aristocrate altier, descendant de la noblesse polonaise, rêvant de cavalcades à cheval, aimant l’épée tirée, le bon vin et la danse, plus souvent il le traite de gringalet et s’apitoie sur le « pauvre Nietzsche » ; dans Un nommé Jeudi, il décrit le nietzschéen professeur Worms, qui proclame :

« L’Energie est le Tout » comme « perclus, myope, à demi-paralytique ».

Il entend d’abord rendre justice à Nietzsche. Il lui reconnait un talent de faiseur d’ « épigrammes » qui mérite « louange et lecture attentive ». Il juge qu’il peut ne pas manquer de courage, évoquant « tout ce qu’il avait de courage, de fierté, de pathétique dans ce pauvre Nietzsche, sa révolte contre la vacuité et la pusillanimité de notre époque ».

Mais Nietzsche, et c’est là son erreur majeure pour Chesterton, appartient tout comme ceux qui le suivent à la catégorie des « hérétiques », les hommes d’une idée, qui n’est pas forcément fausse mais qu’ils érigent en absolu. Cette façon d’être est pour Chesterton liée à l’anarchisme. Le terme peut surprendre, mais doit être remis dans le contexte de son époque, quand l’anarchiste était d’abord celui qui jetait des bombes, or Nietzsche s’enorgueillit de n’être pas un homme, mais de la dynamite. L’anarchie n’est d’ailleurs pas tant pour Chesterton la révolte en soi que « la condition d’esprit ou les méthodes par lesquelles vous êtes incapables de vous arrêter», pas même devant Dieu. Le sombre héros d’un poème de 1901 brode sur un thème nietzschéen :

Cette nuit, je meurs de la mort de Dieu
Les étoiles mourront avec moi

C’est cette ubris que Chesterton condamne, et elle lui semble rejoindre celle des fanatiques de l’ordre qui ne voient pas le chaos qu’ils créent. Seule l’humilité peut construire un monde humain mais Nietzsche en manque Nietzsche trahit son manque d’humilité. Autre signe d’ubris, la confusion qu’entretient Nietzsche entre bien et mal, vertus et vices, et son refus des commandements de Dieu. Pour Chesterton, au contraire,

« la vérité est, bien sûr, que la brusquerie des dix commandements est une évidence, non de l’obscurité et de l’étroitesse d’une religion, mais, au contraire, de sa libéralité et de son humanité. Cela va plus vite d’énoncer les choses interdites que les permises : parce que précisément la plupart des choses sont permises, et que seul un petit nombre de choses sont interdites ».

Quand Nietzsche confond le christianisme et sa caricature

Chesterton ne s’attarde guère sur le « Dieu est mort » et sur l’athéisme de Nietzsche. Quand Shaw les reprend, il se contente de répondre que pour lui Nietzsche

« avait complétement perdu la tête, mais qu’il avait cette lucidité particulière qui n’appartient qu’aux fous et qu’il voyait très juste en disant que Dieu était mort au milieu du XVIIIe siècle […], sauf que le Dieu chrétien a l’habitude de mourir et de se relever d’entre les morts ».

Nietzsche de plus se trompe de cible en accusant le christianisme, et Chesterton fait remarquer qu’il le confond avec les « philanthropes myopes d’aujourd’hui ». En traitant le christianisme de contempteur du plaisir, Nietzsche montre surtout son ignorance de celui-ci, qui croit en un plaisir ultime et absolu – l’ivresse du « spiritueux », le vin du Sang de Dieu. A l’inverse, la religion crée par Nietzsche est étriquée et triste – à son image. Chesterton l’interpelle :

« Vous êtes donc le Créateur et le Rédempteur du monde : mais quel petit monde ce doit être ! Quel petit ciel vous devez habiter, avec les anges qui ne dépassent pas les papillons ! Quelle tristesse, d’être Dieu et un Dieu défectueux ! N’y a-t-il vraiment pas de vie plus complète et d’amour plus merveilleux que les vôtres ? Est-ce vraiment dans votre petite et douloureuse pitié que toute chair doit mettre sa foi ? Combien vous seriez plus heureux, et combien plus vous-même si le marteau d’un Dieu plus puissant pouvait briser votre petit univers, éparpillant les étoiles comme des paillettes et vous laissant à ciel ouvert, libre comme les autres hommes de regarder vers le haut comme vers le bas ! ».

Contre l’éternel retour nietzschéen, saint Thomas

Parmi les dogmes de la religion nietzschéenne, G. K. Chesterton s’attaque à l’éternel retour, dont Christopher Dawson avait montré qu’il s’agissait, au moment où Nietzsche le fait sien, à la fois d’une banalité à la mode liée aux premiers signes de déclin de la religion mondaine du Progrès et d’une reprise des Anciens. Dans All is Grist, Chesterton imagine que Nietzsche a « proféré » comme une révélation « hurlée » son propre éternel retour juste avant de basculer dans la folie, et il s’interroge : est-il devenu fou parce qu’il y croyait ou y croyait-il parce qu’il était devenu fou ? Il associe ce mythe nietzschéen à la roue du Bouddhisme tel que son époque le perçoit à travers Schopenhauer et le bouddhisme mondain qui se répand à Londres, et il leur oppose la vision créatrice du théologien médiéval :

« Il est vrai que le flux et le reflux du retour éternel que Bouddha décrivait comme la roue de la tristesse, le pauvre Nietzsche vient de nous le resservir sous le nom de Gai savoir […] Une fois au moins il tenta de s’échapper, mais il fut broyé lui aussi, sur la roue. Seule sur la terre, élevée au-dessus de toutes les roues et libérée de tous les tourbillons de la terre, la foi de saint Thomas se tient debout, pesée et équilibrée, plus métaphysique que l’Orient, avec une pompe et une splendeur qui surpassent celle du paganisme, mais absolument unique quand elle déclare que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle possède un grand commencement et une grande fin. Elle s’enracine dans la joie primordiale d’un Dieu Créateur et s’épanouit dans le bonheur éternel du genre humain ».

À suivre…

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