Une critique de la traduction française de The Thing

Un excellent connaisseur de G.K. Chesterton, auteur d’une thèse à paraître sur celui-ci, Monsieur Wojciech Golonka, a lu avec beaucoup d’attention la traduction française publiée chez Climats/Flammarion du livre The Thing. Il a relevé un certain nombre d’erreurs dans cette traduction et il nous a semblé utile de les faire connaître au public lecteur de Chesterton. On pourra, bien sûr, discuter cette critique, mais il nous a paru de notre rôle de la faire connaître. Malgré sa longueur, nous avons décidé de la faire paraître en une seule fois, et dans son intégralité, tout simplement parce qu’un tel texte ne supporte pas une publication en plusieurs parties. Nous remercions Monsieur Wojtek Golonka et Monsieur Benoît Mancheron de nous avoir donné l’occasion de participer ainsi au débat autour de la diffusion de l’œuvre de G.K. Chesterton.

The Thing

Remarques critiques sur une traduction française de Gilbert Chesterton, 
La Chose. Pourquoi je suis catholique 

Par Wojciech Golonka, docteur en philosophie et chercheur

Les éditions Flammarion ont eu le mérite de faire paraître au mois d’avril 2015 la traduction d’une œuvre apologétique de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), jusqu’à présent inédite en langue française. Il s’agit du livre The Thing Why I am Catholic (1929), publié au département « Climats », traduit par Pierre Guglielmina sous le titre « La Chose Pourquoi je suis catholique ». Il faut certainement louer la qualité et la souplesse du texte proposé par le traducteur. Sa copie est bien fluide, d’un français qui ne transpire nullement les lourdeurs d’une traduction littérale des ouvrages anglo-saxons (mis à part le titre, qui à notre sens serait à reformuler). Cette réussite du style ne surprend pas chez un traducteur aussi prolifique, qui traite ses œuvres comme des quasi partitions musicales devant correspondre aux cadences et sonorités de la langue française d’aujourd’hui. Mais pour avoir travaillé pendant plusieurs années sur les œuvres de Gilbert Chesterton, et étudié avec fascination les argumentaires contenus dans The Thing, il nous faut avouer que la traduction de Pierre Guglielmina laisse parfois à désirer concernant l’esprit, et même l’exactitude du texte chestertonien.

Dans un entretien du 7 décembre 2012 publié par L’Étudiant[1], M. Guglielmina ne cache pas qu’il ne lit plus en intégralité les ouvrages avant de les traduire. Il pense également qu’il n’est pas nécessaire de connaître la vie de l’écrivain qu’on traduit (qu’il affirme de toute façon insondable !). Ce qui nous paraît déjà comme une précipitation s’explique par un autre aveu : Pierre Guglielmina traduit de huit à douze livres par an. Un rythme énorme, difficilement compatible avec un travail impeccable, du moins pour ce qui est de traduire du Chesterton, comme nous allons le montrer.

Pour commencer, la connaissance de la vie de Chesterton aurait évité un avant-propos lapidaire et décevant aux yeux de lecteurs habitués à l’écrivain anglais (et ils sont nombreux) : « Élevé dans une famille d’Unitariens (secte protestante qui affirme l’unité de Dieu et rejette par conséquent la doctrine de la Trinité), Chesterton s’est converti au catholicisme en 1922, au lendemain de la catastrophe de la Première Guerre mondiale. […] Les biographes de Chesterton imputent sa conversion au catholicisme, relativement tardive, au fait que se femme était une femme anglicane convaincue ».

Un écrivain apologétique de la taille de Chesterton mérite plus de précision théologique. Et historique. Car non seulement les Unitariens mais encore tous les chrétiens affirment l’unité de Dieu, c’est à dire l’existence d’Un Dieu – c’est ce qu’on appelle le monothéisme. La spécificité des Unitariens c’est qu’ils affirment l’unité de la personne en Dieu, par conséquent nient l’existence d’Un Dieu en Trois Personnes. Ceci dit, l’enfance unitarienne de Chesterton nous importe peu vu qu’il a vite sombré dans l’agnosticisme dont il est sorti ensuite grâce à sa fiancée Frances Blogg. Celle-ci, pour être précis, n’était pas une Anglicane convaincue, mais une fervente Anglo-Catholique. C’est ainsi que Chesterton s’est converti au début du XXe siècle au christianisme en général, et il était dès cette époque un farouche défenseur des principales vérités chrétiennes. Quant à sa conversion ultérieure au catholicisme, elle n’a plus rien à voir avec sa femme, moins encore avec le contexte de « la catastrophe de la Première Guerre mondiale ». Chesterton y a songé dès 1911, et c’est surtout lors de ses voyages, au contact des peuples italiens profondément catholiques, qu’il entrevoyait l’abîme qui sépare les différentes confessions chrétiennes de la religion catholique romaine.

ChoseAyant fait cette remarque sur l’avant-propos, avant de passer en revue les faiblesses linguistiques de « La Chose », qu’on nous permette encore de déplorer un procédé qui dans notre milieu de chercheurs est vraiment peu courtois, pour ne pas dire plagiaire ! En effet l’essentiel des notes explicatives de « La Chose » est traduit de l’édition américaine des œuvres complètes de GKC, annotée en l’occurrence par James Thompson[2], sans qu’il soit nulle part fait mention de ce fait. « La Chose » va plus loin, en allant jusqu’à copier bêtement les erreurs historiques de notes originales. Ainsi, ce qui n’était qu’une faute de frappe chez Thompson (la date 1601 au lieu de 1061), copiée sans intelligence dans « la Chose », laisse supposer chez son traducteur une méconnaissance totale des aléas du christianisme anglais, un handicap pourtant gênant quand on traduit du Chesterton[3].

De fait, une telle méthode, malgré un français très agréable, ne suffit pas à traduire convenablement Chesterton. Pour preuve nous donnons ici une liste non exhaustive d’erreurs de traduction importantes que nous avons relevées en parcourant « La Chose » :

1.- En critiquant le calvinisme au chapitre 7 GKC explique : « It is the difference between believing that God knows, as a fact, that I choose to go to the devil; and believing that God has given me to the devil, without my having any choice at all ». Le traducteur utilise ici une expression très faible au vu du contexte : « que je choisis de me tourner vers le diable » (p. 87). En réalité, parlant du calvinisme, GKC parle de la prédestination et il conviendrait de traduire : « que je choisis de me damner ».

2.- Peu après on trouve une omission infondée. En traitant de la question de la transsubstantiation l’original parle de « considerable practical difference between Jehovah pervading the universe and Jesus Christ coming into the room ». La traduction omet la dernière spécification, pourtant de poids dans la comparaison, en mentionnant uniquement « une différence pratique considérable entre Jéhovah imprégnant l’univers et Jésus-Christ. » (p. 88).

3.- La traduction présente des notes surprenantes, aux antipodes de la pudeur habituelle de Chesterton lorsqu’il parle de sexualité, y compris dans The Thing. On lit ainsi à la note 2 du chapitre 9 : « Chesterton joue subtilement sur les mots puisque Beard désigne aussi une femme avec qui un homosexuel prétend avoir des relations afin de dissimuler son orientation sexuelle véritable » (p. 108). L’auteur de cette note, croyant découvrir l’Amérique, mentionne ici une signification vulgaire du mot beard venant de l’argot nord-américain, dont l’usage s’est répandu bien après la mort de Chesterton en 1936[4].

4.- Au chapitre 11 on constate une déformation injustifiée du texte original. Chesterton affirme des Jésuites : « they were not remembered as pioneers who had begun to ask the questions of Ibsen and Hardy and Shaw ». La traduction y change le sens en remplaçant « ask » par « answer » : « les premiers à avoir commencé à répondre aux questions d’Ibsen, de Hardy et de Shaw » (p. 135).

5.- « Si le but avait été le scepticisme logique, Voltaire avait pu l’atteindre plus rapidement grâce à son éducation chez les Jésuites que n’aurait pu le faire le pauvre protestant provincial élevé chez les habitants de Yizréel » (p. 144). Ici la traduction tente, pour une fois, une note absente de l’édition de Thompson, nous expliquant qu’il s’agit d’une ville antique de la Palestine. Mais on ne voit pas très bien ce que le pauvre protestant provincial anglican irait faire dans ce lieu, que par ailleurs on nous explique être aussi celui de la mort du roi Saül… En réalité Chesterton écrit : « brought up among the Jezreelites » et il parle des Jezréelites du Sud-Est de l’Angleterre, membres de « La nouvelle et dernière maison d’Israël », partisans sectaires de James White (1840-1885), un dissident de « L’Église chrétienne israélite », autoproclamé prophète sous le nom de James Jershom Jezreel

6.- En citant la fureur du doyen Inge, un clerc protestant ne croyant pas dans le sacrement de pénitence, Guglielmina traduit le passage « let the Irishman who has committed a treacherous murder be told to leave ‘politics’ out of his confession » par : « Que l’Irlandais qui a traîtreusement commis un meurtre soit convaincu de renoncer à la ‘politique’ grâce à sa confession ! » (p. 145). Le traducteur y perd pour une fois sa fluidité habituelle et commet tout de même un gros contre-sens, puisque le sens de cette ironie anglicane est : « persuadons l’Irlandais qui a traîtreusement assassiné de laisser ‘la politique’ en dehors de sa confession ». Autrement dit, pour le curé irlandais, fustigé par le doyen Inge, l’assassinat politique ne serait ni un péché, ni à confesser.

7.- En ironisant sur les racistes nordiques Chesterton écrit : « how the morning and evening service may be adapted to a day and a night each lasting for six months », ce qui est rendu par : « comment la messe du matin et celle du soir sont adaptées pour un jour et une nuit qui, chacun, durent six mois » (p. 154). Or Chesterton critique ici des esprits empreints du protestantisme et qui étaient, de leur propre aveu, des ennemis ouverts du catholicisme. Pourquoi donc, au lieu d’utiliser un terme proprement catholique – « messe » – ne pas garder « service », « culte » ou « office » du soir, qui de fait correspondent mieux au « evening service », une sorte de vêpres proprement anglicanes ?

8.- Chesterton signalait souvent le sens étymologique des mots, par conséquent il est regrettable de traduire « The very words “common sense” are a translation from the Latin » par : « L’expression “bon sens” est une traduction du latin » (p. 159). GKC renvoie ici au sententia communis en latin, l’avis commun, et donc le sens commun (common sense). Si le « bon sens » veut dire à peu près la même chose, cependant il ne renvoie nullement à la formule latine.

The Thing9.- Une phrase obscure du chapitre 15, « That is because, saving their holy presence, Calvinists and Buddhists have not got so large or human a religion », est rendue par : « C’est parce que, sauf leur respect, les calvinistes et les bouddhistes ne disposent pas d’une religion aussi vaste ou humaine » (p. 163). La traduction, plutôt d’éclaircir le sens de la phrase, la rend à nos yeux incompréhensible. Nous oserions d’expliciter la pensée chestertonienne en proposant : « En effet, conservant une sacro-sainte façade, les calvinistes et les bouddhistes n’ont pas obtenu de religion si large ou si humaine ».

10.- Toujours au chapitre 15 GKC parle en logicien avéré : « Neither of these two statements can be proved. And it goes without saying that the man who uses them cannot prove them, for he cannot even state them. In so far as they are at all in the order of things that can be proved, they are things that can be disproved ». La dernière phrase est traduite par un contre-sens évident : « Si elles appartiennent éventuellement à l’ordre des choses qui peuvent être prouvées, elles sont des choses qui ne peuvent être réfutées » (p. 166). Pour avoir enseigné la logique, la pensée de Chesterton nous semble autrement plus simple : « du moment que ces affirmations feraient partie des choses sujettes à démonstration, il serait possible d’en démontrer la fausseté ».

11.- Au chapitre 16 l’argument pragmatiste « de l’utilité » (« argument of utility ») est traduit par « argument sur l’utilité » (p. 180), ce qui ne renvoie plus du tout à la philosophie pragmatiste critiquée par GKC dans ce chapitre.

12.- C’est tout de même gênant, et c’est aussi une imputation un peu osée de ses propres goûts à Chesterton quand on sait le respect et le penchant de celui-ci pour l’époque et les lettres du Moyen Age, que de traduire « the stale savour of a sort of sensational romance » par « l’odeur de renfermé d’un roman du Moyen Age » (p. 189).

13.- Au chapitre 19, entre les phrases « S’il est bon pour un homme d’être heureux… » et « S’il est bon pour un homme d’être original… » (p. 200), le traducteur a omis de traduire une phrase entière, assez longue par ailleurs : « If it be good that a man should be sympathetic, should include a large number of things in his imaginative sympathy, should have a hospitality of the heart for strange things and strange people, then St. Francis was sympathetic; more sympathetic than most modern men. »

14.- On retrouve à la page suivante une autre omission (p. 201), cette fois-ci une partie de la phrase : « Et il serait assez injuste de dire que la religion n’est qu’un sentiment » est donné en traduction de la phrase entière « There are a good many broad-minded persons for whom it is only an emotion; and it would hardly be unfair to say it is only a sentiment. »

15.- Par ailleurs il est faux de traduire « But theology is only the element of reason in religion; the reason that prevents it from being a mere emotion » par : « Mais la théologie est le seul élément de raison dans la religion, raison qui l’empêche d’être une simple émotion » (p. 201). Ce n’est pas parce que la théologie est juste un élément de raison dans la religion (ce que dit GKC) qu’il est l’unique élément de raison dans la religion (ce que dit Guglielmina).

16.- A la note 2 du chapitre 22 (p. 227) le traducteur tente d’adapter une notice bibliographique à sa guise, ce qui n’éclaircit pas le sens du texte chestertonien : « Père Theobald Matthew (1796-1856), prêtre irlandais qui a prêché la tempérance ». Autant traduire carrément du mot à mot la note donnée par James Thompson (puisqu’on n’est pas à une note plagiée près !) qui précise : « who campaigned for total abstinence from alcohol », ce qui est bien plus qu’une prédication de la tempérance !

17.- Le passage « O Venerable Father in God and gentle shepherd of souls, why Hindoos? » est rendu par : « Ô Vénérable Dieu le Père, doux berger des âmes, pourquoi les Hindous ? » (p. 236). Or GKC interroge ici Mgr Barnes, un « évêque » anglican, à ce titre berger de ses ouailles, devant exercer une paternité spirituelle, c’est à dire en Dieu. « Father in God » n’est donc pas « Dieu le Père » mais tout simplement Monseigneur Barnes…

18.- Une autre erreur confirme que la rigueur ne va pas de pair avec un travail précipité : « un défi à toutes les terreurs de l’Inquisition qui ont existé en Espagne pendant deux cents ans » (p. 286) est mentionné au lieu de « il y a deux cents ans en Espagne » (« all the terrors of the Inquisition which existed two hundred years ago in Spain »).

19.- Une autre phrase contredit encore le discours chestertonien : « Il est parfaitement vrai que de nombreux mythes païens se tiennent en quelque sorte à l’ombre des mystères chrétiens » (p. 291). Chesterton, qui brillait dans le domaine des religions comparées, disait en fait : « It is perfectly true that there were in many pagan myths the faint foreshadowing of the Christian mysteries », c’est-à-dire « il est parfaitement vrai qu’il y avait dans beaucoup de mythes païens une pâle préfiguration des mystères chrétiens », ce qui est tout autre chose.

20.- Un autre exemple. Lorsque GKC parle de l’enfer on lit cette phrase : « Il [le catholique] ne prétend pas savoir exactement quel danger il aura à traverser, mais il sait quelle loyauté il violerait, sur quel commandement ou quelle condition il lui faudrait fermer les yeux » (p. 299) qui est donnée en traduction de : « He does not profess to know exactly what danger he would run; but he does know what loyalty he would violate and what command or condition he would disregard ». Ce n’est donc pas un faudrait qu’il faut, puisqu’il déforme la phrase, mais « il sait vraiment quelle loyauté il trahirait, ainsi que l’ordre et la condition qu’il ne respecterait pas ».

21.- Au chapitre 31 GKC vient appuyer les propos de son ami Hilaire Belloc et règle ses comptes avec les évolutionnistes, dont Herbert George Wells en particulier, qui par ailleurs était également un ami de GKC. Il dit « Again, Mr. Wells says that natural selection is common sense. And doubtless, if it only means that things fitted for survival do survive, it is common sense ». Or on retrouve « things fitted for survival do survive » traduit par « les choses qui s’adaptent pour la survie survivent » (p. 304), ce qui implique déjà la théorie évolutionniste combattue dans ce chapitre par GKC. Car c’est une chose que d’être adapté pour la survie (ce que dit GKC), autre chose s’adapter pour la survie (ce que dit Guglielmina).

22.- En parlant du péché originel GKC écrit : « man was uplifted at the first and fell ». Visiblement le traducteur ne comprend pas le sujet puisqu’il traduit ce passage comme suit : « l’homme a été exaucé tout d’abord et il a chuté » (p. 306). Or de toute évidence Chesterton parle de l’élévation de l’homme, ce qui renvoie à la théologie de la création originelle de l’homme dans l’état de grâce, sans qu’il ait demandé à être « exaucé » en quoi que ce soit…

23.- Un peu plus loin on trouve une autre erreur d’anglais : « it comes with quite a shock of bathos to realise that anybody let alone a man like Mr. Wells, supposes that it all depends on some detail about the site of a garden in Mesopotamia ». Ce « let alone » subit une déformation mystérieuse devenant dans la traduction : « les gens (pas seulement quelqu’un comme M. Wells) » (p. 308). On devrait dire à la place : « les gens (a fortiori M. Wells !) ». Remarquons ici que Chesterton n’a jamais caché son admiration pour les talents de Herbert Wells (il souligne ses mérites entre autres à la fin du chapitre en question), et c’est « l’a fortiori » qui précisément permet d’en rendre compte.

24.- Une autre phrase écourtée à moitié, peut-être en raison de la difficulté du jeu de mots à traduire : « But he would not in any case have wanted to see Exeter Hall by gaslight; and he would have thought its theology not moonshine but gas ». Le traducteur écrit seulement : « Il n’aurait jamais désiré voir Exeter Hall à la lueur des becs de gaz. » (p. 324). La suite qui manque serait : « et il aurait pensé que sa théologie n’était pas une baliverne mais du blabla ».

25.- Nous ne voyons pas pourquoi au chapitre 34 « common and corporate society » est traduit laconiquement par « société anonyme » (p. 330).

26.- Un peu plus loin au même chapitre on parle de « Monsignor Benson » (p. 331), pour parler de Monseigneur Benson, monseigneur étant non seulement le titre honorifique des évêques mais aussi des prêtres prélats, tels Robert Benson dont il est question. Cette intrusion du mot anglais « Monsignor » est curieuse et peut-être significative sur la culture religieuse du traducteur.

27.- A la même page de la traduction une phrase est visiblement erronée : « en découvrant de nouveau une autorité qui est purement morale et qui est la gardienne reconnue de cette autorité morale » (p. 331). La deuxième itération du mot « autorité » est de trop et il conviendrait de traduire suivant l’original « gardienne de la moralité » ou « de doctrine morale » (« custodian of morality »).

28.- Encore au même chapitre on retrouve cette inversion énorme de l’adage historique cujus regio ejus religio, rendu dans la traduction cujus religio ejus regio (p. 332), dont la signification serait complètement absurde.

29.- Enfin, au dernier chapitre, en parlant de l’imagination le traducteur écrit : « Nous devrions désormais inventer des choses nouvelles de ce genre, si nous savions encore qui est la reine des facultés » (p. 340). L’original donnait de son côté « mother of invention ». En fait l’expression « la reine des facultés », utilisée pour parler de l’imagination, vient de Baudelaire et elle a été forgée en pleine époque romantique. Il est peu probable que Chesterton, alors partisan avéré du renouveau thomiste, y aurait souscrit. Car à l’inverse des romantiques, le réaliste saint Thomas d’Aquin a traité l’imagination de « la folle du logis ». Ce qualificatif n’était pas donné pour déprécier l’imagination mais précisément pour signifier sa place dans l’ordre des facultés.

30.- D’une manière générale le traducteur ne distingue pas en anglais « modernist » de « modern », en traduisant tous les deux par « moderne » (par exemple pp. 66, 135, 284, 300 ou 313). Pourtant « modernist », c’est-à-dire moderniste, est un terme précis chez l’auteur de Heretics et Orthodoxy, et il n’est intelligible qu’en rapport avec la crise religieuse moderniste du début du XXe siècle. Ce manque de distinction fausse malheureusement plusieurs passages.

Il est, bien entendu, extrêmement difficile de réaliser une traduction inattaquable. Cette liste d’erreurs, dressé en ordre chronologique, présente d’ailleurs des fautes de calibre et d’origine différents, n’ayant pas toutes le même poids. Elles signifient cependant, toutes ensemble et certaines en particuliers, que la copie de M. Guglielmina présente des défauts sérieux, trop sérieux pour ce genre de travail chez un tel éditeur renommé. Nous oserions suggérer qu’au-delà d’un style brillant et d’un vocabulaire exceptionnellement riche il y ait aussi plus de travail de recherche honnête et moins de précipitation.

[1] Consulté le 23 septembre 2015.

[2] The Collected Works of G. K. Chesterton, vol. 3, San Francisco, Ignatius Press, 1980.

[3] Voir la note 1 du chap. 21, p. 217 : « Notre-Dame de Walsingham était un autel (sic !) élevé en 1601 pour honorer une apparition de la Vierge. » En réalité ce n’était pas un autel mais un sanctuaire marial (comme le précise avec justesse Thompson dans la note originale parlant de shrine), élevé en 1061. Précisons qu’en 1601 le sanctuaire et la statue de la Vierge ont été depuis longtemps démolis par les réformateurs.

[4] Cf. Dictionary of American Slang, Harper Collins Publisher 2010, p. 21.

5 réflexions au sujet de « Une critique de la traduction française de The Thing »

  1. Article d’une rigueur et d’une exactitude redoutables (mais il faudrait que le traducteur fût à la fois rentier et ascète pour avoir le loisir, surtout quand il s’agit de Chesterton, de peser au trébuchet le moindre mot de sa version).

    Une précision, il me semble que dans la préface, quand l’auteur écrit : « Les biographes de Chesterton imputent sa conversion au catholicisme, relativement tardive, au fait que se femme était une anglicane convaincue », ce qui n’a guère de sens, comme le montre M. Golonka, il voulait en fait dire (et aurait dû écrire) : « Les biographes de Chesterton imputent le caractère relativement tardif de sa conversion au catholicisme au fait que se femme était une anglicane convaincue ».
    L. L.

    • Vos deux remarques sont intéressantes, surtout l’exégèse que vous donnez de l’avant-propos et je vous en remercie.
      Il est vrai que réaliser une copie parfaite est un idéal difficilement praticable, toutefois il me semble qu’un peu plus de compréhension de la pensée chestertonienne et un peu moins de précipitation aurait permis au traducteur une bien meilleure copie.
      Maîtriser la langue anglaise, présenter un style français brillant sont des qualités insuffisantes si on manque d’humilité devant l’ouvrage à traduire. Et je crois, d’après les propos du traducteur que je mentionne au début de ma recension, que cette humilité fait un peu défaut dans la méthode de M. Guglielmina…
      Merci encore des vos remarques!

  2. Pour le numéro 22, je pense qu’il y a manifestement lapsus : l’auteur a voulu écrire « exhaussé » (uplifted) et non « exaucé ». En tout cas, tout l’article est extrêmement intéressant, merci de le partager.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *