Chesterton et l’indissolubilité du mariage

Mr.-Mrs.-Chesterton

Nous sommes heureux de publier ici ce texte d’un jeune chestertonien, Mathieu Grossi, qui a souhaité traiter un sujet décidément d’actualité avec le récent synode organisé par l’Église catholique sur le thème de la famille.

« Depuis Browning, nul n’a aussi bien compris le sacrement du mariage que Gilbert Chesterton. » Tel est le jugement de Maisie Ward, amie du couple Chesterton et auteur d’une biographie de notre homme. Rappelons que le poète victorien Robert Browning (lui-même objet d’une biographie de Chesterton) arracha des griffes d’un père jaloux une jeune poétesse handicapée dont il était tombé amoureux par correspondance. Après un mariage clandestin, Elizabeth Barret Browning reprit peu à peu goût à la vie, cessa de consommer de l’opium, et retrouva partiellement l’usage de ses jambes. Si c’est à ce niveau que se situe Chesterton, il doit bien avoir quelque chose à dire dans les débats qui agitent l’Eglise ces derniers temps.

Chesterton à vrai dire est un champion de l’indissolubilité du mariage, qu’il défend pour plusieurs raisons. L’une de ces raisons est d’une nature purement mystique. Nous l’illustrerons par une très belle scène de The Ballad of the White Horse, où un soldat lance sa seule arme, une épée rouillée, au visage d’un chef ennemi positionné à plusieurs mètres de là et prêt à décocher sa flèche. Le roi Alfred de Wessex, qui a assisté à la scène, commente le symbolisme de cette « prouesse de feu » :

« c’est bien manière de Chrétien, par le fer ou la plume dévote, que de satisfaire le désir de son cœur en jetant son cœur loin de toute assurance. Et d’aucuns se vouent à la ruche des moines, d’aucuns à l’amitié d’une gente dame, mais telle est la manière des Chrétiens qu’ils honorent leurs vœux jusqu’à la fin. »

Ce que Chesterton admire, c’est la beauté d’un acte ou d’une parole qui, par son caractère périlleux, exprime à la fois les deux aspects, contingent et sacré, de l’expérience humaine. L’amant qui fait vœu de fidélité est comme l’aspirant qui entre dans les ordres ou le guerrier qui jette son arme au visage de l’ennemi : tous trois renoncent définitivement à ce qui leur paraissait important, et leur paraîtra sans doute important par la suite, au bénéfice de quelque chose qu’ils ont perçu par une intuition passagère mais puissante comme éternel et insurpassable : l’amour, la recherche spirituelle, la victoire.

Non seulement ce sacrifice est sublime, mais il est joyeux, il offre même la seule joie plénière, dont les autres sont de pâles copies. Dans une « défense des vœux inconsidérés », Chesterton regrette que la vie moderne comporte en toute chose une « sécurité » qui interdit l’ivresse véritable, ivresse seulement accessible à celui qui tente le tout pour le tout et « brûle ses navires » pour s’interdire la fuite :

« c’est précisément cette échappatoire, cette impression d’avoir une possibilité de faire marche arrière qui stérilise le plaisir moderne. Partout on assiste à des tentatives fébriles et obstinées pour atteindre gratuitement au plaisir. […] Ainsi, en religion et en morale, le décadent mystique dit “Baignons dans la pureté et le sacré sans prendre la peine de maîtriser nos pulsions ; chantons alternativement des hymnes à la Vierge et à Priape.” Ainsi, en amour, les sectateurs de l’amour libre disent ‘Expérimentons la beauté du don de soi sans prendre le risque de l’engagement ; voyons s’il n’est pas possible de se suicider un nombre illimité de fois.’ Évidemment, ça ne marchera pas. Il y aura des frissons, sans aucun doute, pour le spectateur, l’amateur, l’esthète, mais il existe un frisson connu seulement du soldat qui combat pour son drapeau, de l’ascète qui s’affame pour atteindre l’illumination, de l’amant qui a fini par faire un choix. Et c’est par la vertu transfiguratrice de cette discipline personnelle qu’un serment est une chose essentiellement saine. »

Tout cela est très poétique, dira-t-on, mais fort peu pratique. Chesterton bien entendu a d’autres arguments en faveur de l’indissolubilité du mariage chrétien, et nous en reparlerons peut-être dans de prochains articles. Toujours est-il qu’il refuserait obstinément d’admettre la traditionnelle opposition entre idéalisme et réalité. Pour lui, c’est l’idéal qui est pratique, et c’est le froid calcul qui mène à la catastrophe. Si l’idéal du mariage chrétien a parfois l’air inapplicable ici-bas, ce n’est pas le mariage qui doit être réformé :

« les grands idéaux du passé n’ont pas échoué parce que nous leur avons survécu (ce qui voudrait dire que nous les avons « trop vécus ») mais parce que nous ne les avons pas assez vécus. […] L’idéal chrétien n’a pas été éprouvé et jugé insuffisant ; il a été jugé difficile et laissé de côté sans qu’on l’éprouve. »

Mathieu Grossi

Une réflexion au sujet de « Chesterton et l’indissolubilité du mariage »

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