Le Puits et les bas-fonds, une étude

 

le-puits-et-les-bas-fonds_article_large« Le Puits et les bas-fonds », recueil d’articles de Gilbert Keith Chesterton, a été publié en 1935, un an avant la mort de l’auteur. Il sort aujourd’hui pour la première fois en langue française, aux éditions DDB, traduit par Patrick Gofman (assisté d’Angélique Provost) et préfacé et annoté par Wojciech Golonka (auteur de l’ouvrage Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain). Cet ouvrage de la maturité contient à notre avis certains des essais les plus brillants de l’auteur, qui excelle une nouvelle fois dans l’art de polémiquer avec les modernes sur les sujets qu’il affectionne particulièrement : l’église catholique, le mariage, le contrôle des naissances ou encore le capitalisme.

par Florent Lacas

Chesterton, journaliste très actif, avait beaucoup à dire sur la société de son temps. Mais il en a autant, voire davantage, à dire sur notre époque, dans la mesure où toutes ses prophéties (ou presque) se sont réalisées ou se réalisent sous nos yeux.

Prenons, par exemple, la question du mariage. Le pape François a récemment parlé d’une « guerre mondiale en cours contre le mariage ». Le mérite de Chesterton est d’avoir, en temps réel, pris acte de l’existence de cette guerre, et d’avoir osé critiquer en des termes absolus la banalisation du divorce – de concert, bien entendu, avec l’église catholique. « Les défenseurs du divorce pensaient qu’il était admissible dans quelques cas très extrêmes et extraordinaires. (…) Cela n’était pas, à bien la considérer, une position déraisonnable. Elle n’était certainement pas entendue comme anarchisante. Mais l’église catholique, presque seule sur sa position, déclara que cela conduirait de fait à une position anarchisante, et l’église catholique avait raison » (p.70). Inutile d’insister sur les ravages provoqués, de nos jours, par ce que l’on appelle pudiquement la « crise de la famille ».

Ce travers, celui de vouloir mettre l’exceptionnel (le divorce), voire l’anormal, en lieu et place du normal (le mariage qui tient malgré tout), est pour Chesterton à l’origine de tous les maux modernes. Car cette recette a été appliquée dans presque tous les domaines, notamment celui du commerce. « Le commerçant existe et doit exister ans toutes les civilisations normales. Mais il était l’exception dans toutes. Il n’était certainement jamais la règle, et plus certainement jamais le dirigeant. La prédominance qu’il a conquise dans le monde moderne y est la cause de tous ses désastres » (p. 296). On peut ici admirer la cohérence de la pensée de Chesterton qui a toujours été conscient du fait que l’ennemi principal de la vérité t de la justice était, dans le monde moderne, le capitalisme (ou le culte de l’argent). « Ce qui a brisé les foyers et encouragé les divorces, et traité les vieilles vertus domestiques avec toujours plus de mépris ouvert, c’est l’époque et la puissance du capitalisme. C’est le capitalisme qui a imposé dissension morale et compétition commerciale entre les sexes, qui a détruit l’influence des parents en faveur de l’influence de l’employeur, qui a sorti les hommes de leur foyer à la recherche d’emploi, qui les a obligés à vivre auprès de leurs usines ou de leur société au lieu de vivre auprès de leur famille ; et par-dessus tout qui a encouragé, pour des raisons commerciales, un déploiement de publicités et de nouveautés criardes, qui représente par nature la mort de tout ce que nos mères et nos pères appelaient dignité et pudeur » (p.200-201). Notons l’excellence déconcertante de la formulation « compétition commerciale entre les sexes » ; une soixantaine d’années plus tard, un Michel Houellebecq tiendra la chronique de cette désolation sentimentale et sexuelle moderne, résultat de l’application à la « vie amoureuse » des lois du marché.

C’est la prépondérance de la valeur d’échange dans notre monde qui serait donc à l’origine de la dévaluation de la vie humaine. Sur certains points, Chesterton n’est pas bien éloigné de la doctrine marxiste. « Les gens sont incapables d’imaginer aucun bien sinon par le troc d’une chose pour une autre. L’idée d’un homme profitant d’une chose en elle-même, pour lui-même, leur est inconcevable. La notion d’un homme mangeant ses propres pommes cueillies sur son propre pommier a l’air d’un conte de fées » (p.296). L’auteur anglais, comme on sait, a toujours opposé, à cette vision blasée de l’existence, la capacité d’émerveillement. Admirons les choses telles qu’elles sont, dans leur état le plus normal, le plus naturel, pour échapper à la folie moderne, au snobisme généralisé. « Je ne crois pas qu’il y ait une seule échappatoire à l’enchevêtrement moderne, hors de l’accroissement de la proportion du peuple vivant en accord avec l’ancienne simplicité » (p. 297). Notons à quel point ce projet est proche de nombreuses initiatives anticapitalistes qui fleurissent ici ou là, sous le nom « d’alternatives ». Rappelons également que la notion chestertonienne d’émerveillement s’appuie sur l’idée de Création comme œuvre d’un dieu fondamentalement bon. Tandis que, bien souvent, les modes « alter-mondialistes » se veulent plus ou moins détachées de toute idée religieuse ou même métaphysique, ce qui en fixe les limites et explique peut-être, en partie, le succès tout relatif qu’elles rencontrent.

L’importance donnée à la valeur d’échange dans le monde moderne va de pair avec celle donnée à l’argent, moyen des échanges. Chesterton, dans un raccourci saisissant, relie le goût de l’argent en tant qu’argent à celui du plaisir sexuel immédiat. « A présent l’idée de réduire la propriété à la seule jouissance de l’argent correspond exactement à l’idée de ramener l’amour au seul plaisir du sexe. Dans les deux cas un plaisir incident, isolé, servile et même dissimulé est substitué à la participation à un grand processus créatif… » (p.306). Nous ne profitons plus des choses, mais de la valeur conférée aux choses sur le marché des modes qui passent. Et nous n’hésitons pas à ravaler les humains au rang de choses. Chesterton a été, rappelons-le, l’un des premiers penseurs européens à s’inquiéter de la question de l’eugénisme.

Comment se tirer de là ? Evidemment, pour Chesterton, inutile d’attendre quoi que ce soit de salutaire de la part du pouvoir politique, vendu aux puissances de l’argent. Ce ne sont pas des gouvernants qui nous dirigent, estime-t-il, mais des « sociétés secrètes » (p.91). Nous pourrions également avancer le terme d’oligarchie. « Premièrement, j’ai réalisé que le gouvernement représentatif avait cessé d’être représentatif. Deuxièmement, que le Parlement était en fait gravement menacé par la corruption politique. Les politiciens ne représentaient pas le peuple, même le plus bruyant et vulgaire. Les politiciens ne méritaient pas le digne nom de démagogue. » Selon Chesterton, les totalitarismes du vingtième siècle ont fait de cette médiocrité des classes dirigeantes leur carburant – pour plus de détails sur ce sujet, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal actuel.

Ainsi, dans le monde moderne, le capitalisme évolue en roues libres. Même les forces qui y résistent n’emportent pas les suffrages de Chesterton. Bien sûr, il n’a que mépris pour les régimes totalitaires. Mais il est également déçu du fait que les mouvements de révolte ne viennent pas des classes populaires, mais des classes supérieures, « sur-éduquées ». En utilisant des termes actuels, nous pourrions dire que Chesterton se désole du fait que les « réactionnaires », ou les « anti-système », soient issus du même moule culturel que les modernes les plus militants ! Et il va même jusqu’à écrire cette phrase que le regretté Philippe Muray, auteur de Moderne contre moderne (2005), aurait pu signer : « Les temps modernes sont devenus d’une stupidité trop insupportable pour les gens intelligents. Mais l’affaire la plus moderne, son côté le plus saillant, c’est cette révolte de modernes contre la modernité. » Ainsi, il semble ne pas y avoir d’autre manière d’exister socialement, aujourd’hui, qu’une forme de snobisme complaisant, quel que soit notre camp. Nous avons peut-être ici un indice de ce qu’aurait pensé Chesterton d’une initiative comme celle de « Nuit debout ».

Force est donc de constater que ceux qui souffrent le plus directement du système, à savoir les pauvres, sont absents de la scène politique. « La réaction n’est pas, comme j’aurais pu moi-même l’espérer ou l’attendre, une révolte de gens simples et démodés contre les gens sophistiqués. C’est une révolte de gens sophistiqués. C’est à tous égards une révolte de personnes hautement civilisées, peut-être trop civilisées », écrit-il (p.123). Or, ce que souhaiterait notre auteur, ce serait ni plus ni moins qu’une sorte de révolution menée par le bas-peuple. « J’aurais espéré une révolte populaire contre les perversions et les pédanteries du vice, lesquelles n’ont jamais, en fait, été populaires. J’aurais aimé que les gens ordinaires, vieux jeu, obstinés, encore attachés à l’existence de quelques liens entre eux et leur progéniture, se lèvent et cognent sur la tête de ces pharisiens dont l’idéal est une espèce d’infanticide prophétique. Je voudrais qu’une cohue hurlante de gens respectables fît brûler les maisons où le luxe a revêtu son sens latin véritable de luxure. J’aimerais que les gens normaux, qui vivent de bœuf et de bière, fissent la guerre aux loufoques hypocrites qui consomment leur végétarisme sous forme de cocktails de légumes moins salubres que le fruit de la vigne » (p.130-131).

Notons, avec délice, l’actualité de cette dernière pique à l’heure de la mode « végane ». Le problème, pointe Chesterton, c’est que ces pseudo-rebelles ne sont que des puritains hypocrites (en plus d’être de mauvais logiciens ; mais pour GKC l’un ne va pas sans l’autre). « Le prohibitionniste déclare qu’il ne doit pas y avoir de vin ; le pacifiste qu’il ne doit pas y avoir de guerre ; le communiste qu’il ne doit pas y avoir de propriété privée ; le séculier qu’il ne doit pas y avoir de culte religieux » (p.101). Ces sortes de commandements à visées totalitaire et hygiéniste ne sont pas, une nouvelle fois, sans rappeler Philippe Muray, cette fois-ci pour son livre L’Empire du Bien. « L’échec de la Prohibition (…) fût l’effondrement de toute idée d’élimination complète des tentations humaines et des épreuves de la vie mortelle », écrit Chesterton (p.101-102).

Pour le dire d’une autre manière, l’erreur propre aux faux rebelles et plus généralement à la modernité matérialiste, c’est de ne pas identifier la réalité du péché originel. Pour notre auteur, les mauvais théologiens sont probablement les êtres les plus dangereux. Ainsi, selon lui, il ne faut pas trop en attendre de l’homme ; à l’inverse des modernes qui en appellent, à coups de slogans et de formules incantatoires, à une auto-divinisation de l’homme. Nouveau paradoxe chestertonien, c’est dans la mesure où l’on n’a pas totalement foi en l’homme qu’on lui permet de vivre… humainement ! « Il y a un petit défaut dans l’homme, l’image de Dieu, merveille du monde et parangon des animaux, c’est que l’on ne peut pas s’y fier. Si vous l’identifiez à un certain idéal que vous choisissez de croire être sa nature intime ou son seul but, le jour viendra où il vous semblera soudain être un traître » (p.62). Ou comment GKC formule son scepticisme quant à ce que l’on appelle aujourd’hui le « droit-de-l’hommisme ». L’homme, seul, est incapable de tenir ses promesses ; incapable de ne pas divorcer ou de ne pas vouloir le faire ; incapable d’assumer son rôle jusqu’au bout. Qui n’accepte pas cette vérité se condamne à être, tôt ou tard, horriblement déçu par le monde et l’humanité. Et c’est peut-être cette déception finale que le moderne cherche, à tout prix, à éloigner de lui. Il en attend toujours plus, il place sans cesse la barre plus haut, souhaitant de tout son cœur non pas la divinisation de l’homme, mais sa dématérialisation pourrait-on dire, sa virtualisation. Qu’il n’y ait plus de contenu vivant dont on puisse être déçu. Il ne cesse pas de procéder, en désespoir de causes, à l’extension du domaine de l’idolâtrie. C’est pourquoi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous pourrions dire : celui que ne reconnaît pas la réalité du péché originel ne peut pas apprécier vraiment l’existence. Le péché originel nous rend humble, et l’humilité est la condition sine qua non pour ressentir l’émerveillement devant le monde. Celui qui veut tout, sans exception, ne goûtera rien – c’est l’une des leçons de la Genèse. Car il sera sans cesse horriblement déçu par les choses, les autres et surtout lui-même. C’est en ce sens que la Chute est une bonne nouvelle, et ce n’est pas pour rien que le catholicisme est la religion des paradoxes, et que Chesterton a embrassé sa foi.

Pour le penseur anglais, si nous sommes engagés sur cette voie dangereuse de l’idolâtrie, c’est parce que nous avons perdu la boussole catholique. Et le déclin a commencé avec la Réforme. L’auteur prend l’exemple du divorce d’Henri VIII, à l’origine du schisme de l’église d’Angleterre avec Rome, pour illustrer cette faiblesse humaine, et la manière avec laquelle elle peut précipiter un homme puis une époque dans la tourmente. C’est également le protestantisme qui serait à l’origine du succès des partis totalitaires, notamment en Allemagne et en Italie. Notre auteur voit ainsi (il n’est d’ailleurs pas le seul) le nazisme, en son temps, comme étant la dernière création monstrueuse du protestantisme. Si Luther ne se serait certainement pas reconnu en Hitler, force serait de constater, selon Chesterton, que l’un mène à l’autre. Car le protestantisme est une religion pour ainsi dire mort-née, menée par de « mauvais théologiens » (encore eux !). « La partie théologique et théorique de l’œuvre des protestants se flétrit avec une rapidité extraordinaire, et le vide qui fût laissé se remplit d’autres choses presque aussi rapidement. (…) C’est plus clair que tout dans ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui : la religion raciale des Allemands » (p.54). C’est d’ailleurs la dégénérescence progressive de l’anglicanisme qui conduit Chesterton à embrasser la foi catholique, en 1922, comme l’auteur l’explique dans la partie de son ouvrage intitulée « Mes six conversions ».

L’église catholique reste ainsi le phare du monde et le seul moyen de ne pas en devenir l’esclave. A ce titre, il faut rappeler que Chesterton n’est, en aucun cas, ce que nous appellerions aujourd’hui un « décliniste ». Il ne dit pas qu’il faut « revenir » au christianisme, même s’il a une grande admiration pour le Moyen-Âge ; mais qu’il faut, dans son temps, se battre pour l’église catholique, attaquée de toutes parts, notamment depuis la Réforme. « Il n’y a pas de direction où aille le monde. Il n’y en a jamais eu. Le monde ne va nulle part, au sens des anciens optimistes progressistes, ou même celui des vieux réactionnaires pessimistes. (…) Le monde est ce que les saints et les prophètes ont vu qu’il était ; il ne va pas simplement pour le mieux ou pour le pire. Il y a une chose que fait le monde : il oscille. Laissé à lui-même, il ne va nulle part, quoique avec l’aide de vrais réformateurs de bonne religion et philosophie il puisse aller mieux à maints égards, et parfois pour des périodes de temps considérables. (…) En fait, c’est fondamentalement ce que l’Église a toujours dit, et c’est pourquoi elle a été toujours plus décriée depuis environ quatre cents ans » (p.60-61). Pour Chesterton, la question de s’arrimer au catholicisme est infiniment plus importante que les questions d’ordre politiques, qui sont toutes circonstancielles : « Soyez royalistes si vous voulez ; essayez la monarchie si vous pensez que ce sera mieux, mais ne vous fiez pas à la monarchie, au sens de vous attendre à ce qu’un monarque soit quoi que ce soit d’autre qu’un homme. Soyez un démocrate si vous le voulez. (…) Mais ne placez pas votre confiance dans le suffrage des hommes ou tout autre forme d’égalité » (p. 61-62).

Tous les types de régimes se valent, l’important étant qu’ils se fondent sur la vérité catholique. Car l’Eglise est, au plan le plus profond, la seule chose qui soit arrivée (et qui arrive) au monde. « La vérité fondamentale du monde moderne : il n’y a pas de fascistes ; il n’y a pas de socialistes ; il n’y a pas de libéraux ; il n’y a pas de parlementaires. Il y a l’unique institution au monde, et il y a ses ennemis. » (p.95). Dans le même ordre d’idées, GKC affirme page 63 : « Au cœur de la chrétienté, à la tête de l’Eglise, et au centre de la civilisation dite catholique, là et en aucun mouvement ni aucun avenir, se trouve cette cristallisation du sens commun et les véritables traditions et réformes rationnelles, que l’homme moderne recherche à tort dans toutes les tendances des temps modernes. »

Nous retrouvons ici la fameuse phrase de Chesterton, tirée d’Orthodoxie : « Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. » La folie de la modernité, c’est de vouloir faire « mieux » que l’Église, en se basant sur ses enseignements. Ainsi, derrière chaque nouveau coup de folie de la modernité, qualifiés dans la plupart de nos journaux d’« avancées sociales » ou de « progrès de civilisation », on retrouve un enseignement chrétien. Prenons un exemple d’actualité, celui de la « théorie du genre ». Ne peut-elle pas être interprétée comme une hérésie basée sur cette sentence de l’apôtre Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga.3:28). Ici, la modernité s’est tout simplement contentée d’appliquer le programme en se débarrassant de la référence au Christ. Elle s’est mis à faire confiance, absolument et uniquement, en l’homme, là où le christianisme affirmait la dignité de la personne humaine parce que le Christ la sauvait du péché. Là où l’apôtre dit que Jésus nous considère comme des personnes (douées de raison, de libre-arbitre…) avant de nous percevoir comme étant un homme ou une femme, la modernité dit tout simplement qu’il n’y a absolument ni homme, ni femme. En vertu de quoi ? En « vertu » de son incapacité de vouloir quoi que ce soit et de s’engager de quelque manière que ce soit. C’est le nihilisme. Et le nihilisme ne produit que des positions radicales, propres aux esprits épuisés, voire malades. « Les notions modernes de cette espèce ne sont pas seulement négatives mais nihilistes, elles exigent toujours l’annihilation absolue ou la ‘prohibition totale’ de quelque chose » (p.169). Ainsi, pour le moderne, il n’y a pas de différence entre les sexes, puisque tout est culturel. Il n’y a pas de nations, pas de nationalités. Plus de frontières, plus de races. Et, sur un mode plus anecdotique : il ne faut plus manger de viande. Il ne faut plus boire d’alcool. Etc. Voilà pourquoi Chesterton traite ces militants d’hypocrites : ils prétendent libérer les hommes après des siècles d’asservissement, mais les harcèlent quotidiennement de dizaines d’impératifs qui les empêchent de vivre normalement. Pour s’en convaincre, contentons-nous de lire, tout simplement, les slogans que nous voyons affichés partout. Mangez cinq fruits et légumes par jour. Bougez plus. Ne fumez pas. Ne fraudez pas. Souriez, vous êtes filmés. Etc.

Chesterton avait diagnostiqué cette fatigue générale qui conduit l’homme à se soumettre à des impératifs absurdes qu’il s’est lui-même imposés (n’est-ce pas, malheureusement, une bonne définition de ce qu’a réellement donné le projet « d’individualisme des Lumières » ?…). Cette fatigue se repère à ce que les modernes ne veulent surtout pas être mis dans la détestable situation d’avoir à choisir quelque chose – et une vision radicale de l’existence est en effet une manière de s’interdire la possibilité du choix : « L’esprit moderne n’est pas habitué du tout à se prononcer. Il trouve cette tâche presque aussi déconcertante que de gérer sa propre ferme ou d’exercer son propre métier, ou de faire cent autres choses que les êtres humains ont fait depuis la fondation du monde » (p.102). Paradoxalement, ainsi va l’âge où chacun a la conviction intime de « penser par lui-même ». Car ce snobisme est le plus souvent symptôme d’une terrible fragilité de jugement et de caractère. Celui qui ne fait que penser par lui-même, uniquement par lui-même, se retrouve tout simplement incapable d’agir sa liberté.

Le catholique, lui, a cette lucidité (par la grâce de Dieu) qui lui permet de douter sainement de lui-même (sans tomber pour autant, comme cela peut être le cas, dans une forme de masochisme). C’est ce qui le sauve. « Un catholique est une personne qui a rassemblé du courage pour faire face à l’idée incroyable et inconcevable qu’il peut y avoir quelque chose de mieux avisé que lui-même » (p.69). Le catholique ne s’estime pas sauvé parce qu’il serait plus parfait que les autres ; ça, c’est plutôt ce que ressentent certains végétariens ultras ou religieux fondamentalistes. Mais il se sent sauvé précisément parce qu’il a toute conscience de sa perfectibilité et du peu qu’il fait pour essayer de sauver le monde, plutôt que de faire comme presque tout le monde autour de lui : l’enterrer.

Chesterton, en bon catholique, a le courage de penser que l’église catholique est plus avisée que lui-même, et s’inscrit donc, tout au long de ses analyses, dans la vision chrétienne du monde comme théâtre de la lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Dépassant ainsi un dualisme plat qui opposerait l’Optimisme et le Pessimisme, le Progrès et la Réaction, la Droite et la Gauche, la République et la Monarchie… « Nous ne sommes pas au début d’une quelconque aube sans fin, mais seulement devant les quotidiennes aubes ordinaires, chacune suivie de sa propre obscurité. Et la Foi, comme le dit M. Belloc, ‘est la seule lueur dans cette nuit, si lueur il y a.’ »

Florent Lacas

Une réflexion au sujet de « Le Puits et les bas-fonds, une étude »

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