Joyeux Noël avec G.K. Chesterton

boule de Chesterton

Il n’est pas trop tard pour souhaiter à tous les amis de G.K. Chesterton un joyeux Noël 2016. Comme l’écrivait celui-ci dans L’Homme éternel :

Noël nous semble aller de soi parce que nous sommes chrétiens, et que nous demeurons psychologiquement chrétiens même si nous avons cessé de croire. En bref, cette association d’idées a modifié quelque chose de très profond dans la nature humaine. Entre l’homme à qui elle est familière et l’homme qui l’ignore, la différence est réelle, sans qu’elle soit nécessairement de nature morale, car les mérites d’un musulman ou d’un juif peuvent être plus grands eu égard à ses lumières. C’est un fait indiscutable, c’est l’interférence de deux lumières ou, si l’on veut, la conjonction de deux astres dans notre horoscope personnel. Enfance et divinité, impuissance totale et toute-puissance, ce contraste unique, mille et mille fois répété, ne lasse jamais. Bethléem est par excellence le lieu où les extrêmes se touchent.

Nous souhaitons pouvoir reprendre l’an prochain avec un rythme un peu plus soutenu que celui que nous avons eu en 2016. Chesterton reste, en effet, un merveilleux guide pour approfondir la réalité de la destiné humaine et un écrivain toujours surprenant qui nous offre de mieux saisir la complexité du réel, éclairé – encore un paradoxe – par l’ombre de la croix.

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Nous profitons de ce mot et de ces vœux pour annoncer la parution d’Impressions irlandaises aux éditions Via Romana, deuxième volume de la collection « Les Amis de Chesterton ». Profitant d’une exceptionnelle préface de Pierre Joannon, le plus français des Irlandais et le plus irlandais des Français, consul général de la République d’Irlande pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce volume rassemble deux ouvrages de Chesterton consacrés à l’Irlande : Irish Impressions et Christendom in Dublin. De quoi passer une bonne année 2017 et de s’insérer par le biais de Chesterton dans les festivités liées au centenaire du soulèvement républicain de 1916 et de ses suites, qui allaient conduire l’Irlande à l’autonomie, à la partition et à la place qu’elle occupe aujourd’hui en Europe et dans le monde.

 

Le Puits et les bas-fonds, une étude

 

le-puits-et-les-bas-fonds_article_large« Le Puits et les bas-fonds », recueil d’articles de Gilbert Keith Chesterton, a été publié en 1935, un an avant la mort de l’auteur. Il sort aujourd’hui pour la première fois en langue française, aux éditions DDB, traduit par Patrick Gofman (assisté d’Angélique Provost) et préfacé et annoté par Wojciech Golonka (auteur de l’ouvrage Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain). Cet ouvrage de la maturité contient à notre avis certains des essais les plus brillants de l’auteur, qui excelle une nouvelle fois dans l’art de polémiquer avec les modernes sur les sujets qu’il affectionne particulièrement : l’église catholique, le mariage, le contrôle des naissances ou encore le capitalisme.

par Florent Lacas

Chesterton, journaliste très actif, avait beaucoup à dire sur la société de son temps. Mais il en a autant, voire davantage, à dire sur notre époque, dans la mesure où toutes ses prophéties (ou presque) se sont réalisées ou se réalisent sous nos yeux.

Prenons, par exemple, la question du mariage. Le pape François a récemment parlé d’une « guerre mondiale en cours contre le mariage ». Le mérite de Chesterton est d’avoir, en temps réel, pris acte de l’existence de cette guerre, et d’avoir osé critiquer en des termes absolus la banalisation du divorce – de concert, bien entendu, avec l’église catholique. « Les défenseurs du divorce pensaient qu’il était admissible dans quelques cas très extrêmes et extraordinaires. (…) Cela n’était pas, à bien la considérer, une position déraisonnable. Elle n’était certainement pas entendue comme anarchisante. Mais l’église catholique, presque seule sur sa position, déclara que cela conduirait de fait à une position anarchisante, et l’église catholique avait raison » (p.70). Inutile d’insister sur les ravages provoqués, de nos jours, par ce que l’on appelle pudiquement la « crise de la famille ».

Ce travers, celui de vouloir mettre l’exceptionnel (le divorce), voire l’anormal, en lieu et place du normal (le mariage qui tient malgré tout), est pour Chesterton à l’origine de tous les maux modernes. Car cette recette a été appliquée dans presque tous les domaines, notamment celui du commerce. « Le commerçant existe et doit exister ans toutes les civilisations normales. Mais il était l’exception dans toutes. Il n’était certainement jamais la règle, et plus certainement jamais le dirigeant. La prédominance qu’il a conquise dans le monde moderne y est la cause de tous ses désastres » (p. 296). On peut ici admirer la cohérence de la pensée de Chesterton qui a toujours été conscient du fait que l’ennemi principal de la vérité t de la justice était, dans le monde moderne, le capitalisme (ou le culte de l’argent). « Ce qui a brisé les foyers et encouragé les divorces, et traité les vieilles vertus domestiques avec toujours plus de mépris ouvert, c’est l’époque et la puissance du capitalisme. C’est le capitalisme qui a imposé dissension morale et compétition commerciale entre les sexes, qui a détruit l’influence des parents en faveur de l’influence de l’employeur, qui a sorti les hommes de leur foyer à la recherche d’emploi, qui les a obligés à vivre auprès de leurs usines ou de leur société au lieu de vivre auprès de leur famille ; et par-dessus tout qui a encouragé, pour des raisons commerciales, un déploiement de publicités et de nouveautés criardes, qui représente par nature la mort de tout ce que nos mères et nos pères appelaient dignité et pudeur » (p.200-201). Notons l’excellence déconcertante de la formulation « compétition commerciale entre les sexes » ; une soixantaine d’années plus tard, un Michel Houellebecq tiendra la chronique de cette désolation sentimentale et sexuelle moderne, résultat de l’application à la « vie amoureuse » des lois du marché.

C’est la prépondérance de la valeur d’échange dans notre monde qui serait donc à l’origine de la dévaluation de la vie humaine. Sur certains points, Chesterton n’est pas bien éloigné de la doctrine marxiste. « Les gens sont incapables d’imaginer aucun bien sinon par le troc d’une chose pour une autre. L’idée d’un homme profitant d’une chose en elle-même, pour lui-même, leur est inconcevable. La notion d’un homme mangeant ses propres pommes cueillies sur son propre pommier a l’air d’un conte de fées » (p.296). L’auteur anglais, comme on sait, a toujours opposé, à cette vision blasée de l’existence, la capacité d’émerveillement. Admirons les choses telles qu’elles sont, dans leur état le plus normal, le plus naturel, pour échapper à la folie moderne, au snobisme généralisé. « Je ne crois pas qu’il y ait une seule échappatoire à l’enchevêtrement moderne, hors de l’accroissement de la proportion du peuple vivant en accord avec l’ancienne simplicité » (p. 297). Notons à quel point ce projet est proche de nombreuses initiatives anticapitalistes qui fleurissent ici ou là, sous le nom « d’alternatives ». Rappelons également que la notion chestertonienne d’émerveillement s’appuie sur l’idée de Création comme œuvre d’un dieu fondamentalement bon. Tandis que, bien souvent, les modes « alter-mondialistes » se veulent plus ou moins détachées de toute idée religieuse ou même métaphysique, ce qui en fixe les limites et explique peut-être, en partie, le succès tout relatif qu’elles rencontrent.

L’importance donnée à la valeur d’échange dans le monde moderne va de pair avec celle donnée à l’argent, moyen des échanges. Chesterton, dans un raccourci saisissant, relie le goût de l’argent en tant qu’argent à celui du plaisir sexuel immédiat. « A présent l’idée de réduire la propriété à la seule jouissance de l’argent correspond exactement à l’idée de ramener l’amour au seul plaisir du sexe. Dans les deux cas un plaisir incident, isolé, servile et même dissimulé est substitué à la participation à un grand processus créatif… » (p.306). Nous ne profitons plus des choses, mais de la valeur conférée aux choses sur le marché des modes qui passent. Et nous n’hésitons pas à ravaler les humains au rang de choses. Chesterton a été, rappelons-le, l’un des premiers penseurs européens à s’inquiéter de la question de l’eugénisme.

Comment se tirer de là ? Evidemment, pour Chesterton, inutile d’attendre quoi que ce soit de salutaire de la part du pouvoir politique, vendu aux puissances de l’argent. Ce ne sont pas des gouvernants qui nous dirigent, estime-t-il, mais des « sociétés secrètes » (p.91). Nous pourrions également avancer le terme d’oligarchie. « Premièrement, j’ai réalisé que le gouvernement représentatif avait cessé d’être représentatif. Deuxièmement, que le Parlement était en fait gravement menacé par la corruption politique. Les politiciens ne représentaient pas le peuple, même le plus bruyant et vulgaire. Les politiciens ne méritaient pas le digne nom de démagogue. » Selon Chesterton, les totalitarismes du vingtième siècle ont fait de cette médiocrité des classes dirigeantes leur carburant – pour plus de détails sur ce sujet, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal actuel.

Ainsi, dans le monde moderne, le capitalisme évolue en roues libres. Même les forces qui y résistent n’emportent pas les suffrages de Chesterton. Bien sûr, il n’a que mépris pour les régimes totalitaires. Mais il est également déçu du fait que les mouvements de révolte ne viennent pas des classes populaires, mais des classes supérieures, « sur-éduquées ». En utilisant des termes actuels, nous pourrions dire que Chesterton se désole du fait que les « réactionnaires », ou les « anti-système », soient issus du même moule culturel que les modernes les plus militants ! Et il va même jusqu’à écrire cette phrase que le regretté Philippe Muray, auteur de Moderne contre moderne (2005), aurait pu signer : « Les temps modernes sont devenus d’une stupidité trop insupportable pour les gens intelligents. Mais l’affaire la plus moderne, son côté le plus saillant, c’est cette révolte de modernes contre la modernité. » Ainsi, il semble ne pas y avoir d’autre manière d’exister socialement, aujourd’hui, qu’une forme de snobisme complaisant, quel que soit notre camp. Nous avons peut-être ici un indice de ce qu’aurait pensé Chesterton d’une initiative comme celle de « Nuit debout ».

Force est donc de constater que ceux qui souffrent le plus directement du système, à savoir les pauvres, sont absents de la scène politique. « La réaction n’est pas, comme j’aurais pu moi-même l’espérer ou l’attendre, une révolte de gens simples et démodés contre les gens sophistiqués. C’est une révolte de gens sophistiqués. C’est à tous égards une révolte de personnes hautement civilisées, peut-être trop civilisées », écrit-il (p.123). Or, ce que souhaiterait notre auteur, ce serait ni plus ni moins qu’une sorte de révolution menée par le bas-peuple. « J’aurais espéré une révolte populaire contre les perversions et les pédanteries du vice, lesquelles n’ont jamais, en fait, été populaires. J’aurais aimé que les gens ordinaires, vieux jeu, obstinés, encore attachés à l’existence de quelques liens entre eux et leur progéniture, se lèvent et cognent sur la tête de ces pharisiens dont l’idéal est une espèce d’infanticide prophétique. Je voudrais qu’une cohue hurlante de gens respectables fît brûler les maisons où le luxe a revêtu son sens latin véritable de luxure. J’aimerais que les gens normaux, qui vivent de bœuf et de bière, fissent la guerre aux loufoques hypocrites qui consomment leur végétarisme sous forme de cocktails de légumes moins salubres que le fruit de la vigne » (p.130-131).

Notons, avec délice, l’actualité de cette dernière pique à l’heure de la mode « végane ». Le problème, pointe Chesterton, c’est que ces pseudo-rebelles ne sont que des puritains hypocrites (en plus d’être de mauvais logiciens ; mais pour GKC l’un ne va pas sans l’autre). « Le prohibitionniste déclare qu’il ne doit pas y avoir de vin ; le pacifiste qu’il ne doit pas y avoir de guerre ; le communiste qu’il ne doit pas y avoir de propriété privée ; le séculier qu’il ne doit pas y avoir de culte religieux » (p.101). Ces sortes de commandements à visées totalitaire et hygiéniste ne sont pas, une nouvelle fois, sans rappeler Philippe Muray, cette fois-ci pour son livre L’Empire du Bien. « L’échec de la Prohibition (…) fût l’effondrement de toute idée d’élimination complète des tentations humaines et des épreuves de la vie mortelle », écrit Chesterton (p.101-102).

Pour le dire d’une autre manière, l’erreur propre aux faux rebelles et plus généralement à la modernité matérialiste, c’est de ne pas identifier la réalité du péché originel. Pour notre auteur, les mauvais théologiens sont probablement les êtres les plus dangereux. Ainsi, selon lui, il ne faut pas trop en attendre de l’homme ; à l’inverse des modernes qui en appellent, à coups de slogans et de formules incantatoires, à une auto-divinisation de l’homme. Nouveau paradoxe chestertonien, c’est dans la mesure où l’on n’a pas totalement foi en l’homme qu’on lui permet de vivre… humainement ! « Il y a un petit défaut dans l’homme, l’image de Dieu, merveille du monde et parangon des animaux, c’est que l’on ne peut pas s’y fier. Si vous l’identifiez à un certain idéal que vous choisissez de croire être sa nature intime ou son seul but, le jour viendra où il vous semblera soudain être un traître » (p.62). Ou comment GKC formule son scepticisme quant à ce que l’on appelle aujourd’hui le « droit-de-l’hommisme ». L’homme, seul, est incapable de tenir ses promesses ; incapable de ne pas divorcer ou de ne pas vouloir le faire ; incapable d’assumer son rôle jusqu’au bout. Qui n’accepte pas cette vérité se condamne à être, tôt ou tard, horriblement déçu par le monde et l’humanité. Et c’est peut-être cette déception finale que le moderne cherche, à tout prix, à éloigner de lui. Il en attend toujours plus, il place sans cesse la barre plus haut, souhaitant de tout son cœur non pas la divinisation de l’homme, mais sa dématérialisation pourrait-on dire, sa virtualisation. Qu’il n’y ait plus de contenu vivant dont on puisse être déçu. Il ne cesse pas de procéder, en désespoir de causes, à l’extension du domaine de l’idolâtrie. C’est pourquoi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous pourrions dire : celui que ne reconnaît pas la réalité du péché originel ne peut pas apprécier vraiment l’existence. Le péché originel nous rend humble, et l’humilité est la condition sine qua non pour ressentir l’émerveillement devant le monde. Celui qui veut tout, sans exception, ne goûtera rien – c’est l’une des leçons de la Genèse. Car il sera sans cesse horriblement déçu par les choses, les autres et surtout lui-même. C’est en ce sens que la Chute est une bonne nouvelle, et ce n’est pas pour rien que le catholicisme est la religion des paradoxes, et que Chesterton a embrassé sa foi.

Pour le penseur anglais, si nous sommes engagés sur cette voie dangereuse de l’idolâtrie, c’est parce que nous avons perdu la boussole catholique. Et le déclin a commencé avec la Réforme. L’auteur prend l’exemple du divorce d’Henri VIII, à l’origine du schisme de l’église d’Angleterre avec Rome, pour illustrer cette faiblesse humaine, et la manière avec laquelle elle peut précipiter un homme puis une époque dans la tourmente. C’est également le protestantisme qui serait à l’origine du succès des partis totalitaires, notamment en Allemagne et en Italie. Notre auteur voit ainsi (il n’est d’ailleurs pas le seul) le nazisme, en son temps, comme étant la dernière création monstrueuse du protestantisme. Si Luther ne se serait certainement pas reconnu en Hitler, force serait de constater, selon Chesterton, que l’un mène à l’autre. Car le protestantisme est une religion pour ainsi dire mort-née, menée par de « mauvais théologiens » (encore eux !). « La partie théologique et théorique de l’œuvre des protestants se flétrit avec une rapidité extraordinaire, et le vide qui fût laissé se remplit d’autres choses presque aussi rapidement. (…) C’est plus clair que tout dans ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui : la religion raciale des Allemands » (p.54). C’est d’ailleurs la dégénérescence progressive de l’anglicanisme qui conduit Chesterton à embrasser la foi catholique, en 1922, comme l’auteur l’explique dans la partie de son ouvrage intitulée « Mes six conversions ».

L’église catholique reste ainsi le phare du monde et le seul moyen de ne pas en devenir l’esclave. A ce titre, il faut rappeler que Chesterton n’est, en aucun cas, ce que nous appellerions aujourd’hui un « décliniste ». Il ne dit pas qu’il faut « revenir » au christianisme, même s’il a une grande admiration pour le Moyen-Âge ; mais qu’il faut, dans son temps, se battre pour l’église catholique, attaquée de toutes parts, notamment depuis la Réforme. « Il n’y a pas de direction où aille le monde. Il n’y en a jamais eu. Le monde ne va nulle part, au sens des anciens optimistes progressistes, ou même celui des vieux réactionnaires pessimistes. (…) Le monde est ce que les saints et les prophètes ont vu qu’il était ; il ne va pas simplement pour le mieux ou pour le pire. Il y a une chose que fait le monde : il oscille. Laissé à lui-même, il ne va nulle part, quoique avec l’aide de vrais réformateurs de bonne religion et philosophie il puisse aller mieux à maints égards, et parfois pour des périodes de temps considérables. (…) En fait, c’est fondamentalement ce que l’Église a toujours dit, et c’est pourquoi elle a été toujours plus décriée depuis environ quatre cents ans » (p.60-61). Pour Chesterton, la question de s’arrimer au catholicisme est infiniment plus importante que les questions d’ordre politiques, qui sont toutes circonstancielles : « Soyez royalistes si vous voulez ; essayez la monarchie si vous pensez que ce sera mieux, mais ne vous fiez pas à la monarchie, au sens de vous attendre à ce qu’un monarque soit quoi que ce soit d’autre qu’un homme. Soyez un démocrate si vous le voulez. (…) Mais ne placez pas votre confiance dans le suffrage des hommes ou tout autre forme d’égalité » (p. 61-62).

Tous les types de régimes se valent, l’important étant qu’ils se fondent sur la vérité catholique. Car l’Eglise est, au plan le plus profond, la seule chose qui soit arrivée (et qui arrive) au monde. « La vérité fondamentale du monde moderne : il n’y a pas de fascistes ; il n’y a pas de socialistes ; il n’y a pas de libéraux ; il n’y a pas de parlementaires. Il y a l’unique institution au monde, et il y a ses ennemis. » (p.95). Dans le même ordre d’idées, GKC affirme page 63 : « Au cœur de la chrétienté, à la tête de l’Eglise, et au centre de la civilisation dite catholique, là et en aucun mouvement ni aucun avenir, se trouve cette cristallisation du sens commun et les véritables traditions et réformes rationnelles, que l’homme moderne recherche à tort dans toutes les tendances des temps modernes. »

Nous retrouvons ici la fameuse phrase de Chesterton, tirée d’Orthodoxie : « Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. » La folie de la modernité, c’est de vouloir faire « mieux » que l’Église, en se basant sur ses enseignements. Ainsi, derrière chaque nouveau coup de folie de la modernité, qualifiés dans la plupart de nos journaux d’« avancées sociales » ou de « progrès de civilisation », on retrouve un enseignement chrétien. Prenons un exemple d’actualité, celui de la « théorie du genre ». Ne peut-elle pas être interprétée comme une hérésie basée sur cette sentence de l’apôtre Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga.3:28). Ici, la modernité s’est tout simplement contentée d’appliquer le programme en se débarrassant de la référence au Christ. Elle s’est mis à faire confiance, absolument et uniquement, en l’homme, là où le christianisme affirmait la dignité de la personne humaine parce que le Christ la sauvait du péché. Là où l’apôtre dit que Jésus nous considère comme des personnes (douées de raison, de libre-arbitre…) avant de nous percevoir comme étant un homme ou une femme, la modernité dit tout simplement qu’il n’y a absolument ni homme, ni femme. En vertu de quoi ? En « vertu » de son incapacité de vouloir quoi que ce soit et de s’engager de quelque manière que ce soit. C’est le nihilisme. Et le nihilisme ne produit que des positions radicales, propres aux esprits épuisés, voire malades. « Les notions modernes de cette espèce ne sont pas seulement négatives mais nihilistes, elles exigent toujours l’annihilation absolue ou la ‘prohibition totale’ de quelque chose » (p.169). Ainsi, pour le moderne, il n’y a pas de différence entre les sexes, puisque tout est culturel. Il n’y a pas de nations, pas de nationalités. Plus de frontières, plus de races. Et, sur un mode plus anecdotique : il ne faut plus manger de viande. Il ne faut plus boire d’alcool. Etc. Voilà pourquoi Chesterton traite ces militants d’hypocrites : ils prétendent libérer les hommes après des siècles d’asservissement, mais les harcèlent quotidiennement de dizaines d’impératifs qui les empêchent de vivre normalement. Pour s’en convaincre, contentons-nous de lire, tout simplement, les slogans que nous voyons affichés partout. Mangez cinq fruits et légumes par jour. Bougez plus. Ne fumez pas. Ne fraudez pas. Souriez, vous êtes filmés. Etc.

Chesterton avait diagnostiqué cette fatigue générale qui conduit l’homme à se soumettre à des impératifs absurdes qu’il s’est lui-même imposés (n’est-ce pas, malheureusement, une bonne définition de ce qu’a réellement donné le projet « d’individualisme des Lumières » ?…). Cette fatigue se repère à ce que les modernes ne veulent surtout pas être mis dans la détestable situation d’avoir à choisir quelque chose – et une vision radicale de l’existence est en effet une manière de s’interdire la possibilité du choix : « L’esprit moderne n’est pas habitué du tout à se prononcer. Il trouve cette tâche presque aussi déconcertante que de gérer sa propre ferme ou d’exercer son propre métier, ou de faire cent autres choses que les êtres humains ont fait depuis la fondation du monde » (p.102). Paradoxalement, ainsi va l’âge où chacun a la conviction intime de « penser par lui-même ». Car ce snobisme est le plus souvent symptôme d’une terrible fragilité de jugement et de caractère. Celui qui ne fait que penser par lui-même, uniquement par lui-même, se retrouve tout simplement incapable d’agir sa liberté.

Le catholique, lui, a cette lucidité (par la grâce de Dieu) qui lui permet de douter sainement de lui-même (sans tomber pour autant, comme cela peut être le cas, dans une forme de masochisme). C’est ce qui le sauve. « Un catholique est une personne qui a rassemblé du courage pour faire face à l’idée incroyable et inconcevable qu’il peut y avoir quelque chose de mieux avisé que lui-même » (p.69). Le catholique ne s’estime pas sauvé parce qu’il serait plus parfait que les autres ; ça, c’est plutôt ce que ressentent certains végétariens ultras ou religieux fondamentalistes. Mais il se sent sauvé précisément parce qu’il a toute conscience de sa perfectibilité et du peu qu’il fait pour essayer de sauver le monde, plutôt que de faire comme presque tout le monde autour de lui : l’enterrer.

Chesterton, en bon catholique, a le courage de penser que l’église catholique est plus avisée que lui-même, et s’inscrit donc, tout au long de ses analyses, dans la vision chrétienne du monde comme théâtre de la lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Dépassant ainsi un dualisme plat qui opposerait l’Optimisme et le Pessimisme, le Progrès et la Réaction, la Droite et la Gauche, la République et la Monarchie… « Nous ne sommes pas au début d’une quelconque aube sans fin, mais seulement devant les quotidiennes aubes ordinaires, chacune suivie de sa propre obscurité. Et la Foi, comme le dit M. Belloc, ‘est la seule lueur dans cette nuit, si lueur il y a.’ »

Florent Lacas

A propos du Chesterton de Wojciech Golonka

Florent Lacas est un admirateur de Chesterton dont il parle souvent (et qu’il traduit) sur son blog Retour d’actu. Il a lu pour nous le récent livre consacré à Chesterton en langue française, celui de Wojciech Golonka : Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain. Nous le remercions vivement de nous avoir donné cette longue et enthousiaste recension. Une occasion de souligner que ce site est ouvert à tous les amis de Chesterton, désireux d’évoquer cet écrivain et ceux qui lui sont proches, de proposer des travaux, des études à ce sujet et, bien sûr, les traductions de ces textes. 

Wojtek

C’est bien le moins, lorsque l’on écrit sur Gilbert Keith Chesterton, de commencer par énoncer un paradoxe. L’une des choses qui nous frappent lorsque l’on ouvre aujourd’hui un de ses livres, c’est la dimension prophétique de ses thèses. Or, l’idée-force qui me semble ressortir du livre de Wojciech Golonka, intitulé Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain, c’est que Chesterton a été un penseur visionnaire parce qu’il a été très réaliste dans sa vision du monde.

Si Chesterton peut être qualifié de réaliste, c’est, comme le montre cet ouvrage publié aux éditions du Cerf patrimoine, parce qu’il s’est progressivement rapproché du réalisme de la philosophie de Saint Thomas d’Aquin.

« On peut vraiment dire que Chesterton a été un visionnaire et Saint Thomas nous explique ce phénomène dans son principe : connaître exactement une chose, c’est en connaître aussi les effets potentiels. (…) La fine observation des choses jointe à l’aptitude d’analyse du présent et du passé fait de Chesterton un écrivain visionnaire », affirme Wojciech Golonka (p.337).

Gilbert Keith Chesterton a bien été visionnaire, mais il n’a jamais prétendu être philosophe. Il se disait journaliste, et sa pensée s’en retrouve pour ainsi dire éparpillée dans des centaines d’articles de presse et seulement quelques livres théoriques et synthétiques (notamment Orthodoxie, L’Homme éternel et son Saint-Thomas). Pour autant, il n’aura échappé à aucun de ses lecteurs attentifs que le penseur anglais avait, c’est le moins que l’on puisse dire, de la suite dans les idées. Et ce depuis sa « philosophie des contes de fées », exposée dans Orthodoxie (1908), jusqu’à son ouvrage de la maturité Saint-Thomas d’Aquin (1933) (1). L’objectif du livre de Wojciech Golonka est précisément de nous donner une vision précise de l’évolution de la pensée philosophique de Chesterton dans chacune des catégories classiques de la philosophie (cosmologie, psychologie, métaphysique, politique…). Mais d’en montrer également les limites. Un travail d’orfèvre à saluer. Cet ouvrage a également le mérite de proposer énormément d’extraits (en anglais) de textes du penseur, souvent inédits en français. Ces extraits, placés en notes de bas de page, constituent une bonne moitié du livre.

GKC a visiblement été, de nombreuses années, thomiste sans trop le savoir. Il pourrait être qualifié de « thomiste intuitif ». Sans passer par le labeur qui incombe à l’authentique philosophe, Chesterton, en partant de l’observation de la réalité, de ce qu’il avait sous les yeux, a « grillé » certaines étapes du raisonnement intellectuel pour déboucher sur de fermes conclusions se rapprochant de celles d’Aristote mais surtout de l’Aquinate (Wojciech Golonka en donne de multiples exemples tout au long de l’ouvrage, concernant le chagrin page 81, la vision aristotélicienne de la véracité des premiers principes et l’absurde page 188, etc.).

« Chesterton va adhérer au réalisme thomiste non pas pour des raisons scolaires, professionnelles ou sociales, mais d’une manière spontanée et naturelle, pour des raisons proprement philosophiques » (p.380).

Ce qu’il manque à Chesterton, mais qu’il n’a jamais prétendu avoir, c’est bien sûr une forme de rigueur scientifique dans l’expression et le développement de ses idées. De nombreux passages de l’étude en prennent note.

« Chez l’écrivain anglais, c’est une constante : une pensée profonde, illustrée avec des exemples ingénieux, mais aux antipodes d’une formalisation ou d’une synthèse scientifique. C’est seulement le temps, une certaine sagesse d’écrivain mûr et son intérêt pour la philosophie scolastique qui permettent à son génie de dépasser ses intuitions et ses soupçons ontologiques au profit d’une philosophie de l’être avérée » (p.164, Wojciech Golonka à propos de la vision métaphysique de l’écrivain anglais).

Autre remarque allant dans le même sens :

« Notre auteur perçoit avec justesse le fond des problèmes étudiés, ses intuitions et ses inductions coïncident avec la réalité des choses, par contre il est incapable de les exprimer d’une manière adéquate, faute d’une connaissance spécifique du sujet traité et d’un vocabulaire technique correspondant » (p.101).

L’auteur note quelques lignes plus loin :

« La rectification de sa pensée, ou plutôt des expressions de sa pensée, fait suite à sa conversion et à l’influence conséquente de la pensée catholique. »

Impossible, en effet, d’évoquer Chesterton sans rappeler que toute sa pensée gravite autour du catholicisme, religion à laquelle il se convertit en 1922. Quel est le lien entre la philosophie des contes de fées et le christianisme ? Ni plus ni moins que la notion se situant au coeur même de la pensée et même de la vie de Chesterton : l’émerveillement devant le spectacle de l’univers, le sentiment de gratitude que l’on ressent face à ce monde qui aurait pu ne pas exister ou ne pas être tel qu’il est. « Chesterton trouve dans la philosophie de Saint-Thomas une confirmation à sa doctrine de la louange béatifiante de l’existence, observe Wojciech Golonka. Et précisément l’unique philosophie qui permet cette harmonie avec le réel c’est la philosophie chrétienne, tant du point de vue de son réalisme épistémologique (la capacité d’entrevoir les choses telles qu’elles sont) que du point de vue de son théisme (la reconnaissance pour l’existence indue) » (p.109). Ce qui nous amène à une définition possible du bonheur selon Chesterton :

« C’est la contemplation des mystères de la foi, également plus élevée que la contemplation naturelle, qui élève l’homme à une dignité supérieure de la vie » (p.107).

Le catholicisme, pour Chesterton, c’est aussi une sorte de réseaux de vérités (de dogmes) qui permet de maintenir le monde en équilibre comme une cathédrale (2). Et si le penseur anglais n’a pas été un philosophe au sens ‘scientifique’ du terme, Wojciech Golonka reconnaît qu’il l’a été à d’autres égards :

« Le souci de se conformer à la réalité est la fin qui transcende toute sa pensée, qu’elle soit d’ordre naturel ou d’ordre surnaturel. C’est ce que précisément on appelle du réalisme et à quoi correspond l’étymologie du mot ‘philosophe’, un ami de la sagesse s’intéressant gratuitement à tout afin de le comprendre et de l’expliquer » (p.284).

Chesterton adopte aussi une posture philosophique dans le sens où il recherche en permanence le juste milieu (la « normalité » (3)), incarné de toutes les manières possibles par l’église catholique en ce bas monde.

Pour lui, le catholicisme est en effet la « religion des paradoxes », celle qui par ses différents dogmes, qui ont parfois l’air de se contredire les uns les autres, permet d’unir les contraires en un mystérieux équilibre (4). Ainsi, quand Chesterton s’attaque à une hérésie moderne (la psychanalyse, le marxisme…), il précise toujours qu’il y a une part de vérité dans cette hérésie. Le problème, c’est que ces vérités partiales sont érigées par leurs défenseurs comme des vérités totales (pour Freud, tout vient des pulsions sexuelles, pour Marx, tout vient des conditions sociales d’existence, etc.).

« Le faux absolu n’existe pas : un système de pensée n’est jamais totalement erroné, c’est précisément cela qui est problématique, note Wojciech Golonka. En réalité l’erreur s’appuie sur quelque chose de juste mais en est une déformation, la suppression de son équilibre initial » (p.205).

Au coeur même de cette recherche de l’équilibre, Chesterton adopte une vision classique de la relation entre foi et raison, sous le ‘patronage’, pourrait-on dire, de Saint Thomas, dont l’oeuvre constitue un « pont entre les sens, la raison et la foi » (p.227). L’homme, marqué par le péché originel, a en effet besoin de l’apport incommensurable de la Révélation pour pouvoir utiliser sainement sa raison.

Cette vision catholique de l’existence, non seulement Chesterton l’a personnellement adoptée, mais il l’a défendue avec le brio que l’on sait. C’est même en la défendant qu’il a affiné, année après année, sa doctrine.

Ainsi, la partie de l’ouvrage que Wojciech Golonka consacre à l’utilisation magistrale par GKC de la logique et du « raisonnement droit » est particulièrement intéressante, dans la mesure où nous sommes là au plus près de l’art dialectique de notre auteur. « Un raisonnement ‘droit’, orthodoxe, consiste à inférer une conclusion juste à partir de prémisses vraies, c’est ce que l’on appelle un syllogisme rigoureux », précise l’auteur (p.186). Il insiste aussi, bien évidemment, sur l’emploi du paradoxe chez Chesterton, plutôt entendu dans son sens premier : opinion allant à l’encontre de l’opinion communément admise. Pour Wojciech Golonka, l’emploi du paradoxe chez notre auteur est une méthode pédagogique destinée à faire apparaître les choses dans leur réalité, dépouillées de tous les préjugés modernes. Un paradoxe chestertonien, c’est un peu comme un seau d’eau froide que l’on nous enverrait à la face : il s’agit de nous réveiller et de nous faire adopter un regard neuf sur une chose que nous croyions connaître. Cette méthode a aussi l’avantage de remettre automatiquement à l’endroit tout ce que la modernité a mis à l’envers.

Outre l’emploi du paradoxe, l’ouvrage passe en revue les autres techniques de la dialectique favorites de Chesterton : dévoiler les sous-entendus impliqués par des jugements parfois anodins, se référer à l’étymologie des termes ou encore employer le raisonnement par analogie. Pour notre penseur, la meilleure éducation serait celle d’apprendre à repérer et invalider les sophismes de toutes sortes (cf p.206), sur lesquels prospèrent les différentes formes du scepticisme moderne (p.309-319).

Ce sont en s’appuyant sur ces techniques dialectiques, dans l’utilisation desquelles il est un maître, qu’il se permet donc de discréditer violemment la modernité (5). Que lui reproche-t-il ? « Rupture avec le passé, une liberté chimérique et la stérilité intellectuelle, l’indifférence par rapport à la vérité se traduisant par l’intolérance vis-à-vis des certitudes, enfin l’abandon de la logique et de la raison au profit d’une émotion folle », liste Wojciech Golonka (p.307). On notera la pertinence du diagnostic, notamment sur la question de l’infertilité. C’est particulièrement frappant dans la promotion récente du « mariage pour tous » ou encore dans la création d’un « baptême civil » : la modernité, par son incapacité chronique à inventer quoi que ce soit de réellement nouveau, se limite à recycler des institutions et des rites du passé, en les vidant de leur substance, alors qu’elle claironne à tout bout de champs qu’elle souhaite instaurer un « monde nouveau ». Malheureusement pour elle, elle ne retombera toujours que sur une énième manifestation du péché originel sous une forme plus ou moins criminelle et plus ou moins massive.

Face à cette déréliction, quelle est la « bonne vie » que nous propose Chesterton ? Sur le plan personnel, il estime qu’une « attitude claire au niveau des principes moraux, comme par exemple les Commandements, donne une liberté supérieure allant jusqu’à s’émanciper de certaines conventions lorsqu’elles n’ont pas de connotations morales » (p.94). Sur le plan communautaire, Chesterton est démocrate. Mais pas au sens d’un mode de gouvernement, selon Wojciech Golonka (6), plutôt dans l’idée du respect des traditions d’un peuple (p.124-130), du respect des convictions personnelles de la majorité des individus constituant une communauté.

C’est d’ailleurs sur cette question de la démocratie que l’auteur pointe quelques limites à la pensée chestertonienne. Un problème se présente notamment : le 20ème siècle (et pas seulement lui) a malheureusement prouvé à quel point des masses entières de « common man » avaient pu faire de mauvais choix (c’est un euphémisme). « Il est d’ailleurs surprenant que l’auteur faisant intervenir la religion en éthique en raison des conséquences du péché originel ne considère pas que les hommes puissent s’avérer également ignorants ou malicieux dans le domaine social », remarque à ce titre Wojciech Golonka. GKC idéalise probablement trop, par moment, ce « common man ». L’auteur critique également la vision romantique et sentimentale qu’a Chesterton de la Révolution. La prise de la Bastille serait ainsi, selon lui, une « action liturgique ». Chesterton se laisserait ici aller, selon l’auteur, à l’un de ces accès de sentimentalisme qu’il reproche d’habitude à ses adversaires : il oublie le réel, en l’occurrence toute la face sordide et terrible de la Révolution. Wojciech Golonka établit par ailleurs une liste d’erreurs théologiques qu’il a relevées dans les écrits de Chesterton (p.276-283).

Bien sûr, certaines de ces critiques (comme celle qui concerne le flou entourant la notion d’égalité chez le penseur – p.371-378) sont dues au relatif dilettantisme de Chesterton. Toutefois, n’oublie pas de préciser l’auteur, qu’il ait pu aboutir à tant de puissantes conclusions en ayant si peu recours au travail philosophique classique tient du prodige. « On obtient difficilement une telle perfection globale au premier jet d’écriture et visiblement – quoique méditée, construite selon un plan préétabli et appuyée de quelques notes personnelles – l’œuvre de Chesterton est essentiellement d’un tel jet. On ne peut être qu’admiratif des résultats obtenus avec une méthode aussi imparfaite, révélant un génie des lettres incontesté » (p.357).

© Florent Lacas

(1) Je ne résiste pas à l’envie de citer ce commentaire qu’a fait de cet ouvrage le spécialiste du docteur angélique Etienne Gilson, dans une lettre à Kevin Scannel citée page 165 de l’ouvrage de Wojciech Golonka : « La raison pour laquelle j’admire à ce point le livre de Chesterton sur Saint-Thomas d’Aquin, c’est que je le trouve toujours juste dans ses conclusions à propos de l’homme et de sa doctrine alors même qu’en fait, Chesterton en savait très peu sur lui. »

(2) Wojciech Golonka cite, dans cet ordre d’idées, le dominicain Réginald Garrigou-Lagrange : « Dans l’âme parfaite, l’humilité et la douceur s’accompagnent de vertus en apparence contraires, mais en réalité complémentaires : celles de forces et de magnanimité ; ce sont comme les deux côtés opposés d’une voûte d’ogive qui se soutiennent mutuellement. »

(3) « La raison s’aliénant [dans le cadre de la modernité], Chesterton a cherché la normalité là où elle était encore prêchée » (p. 232). A savoir, à l’église. En 2016, nous en sommes encore là.

(4) « L’avantage des objections portées à l’égard de la sagesse catholique, contradictoires les unes par rapport aux autres, démontrent incidemment un équilibre qui ne peut être naturel. Par exemple on l’accuse d’être à la fois pessimiste à cause du côté ascétique et pénitentiel de la religion, mais aussi on l’a dit trop optimiste dans la foi en la Providence ou la liberté des hommes » (p.251).

(5) Pour Chesterton, « est moderne ce qui rompt avec la pensée européenne et chrétienne commune dont il se reconnaît un héritier intellectuel » (p.290).

(6) Dans cet article, traduit par mes soins, il semble pourtant bien que Chesterton défende l’idée de démocratie comme mode de gouvernement :

Rostand vu par G.K. Chesterton

Nous remarquions récemment que le nouveau recueil d’essais de Chesterton publié aux éditions de l’Age d’Homme ne contenait pas son texte sur Rostand. Il n’en a pas fallu davantage à Mathieu Grossi pour relever le défi et traduire dans la foulée ce texte. On trouvera ci-dessous cette traduction. Mathieu Grossi appartient à la jeune génération des chestertoniens avertis qui apparaît, ici ou là, en France et qui non content de s’intéresser à l’œuvre de Chesterton, la connait déjà très bien. Ils vont donc nous surprendre dans les années à venir, et même très bientôt.

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Rostand

Quand Cyrano de Bergerac fut publié, la pièce portait le sous-titre « comédie héroïque ». Nous n’avons pas de tradition dans la littérature anglaise qui justifierait qu’on intitule une comédie héroïque, bien qu’un poète jadis osa nommer sa comédie divine. D’après les conceptions modernes, le héros a sa place dans la tragédie, et le type de pouvoir qui lui est particulièrement refusé est le pouvoir de vaincre. Qu’un homme ait assez de force spirituelle pour changer une tragédie en comédie, c’est ce qu’on n’admet pas. Pourtant, presque toutes les légendes primitives du monde sont des comédies, non seulement au sens où elles ont une fin heureuse, mais aussi au sens où elles se fondent sur certaines suppositions optimistes, comme l’idée que le héro est destiné à détruire le monstre. Assez singulièrement, cette affirmation moderne selon laquelle la vie, considérée sérieusement, serait essentiellement désastreuse, est apparentée à l’approche hyper-esthétique de la tragédie et de la comédie, approche elle-même largement inspirée de la France moderne où naquirent les sublimes comédies héroïques de Monsieur Rostand. Le génie français a un instinct sûr quand il s’agit de réparer ses fautes, et la France fournit toujours le meilleur remède à la « francéité ». L’idée que se fait de la comédie l’école la plus portée à l’étude des beautés techniques implique l’impossibilité d’une comédie héroïque. Chez la plupart de nos jeunes écrivains règne l’idée que la comédie est par excellence* une chose fragile. Elle est vue comme un monde purement conventionnel plein des babioles les plus délicates. Des histoires comme L’heureux hypocrite de Max Beerbohm s’évanouissent ou s’écroulent dans l’absurdité complète dès le moment où on les envisage avec un iota de sérieux en trop. Mais la grande comédie, celle de Shakespeare ou de Sterne, non seulement peut, mais doit être prise au sérieux. Il n’y a rien en ce monde qui exige plus de foi et d’abandon que le rire authentique. Dans ces comédies, on rit non des héros, mais avec eux. L’humour qui imprègne les histoires de Falstaff et d’Oncle Toby est cosmique et philosophique, c’est une bonne humeur qui descend dans les profondeurs. Ce ne sont pas des lectures superficielles, ni même, strictement parlant, des lectures légères. Nous nous attachons aux personnages avec la même passion que s’ils étaient les victimes prédestinées d’une tragédie grecque. Au contraire, on pourrait dire que l’auteur de comédie moderne se glorifie des faiblesses de ses personnages. Il semble toujours être sur le point de réduire ses marionnettes en morceaux. Quand John Oliver Hobbes écrivit pour la première fois une comédie à propos d’émotions sérieuses, elle nomma son œuvre, avec un mépris mal dissimulé, « Une comédie sentimentale ». Cette idée du caractère artificiel de la comédie se fonde sur un profond pessimisme. La vie, aux yeux de ces bouffons endeuillés, est en soi une chose tragique ; la comédie doit donc être aussi creuse qu’un masque grimaçant. Elle est un refuge pour se cacher du monde, dont à vrai dire elle ne fait même pas partie. Leur humour est une fine couche de glace étincelante sur les eaux d’une amertume éternelle.

Cyrano de Bergerac nous parvint comme la nouvelle parure d’une ancienne vérité : la joie est l’une des fleurs les plus naturelles du monde, et non l’une des plus exotiques. La gigantesque légèreté, l’éloquence flamboyante, les calembredaines et les digressions rabelaisiennes y sont à nouveau ce qu’elles furent chez Rabelais, les explosions pures et simples d’un esprit d’allégresse fanfaronne aussi vieux et inébranlable que les étoiles. L’esprit humain exigeait un humour aussi vertigineux et aussi hautain que son désir. Tout est exprimé dans les paroles de Cyrano lors de sa plus grande extase : « Il me faut des géants !* » Un aspect essentiel de cette question de la comédie héroïque est le problème du drame rimé. Rien n’est si facile à attaquer, pour un réaliste dramatique, que le choix de la versification dans la composition d’une pièce. D’après ses canons, il est absurde de représenter des personnages confrontés à quelque crise terrible en empilant les assonances comme si on jouait aux bouts rimés* dans un salon. À ses yeux il doit paraître en quelque sorte ridicule que deux ennemis échangeant d’insupportables insultes aient l’obligeance de se fournir l’un l’autre suffisament d’espace pour respecter la métrique et des fins de phrases claires et faciles à rimer. Mais cette approche dans son ensemble repose finalement le fait que peu de gens (s’il y en a) comprennent ce qu’on appelle un poème dramatique. Il est singulier de constater que les poèmes dramatiques produits de nos jours en Angleterre par les plus grands maîtres en dramaturgie se bornent aux grandes lignes tracées par Maeterlinck, et n’emploient le vers et la rime que pour l’ornement d’un thème profondément tragique. Mais la rime est suprêmement appropriée au traitement de la plus haute comédie. Le domaine de la comédie héroïque est, semble-t-il, un paradis des amants, où il n’est pas difficile d’imaginer que les hommes parlent en vers à longueur de temps. Une floraison naturelle du discours en ces formes harmonieuses est bien plus facile à imaginer parmi des hommes pleins de l’esprit essentiel de la jeunesse que parmi ceux qui se tiennent immobiles et sinistres face à un destin immémorial. La grande erreur consiste à supposer que la poésie est une forme non naturelle du langage. Nous ressentons tous, dans ces moments où nous vivons réellement, le désir de parler en poésie, et si nous n’y parvenons pas, c’est que nous souffrons d’un défaut d’élocution. Ce n’est pas le chant qui est la chose restreinte et artificielle, c’est la conversation qui est une tentative de chant balbutiante et confuse. Quand des hommes saisis comme Cyrano d’une espèce d’extravagance spirituelle se mettent à parler en vers, notre langage n’est pas travesti ou déformé, mais réparé et accompli. Les rimes se répondent comme les sexes des fleurs et de l’humanité. Les hommes ne parlent pas ainsi, c’est vrai. Même quand ils sont inspirés ou amoureux, ils racontent n’importe quoi. Mais la comédie poétique ne déforme pas le discours à moitié autant que le discours ne déforme le sentiment. Monsieur Rostand surpassa sa perspicacité habituelle en intitulant Cyrano de Bergerac une comédie héroïque, bien que strictement parlant la pièce s’achève sur la déception et la mort. L’essence de la tragédie est un écroulement ou un déclin spirituel, et dans la grande pièce française, le sentiment spirituel gagne incessamment en hauteur jusqu’à la dernière réplique. Ce ne sont pas les faits eux-mêmes, mais ce que nous ressentons à leur contact, qui détermine la tragédie ou la comédie, et la mort est plus joyeuse dans Rostand que la vie dans Maeterlinck. La même contradiction apparente est présente dans l’Aiglon, qu’on joue actuellement avec tant de succès. Bien que le héros soit un gringalet, le sujet un fiasco, la fin une mort prématurée et une désillusion personnelle, malgré ce thème qui aurait pu être choisi pour son caractère déprimant, l’invincible et universelle action de grâce présente dans l’ingouvernable gaieté des chants du poète s’enfle si haut qu’à la fin ils semblent couvrir toutes les faibles voix des personnages dans un chœur éclatant de grands hommes et de grandes choses. On pourrait tirer de la pièce une multitude de devises qui illustrent et définissent non seulement son propre esprit, mais une bonne partie de l’esprit moderne. Quand dans sa vision de Wagram les horribles voix des blessées hurlent « les corbeaux, les corbeaux !* », le Duc, submergé par un cauchemar plein de trivialités hideuses s’écrie « Où, où sont les aigles ?* » Cette antithèse est inscrite, seule, sur la porte du XXe siècle, comme une invocation à l’esprit de la comédie héroïque. Quand on demande à un ancien général de Napoléon pourquoi il a trahi l’empereur, il répond « La fatigue !* » À ces mots, un vieux soldat de la Grande Armée se précipite et dans une exclamation passionnée s’écrie « Et nous ? » avant de délivrer une terrible description de la vie du grognard ordinaire. Aujourd’hui que le pessimisme est presque autant que les bijoux et les cigares associé aux grandes fortunes et à la mode, alors que les héritiers choyés du siècle peinent à définir la vie en employant d’autres mots que « la fatigue* », on pourrait certainement entendre un cri s’élever de la vaste masse de l’humanité ordinaire depuis ses commencements : « Et nous ?* » C’est cette faculté d’enthousiasme parmi le peuple ordinaires qui rend la fonction de la comédie à la fois commune et sublime. Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare est une grande comédie, parce que la pièce est portée par cet amour de l’amour qui est la jeunesse du monde, et qui est commun à tous les jeunes gens, spécialement à ceux qui jurent qu’ils mourront célibataires. Peine d’amour perdue est plein du même sujet, et s’inscrit mieux encore dans le cadre de notre étude, puisque c’est une comédie rimée où tous les personnages atteignent au lyrisme avec autant de facilité que des oiseaux chantant en couple. Ce que l’amour de l’amour est aux comédies shakespeariennes, cette autre passion humaine plus mystérieuse, l’amour de la mort, l’est à l’Aiglon. Il est pour le moment difficile de déterminer si nous aurons un jour une nouvelle tradition de comédie poétique en Angleterre, mais assurément ce ne sera jamais le cas si nous ne comprenons pas que la comédie est construite sur des fondations éternelles présentes dans la nature des choses ; qu’elle n’est pas trop légère pour être saisie, mais trop profonde pour être sondée. Monsieur Rostand, dans sa description de la bataille de Wagram, ne craint pas d’apporter aux oreilles du Duc les voix effroyables qui y retentirent, les voix des hommes déchirés par les corbeaux et suffoqués par le sang. Mais lorsque le Duc, terrifié par ces horribles agonisants, s’enquiert de leur dernière parole, ils s’écrient tous en chœur « Vive l’Empereur !* » Monsieur Rostand ignorait peut être qu’il écrivait une allégorie. Son Wagram est à mon sens le champ de bataille de la littérature moderne. Nous n’entendons plus que les voix de la douleur, et l’ensemble est un vaste phonographe d’horreur. Il est bon que nous entendions ces cris de détresse, il est bon qu’aucun ne soit bâillonné ; mais ils ne sont pas seuls à retentir dans la vie ou dans l’art : ils sont les voix des hommes, mais non la voix de l’homme. Quand on les interroge définitivement et sérieusement sur la conception qu’ils ont de leur destin, les hommes, depuis le commencement des temps, répondent par un millier de philosophies et de religions, et d’une seule voix formidable et sacrée : « Vive l’Empereur. »

*En français dans le texte.

© Mathieu Grossi

Chesterton à l’Observatoire de la modernité

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À l’invitation de Chantal Delsol et de Bérénice Levet, Philippe Maxence, président des « Amis de Chesterton » interviendra le mercredi 4 novembre prochain (20h00-21h30) au Collège des Bernardins, dans le cadre de « L’Observatoire de la modernité », pour présenter la pensée de Chesterton et ses éventuelles réponses aux maux contemporains. Moyennant la somme modique de 6 €, les séances sont ouvertes à tous. C’est un très beau programme que propose l’Observatoire de la modernité qui, après avoir évoqué la figure de Hannah Arendt, traitera dans les mois prochains de Léon Chestov, Georges Bernanos, José Ortega y Gasset, Simone Weil, Cornelius Castoriadis, Christopher Lasch, Louis Dumont et Gunther Anders.

On trouvera sur le site du Collège des Bernardins toutes les informations nécessaires.

chestertonRomancier, journaliste et essayiste anglais. Chesterton porte un regard acéré sur le monde moderne et ses prétentions. Soutenu par une écriture jubilatoire et un art du nonsense, cette forme d’humour typiquement anglais, remarquable, il fait apparaître l’absurdité et l’arrogance d’une modernité infatuée d’elle-même, convaincue de sa supériorité sur toutes les époques qui l’ont précédée. Ardent apologiste du christianisme, de l’anthropologie chrétienne, seule susceptible de faire contrepoids à la démesure contemporaine (Orthodoxie, 1908).

  • Gratuit  pour les moins de 26 ans dans la limite des places disponibles le jour de l’évènement.
  • La conférence qui dure une heure est suivie d’un débat d’une demi-heure environ.

Une nouveauté : la Chesterton Digital Library.

GKC-online

Les Amis de Chesterton vous informent du lancement d’un projet par l’American Chesterton Society en coopération avec d’autres associations à travers le monde et avec l’appui d’une équipe de volontaires : la Chesterton Digital Library.

Ce projet consiste à collecter l’intégralité des oeuvres écrites par Chesterton – livres, essais, poèmes, éditoriaux, prologues, etc. – afin de les rendre disponibles à tous via un site internet. L’objectif est tout d’abord de rendre disponible son oeuvre à tous (chercheurs, étudiants, grand public) mais également de préparer un procès canonique en béatification, qui nécessitera la lecture de l’intégralité de son oeuvre.

Or, Chesterton a été un auteur prolifique, plus de 5 000 éléments ayant été recensés à ce jour. Un grand nombre d’entre eux étant collectés à ce jour sous la forme de documents scannés au format .pdf (articles parus dans The Sign par exemple), le travail réalisé par les volontaires consiste en deux opérations, réparties entre deux groupes différents :
• le premier groupe de volontaires est chargé de transcrire sous format word .doc des articles envoyés sous format .pdf par le coordinateur central du projet.
• l’autre groupe est chargé de garantir la fidélité de la transcription en confrontant le fichier word avec le document scanné
Ces articles n’ont plus été édités depuis leur publication originale, ce qui constitue certainement une motivation supplémentaire pour toute l’équipe !
Nous vous tiendrons informés de l’avancement de ce beau projet !
Bonne fin de Carême à tous !

Noël et les esthètes (2)

Suite de la publication de « Noël et les esthètes », sixième chapitre d’Hérétiques de G.K. Chesterton. Notre manière de célébrer ce temps de la Nativité.

Et il y a cette différence entre les intentions et les méthodes, qu’il est fort difficile de juger des  intentions de l’Armée du Salut, très facile de juger de ses rites et de son milieu. Personne, sauf peut-être un  sociologue, ne peut apprécier si le projet d’habitations à bon marché du général Booth est bon, mais  n’importe quel être sain comprendra qu’il est bon de jouer des cymbales. Une page de statistique, un plan  de logements modèles, tout ce qui est rationnel est toujours difficile à concevoir pour un profane, mais ce  qui est irrationnel est à la portée de tous. C’est pourquoi la religion est née d’aussi bonne heure et s’est  étendue si loin, tandis que la science est venue au monde si tard et ne s’est pas répandue du tout. L’histoire  démontre d’une manière lumineuse qu’il n’y a que le mysticisme qui ait la moindre chance d’être compris  des masses. Le sens commun doit être gardé comme un secret ésotérique dans le temple sombre de la  culture. Ainsi, tandis que la philanthropie et la conviction des salutistes demeure un sujet de discussions  pour les docteurs, il ne peut y avoir de doute sur la sincérité de leurs fanfares, car l’action de la fanfare est  purement spirituelle et ne cherche qu’à aviver la vie intérieure. L’objet de la philanthropie est de faire le  bien, l’objet de la religion est d’être le bien, ne fût-ce qu’un instant, au milieu du tonnerre des cuivres.

La même antithèse existe dans une autre religion moderne, celle de Comte, généralement connue sous  le nom de positivisme ou culte de l’humanité. Certains hommes, tel M. Frédéric Harrisson, ce philosophe brillant et chevaleresque dont la personnalité seule parle en faveur de cette religion, nous dirait qu’il nous  propose la philosophie de Comte, mais dégagée de tous ses fantastiques projets de pontifes et de  cérémonies, de nouveau calendrier, de nouveaux jours fériés et de nouveaux saints. Il n’entend pas que  nous nous habillions commue des prêtres de l’humanité ou que nous tirions des feux d’artifice pour  l’anniversaire de Milton. A l’honnête comtiste anglais, tout cela, de son propre aveu, paraît un peu  absurde. Moi, cela me paraît la seule partie sensée du comtisme. En tant que philosophie il n’est pas  satisfaisant, il est de toute évidence aussi impossible d’adorer l’humanité qu’il est impossible d’adorer le  Savile Club ; tous deux sont d’excellentes institutions auxquelles il peut nous arriver d’appartenir.  Toutefois, nous voyons clairement que le Savile Club n’a pas créé les étoiles et ne remplit pas l’univers. Et  il n’est sûrement pas raisonnable d’attaquer la doctrine de la Trinité comme un exemple déconcertant de  mysticisme, pour nous demander ensuite d’adorer une créature qui représente quatre-vingt-dix millions de  personnes en un seul Dieu, sans confondre les personnes ni diviser la substance.

Mais si la sagesse de Comte fut insuffisante, sa folie fut sagesse. A une époque de modernisme  poussiéreux, alors qu’on tenait la beauté pour une chose barbare et la laideur pour une chose sensée, lui  seul vit qu’il faut toujours aux hommes la sainteté et la momerie. Il vit que, si les animaux ont tout ce qui  est utile, ce qui est véritablement humain est l’inutile. Il vit la fausseté de cette idée presque universelle  aujourd’hui que les rites et les formes sont des choses artificielles, superflues et corrompues. Le rite est en  réalité beaucoup plus ancien que la pensée ; il est beaucoup plus simple et plus libre que la pensée. Un  sentiment touchant la nature des choses ne fait pas seulement sentir aux hommes qu’il est certaines choses  qu’il convient de dire, il leur fait sentir qu’il est certaines choses qu’il convient de faire. Les plus agréables  de ces dernières consistent à danser, à bâtir des temples et à pousser des hurlements ; les moins agréables  consistent à porter des oeillets verts et à brûler vifs les philosophes contemporains. Mais partout les danses  religieuses précédèrent les hymnes et l’homme fut ritualiste avant de savoir parler. Si le comtisme s’était  répandu, le monde eût été converti non par la philosophie de Comte, mais par son calendrier. En  déconseillant ce qu’ils croient être la faiblesse de leur maître, les positivistes anglais ont brisé la force de  leur religion. Celui qui a la foi doit être prêt non seulement à être un martyr, mais à être un fou. Il est  absurde de dire qu’un homme est prêt à souffrir et à mourir pour ses convictions, s’il n’est même pas prêt à  porter pour elles une couronne sur la tête. Moi-même, pour prendre un corpus vile, je suis certain que je ne  pourrais lire les oeuvres complètes de Comte sous aucun prétexte. Mais je puis facilement me représenter  allumant avec le plus grand enthousiasme un feu de joie à l’anniversaire de Darwin.

Ce merveilleux effort a échoué et il n’est rien du même ordre qui ait réussi. Il n’y eut aucune fête  rationaliste, aucune extase rationaliste. Les hommes sont toujours en noir pour la mort de Dieu. Quand au  siècle dernier le christianisme fut violemment bombardé, le point le plus souvent et le plus brillamment  attaqué fut celui de sa soi-disant hostilité à la joie humaine. Shelley, Swinburne et toutes leurs armées ont  battu et rebattu le même terrain, mais ils ne l’ont pas modifié. Ils n’ont pas dressé un seul trophée ni un  seul emblème nouveau autour duquel la gaieté du monde puisse se rallier. Ils n’ont créé ni un nom ni une  nouvelle occasion d’allégresse. M. Swinburne ne suspend pas son bas dans la cheminée la veille de  l’anniversaire de Victor Hugo, M. William Archer ne s’en va pas dans la neige chanter aux portes des  ballades racontant l’enfance d’Ibsen. Dans le cours de notre rationnelle et lugubre année, une fête subsiste  de toutes les anciennes joies qui couvraient la terre entière. Noël demeure pour nous rappeler ces âges  païens ou chrétiens, où tous faisaient la poésie au lieu de laisser à quelques-uns le soin de l’écrire. Pendant  tout l’hiver, seules brillent dans nos bois les baies du houx.

(A suivre…)

Noël et les esthètes (1)

Dans son grand essai Hérétiques, G.K. Chesterton consacre tout un chapitre – le sixième – à Noël. À sa manière, bien sûr ! Nous commençons aujourd’hui la publication de larges extraits de ce chapitre dans la traduction de Jenny S. Bradley.

La terre est ronde, si ronde que les écoles d’optimisme et de pessimisme ont toujours discuté sur le fait de savoir si elle était tournée du bon côté. La difficulté de le savoir ne provient pas tellement du simple fait que le bien et le mal sont répartis en proportions à peu près égales ; elle provient de ce que les hommes ne sont pas d’accord sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. D’où les difficultés inhérentes aux religions laïques. Elles prétendent réunir ce qu’il y a de beau dans toutes les croyances, mais elles semblent avoir rassemblé tout ce qu’il y a en elles de plus ennuyeux. Toutes les couleurs mélangées devraient, si elles étaient pures, donner un blanc parfait. Mélangées sur n’importe quelle palette humaine, elles donnent quelque chose comme de la boue, quelque chose de très semblable à beaucoup de ces religions nouvelles. Un pareil mélange est souvent bien pire que n’importe quelle croyance prise séparément, même celle des Thugs. Ce défaut naît de la difficulté de distinguer ce qui est réellement bon et réellement mauvais dans une religion donnée. Ce dilemme pèse lourdement surtout sur ceux qui ont le malheur de penser que dans une religion quelconque les parties généralement tenues pour bonnes sont mauvaises et que les parties généralement tenues pour mauvaises sont bonnes.

Il est tragique d’admirer, et d’admirer sincèrement, un groupement humain d’après une photographie négative. Il est difficile de louer tous les blancs de leur noirceur et tous les noirs de leur blancheur. Ce fait se présente souvent par rapport aux religions humaines. Prenez deux institutions qui témoignent de l’énergie religieuse du dix-neuvième siècle : l’Armée du Salut et la philosophie d’Auguste Comte.

L’opinion courante des gens instruits sur l’Armée du Salut s’exprime dans des phrases comme celle-ci : « Il n’est pas douteux qu’ils ne fassent beaucoup de bien, mais ils le font sous une forme vulgaire et profane ; leurs intentions sont excellentes mais leurs méthodes sont mauvaises ». Pour moi, malheureusement, c’est tout le contraire qui me semble être vrai. J’ignore si les intentions de l’Armée du Salut sont excellentes, mais je suis bien certain que leurs méthodes sont admirables. Ces méthodes sont celles de toutes les religions intenses et robustes, elles sont populaires comme toute religion, militaires comme toute religion, publiques et émouvantes comme toute religion. Les salutistes ne sont pas plus respectueux que les catholiques romains, car le respect, dans le sens triste et délicat du terme, n’est possible qu’aux infidèles. Cette belle pénombre, vous la trouverez chez Euripide, chez Renan, chez Matthew Arnold, mais chez des croyants vous ne la trouverez pas. Vous ne rencontrerez chez eux que rires et provocations. Un homme ne peut éprouver cette sorte de respect pour une vérité dure comme le marbre, il ne peut l’éprouver que pour un séduisant mensonge. Et la voix de l’Armée du Salut, bien quelle se soit élevée dans un milieu vulgaire et qu’elle ait un vilain son, est réellement la vieille voix de la foi joyeuse et courroucée, chaude comme les orgies de Dionysos, farouche comme les gargouilles du catholicisme, impossible à confondre avec une philosophie. Le professeur Huxley, dans une de ses définitions spirituelles, appela l’Armée du Salut « le christianisme des corybantes ». Huxley fut le dernier et le plus noble de ces stoïques qui n’ont jamais compris la Croix. S’il avait compris le christianisme, il aurait su qu’il n’y a jamais eu et qu’il ne peut y avoir de christianisme sans corybantes.

(A suivre…)

Aphorisme chestertonien (307)

Il est légitime de penser que, s’il était né à Londres au dix-neuvième siècle, Mahomet n’aurait pas peuplé la ville de harems de quatre femmes : il conçut l’état matrimonial en fonction de la société arabe du sixième siècle parce qu’il vécut en Arabie au sixième siècle. Mais ce que le Christ dit du mariage ne se rapporte en rien à l’état de la société palestinienne au premier siècle et ne ressemble à rien d’autre qu’au sacrement de mariage tel que l’Église catholique l’instituera. Le mariage chrétien était alors aussi difficile à vivre qu’aujourd’hui mais paraissait beaucoup plus surprenant. Juifs, Grecs ou Romains, les anciens étaient à cent lieues de concevoir qu’il puisse exister entre un homme et une femme un lien d’ordre sacramentel – et donc ne refusaient pas ce qu’ils ne comprenaient même pas. Cet idéal n’est pas plus inadapté à notre temps qu’il ne l’était au leur. Le temps ne fait rien à l’affaire : irréalisable ou non, il est radicalement faux que l’idéal de Jésus de Nazareth, approprié à son temps, ne le soit plus au nôtre. À en juger par la fin de sa vie, il paraît d’ailleurs téméraire d’affirmer que les contemporains du Christ partageaient ses idées.
L’Homme éternel 

Aphorisme chestertonien (269)

Pourquoi le poète qui louait le soleil se cachait-il bien souvent dans une caverne ? Pourquoi le saint qui était si tendre avec son frère le loup était-il si rude avec son frère l’âne (surnom qu’il donnait à son corps) ? Pourquoi le troubadour qui disait que l’amour mettait le feu à son coeur fuyait-il les femmes ? Pourquoi le chantre qui se réjouissait de la force et de la gaîté du feu se roulait-il délibérément dans la neige ? Pourquoi l’hymne même qui clame avec toute la passion d’un païen « Loué soit Dieu pour notre soeur la terre mère, qui produit fruits et herbes variés et les fleurs éclatantes », se termine-t-il par les mots « Loué soit Dieu pour notre soeur, la mort du corps » ?

Saint François d’Assise