Le fameux télégramme du cardinal Pacelli, futur Pie XII

Portrait du cardinal Eugenio Pacelli, futur Pie XII

L’American Chesterton Society a publié récemment une reproduction du fameux télégramme (reproduit ci-dessous) envoyé par le Saint-Siège au moment du décès de G.K. Chesterton le 14 juin 1936. Signé du cardinal Pacelli, alors Secrétaire d’État et futur pape Pie XII (il sera élu le 2 mars 1939), ce télégramme a été lu lors de la messe de requiem célébrée en la cathédrale de Westminster, à Londres le samedi 27 juin 1936. À la demande du cardinal Hinsley, Mgr John O’Connor a chanté cette messe, le père ignatius Rice faisant office de diacre et le père Vincent McNabb de sous-diacre. De son côté, Mgr Ronald Knox a prononcé une vibrante homélie devant plus de 2000 personnes.

Le message du pape Pie XI, transmis par le cardinal Pacelli, fait part de la tristesse du Saint-Père et qualifie le défunt de « défenseur de la foi catholique » (Defender of the Catholic Faith). Un qualificatif qui peut apparaître normal pour saluer la mémoire d’un écrivain catholique qui a consacré une grande partie de son existence à défendre les vérités de la foi. Seulement, ce petit passage du télégramme du cardinal Pacelli, envoyé, rappelons-le au nom du pape Pie XI, créa justement la polémique et fit qu’une grande partie de la presse britannique refusa de reproduire le texte du message papal.

 

Le titre de « Defender of the Catholic Faith » est, en effet, une chasse gardée et l’on s’étonne que le cardinal Pacelli, si précis et si méticuleux d’habitude, ait laissé passer cette formule, à moins que le hasard ne soit pour rien dans cette affaire (mais pour quelle raison, alors ?) ou que la décision soit venue du pape lui-même.

Toujours est-il que le titre de « Defender of the Catholic Faith » (Fidei defensor, en latin) a été attribué au roi Henry VIII par le pape Léon X en remerciement de la publication de son ouvrage de défense des sept sacrements (Assertio septem sacramentorum) contre les positions de Luther, le roi se piquant, en effet, de théologie et défendant une position catholique jusqu’au moment de son remariage.

Mais lorsque Henry VIII a rompu avec Rome et s’est élevé au rang de chef de l’Église d’Angleterre, le pape Paul III l’a non seulement excommunié mais lui a enlevé le droit de revendiquer ce titre. En 1544, celui-ci lui a été attribué à nouveau par le Parlement et ses successeurs sur le trône d’Angleterre en ont hérité.

Privilège royal, le titre de « Defender of the Catholic Faith » ne pouvait donc être attribué, dans la logique anglicane, à un écrivain et qui plus est un écrivain catholique. En qualifiant ainsi G.K. Chesterton, Rome honorait certes la mémoire d’un valeureux combattant catholique mais soulignait aussi du même mouvement qu’elle n’acceptait toujours pas l’état de fait de l’établissement de l’Église d’Angleterre, coupée de Rome. N’est-ce pas pour cette raison d’ailleurs que tout en affirmant clairement cette vision, le télégramme prend soin, malgré tout, d’exprimer la sympathie du pape pour le peuple anglais ?

Le télégramme du cardinal Pacelli envoyé au nom du pape Pie XI est reproduit en Une du Catholic Herald du 3 juillet 1936

Dans son édition du 3 juillet 1936, le Catholic Herald fut l’un des seuls journaux anglais à reproduire – et en première page – le texte du télégramme papal ( reproduit ci-dessus) avant de publier en page 5 un article sur la poésie de Chesterton, complété par une colonne consacrée en page 13 aux personnalités présentes lors de la messe de Requiem. Nous reproduisons ici la liste dressée par le Catholic Herald :

La page du Catholic Herald du 3 juillet 1936

Le clergé était représenté par l’évêque de Lamus, Mgr Howlett, D.D., Mgr. le chanoine Jackman, D.D., Mgr. Brown, le chanoine Kernan, le chanoine Mahoney, le révérend Sir John O’Connell, K.C.S.G., Dom Clement Sherlock, 0.S.B., le père J. S. Leonard, C.M., le père J. Hurley, C.M., le père Raymond, C.P., le père Antoninus Maguire, 0.P., le père Brendan, C.P., le père H. Burrows, &J., le père Seyres, S.C.J., les révérends W. S. Bainbridge, J. Breen, J. Chatterton, E. Gonzales, E. Langdale, D. Mathew, Litt.D., B. Murphy andG. L. Smith.

On notait la présence des ambassadeurs de Belgique et de Pologne, du représentant de l’ambassadeur de France et du Haut Commissaire de l’État libre d’Irlande.

Parmi les membres de la famille, Mrs. Chesterton (son épouse), Mrs. Cecil Chesterton, et Miss P. Oldershaw,

De nombreux écrivains étaient également présents : Mr. Walter de la Mare, Mr. Arnold Lunn, Mr., J. B. Morton, Mr. Wyndham Lewis, Mr. Max Beerbohm, Mr. W. R. Titterton, Miss May Bateman, Mr. Michael MacDonagh, Mr. Wilkinson Sherren, Mr. Stacy Aumonier, Dr. Halliday Sutherland, Mr. E. J. Macdonald, Miss Rose Macaulay.

Détail de la page 13 du Catholic Herald du 3 juillet 1936

On notait aussi la présence du comte et de la comtesse de Iddesleigh, du vicomte et de la vicomtesse FitzAlan, de Lord Lovat, Lord Clonmore, Lady (Hugh) Clifford, Sir Patrick Hannon, Algernon Bowring, K.C.S.G., Frederick W. Chambers, K.S.G., Lady Armstrong, Lady Butt, Mr. et Mrs. Hilary Pepler, Lt.-Col. N. FitzHerbert, Mrs. John Boland, May Lady Hemphill, Mr. Maurice Healy, K.C., Mr. Vincent Connolly, Mr. Egerton, Clarke, Mr. and Mrs. Scott Gatty, Mr. and Mrs. Eric Gill.

Mr. and Mrs. G. H. M. Phillips, Mr. and Mrs. H. S. Paynter, Miss Bastable, Mrs. Burke, Miss Burke, des secrétaires des ambassades de Belgique et de Pologne, Mrs. Connolly Hewitt, Miss Galbraith, Mrs. E. Glanville, Miss Dorothy Gordon, Mr. J. L. Hammond, Mr. P. Taggart, Mrs. P. Lucas.

Mrs. St. Lawrence Toner, Mr. et Mrs. P. Seton Crisp, Mr. M. H. Ratton Lanktree, Mrs. Da Costa, Mr. H. J. Cody (president  de l’Université de Toronto), le professeur A. S. P. Woodhouse, Mr. et Mrs. Ellis Roberts, Mrs. Frank Schwab, Miss Barbara Ling, Mr. J. F. Thomas, Mrs. J. Diamond.

Mr. John Hitchcock, Captain Arthur Rogers (Liberty Restoration League), Mrs. Lenningan Lake, Mr. John Cargill, Mr. F. E. Yarker, Mr. A. Buyers, Mr. Francis Cowper, Mr. Stanley Morison, Mrs. Carey, Miss Borton, Mrs. F. B. Callaghan, Mrs. J. L. Garvin, Mr. Oliver Woods, Miss Clare Richmond, Dr. Hartigan.

Miss E. Maddock, Mrs. Hamilton Leigh, Mrs. S. Warden, Miss Green-Wilkinson, Major Green-Wilkinson, Dr. Roland Bramley, Mr. Richard Fletcher, Mrs. Alan Lister-Kaye, Mr. W. F. Tamplin, Mr. J. J. H. Consterdine and Mrs. Consterdine, Miss Raymond Barker, Miss Arrowsmith.

Mrs. Perrott, Miss Wardrop, Mrs. Gielgud, Mrs. Ernest Hernu, Mrs. Ferrers Guy, Mr. G. Ferrers Guy, Mrs. E. Dickinson, Miss V. Mead, Dr. Melville Smith, Lady Paget, Mr. P. Moloney; Mr. Denis Aspell (Grand Director, Catenian Association) et Mrs. Aspell, Mr. et Mrs. Charles D. Collins, Miss Collins, Mr. H. de Lacy Costello, Mr. J. F. Miller, Captain Colbeck, R.N.

Mr. H. B. Lloyd Jones, Mr. R. H. Saules, Mr. Basil Morant (représentant la Societé philosophique d’Angleterre), le professeur et Mrs. G. Temple, Mr. Wilfred Porter, Mrs. O’Gorman Hughes, Mr. et Mrs. K. de S. Isaacson, Mr. L. Travers, le capitaine et Mrs. Firth, Mr. C. F. Lohle (représentant messieurs Sliced et Ward).

Dr. Et Mrs. Craig, le professeur F. E. Hackett, Mr. Cecil Palmer, Dr. N. Bentley, le capitaine et Mrs. B. E. Porter, Mr. John Cargill, Mr. J. C. French, Mr. H. P. Morgan-Brown, Mr. A. J. Smith, Mr. Ralph Neale, Mrs. Gillett, Mrs. Geoghan, Mrs. Austin-Leigh, Mr. Gregory MacDonald, Mr. E. Mackinnon, Mr. J. J. C. Murphy, Mr. C. Shiel, Miss Walpole, Mrs.H. Wallis, Mrs. Armstrong White.

Chesterton et Henry Bordeaux à Florence

Nous sommes heureux de publier ci-dessous une petite étude de Louis Choisy, membre de l’Association des Amis de Chesterton, consacrée à la figure d’Henry Bordeaux et de ses relations avec G.K. Chesterton. 

Henry Bordeaux (1870-1963) appartient à la « droite académique » des années 1920, représentée par les « quatre B » avec Maurice Barrès, René Bazin et Paul Bourget. Ecrivain ayant connu de forts tirages (Il contribua à la fortune des éditions Plon) jusqu’aux années 1940, il est largement et fort injustement (à mon avis) méconnu aujourd’hui, victime (comme Bourget et Bazin, Barrès ayant un peu mieux survécu) de « l’oubli, cette pelleteuse irrésistible », selon une image évocatrice de Michel de Saint Pierre. Il est même absent du Petit Larousse illustré (édition 2010) alors que plusieurs de ses romans ont autrefois paru au Livre de Poche (La robe de laine et Les Roquevillard, notamment).

Ce n’est toutefois pas le romancier qui m’amène à rédiger cette petite note, mais le mémorialiste. Henry Bordeaux a en effet, à la fin de sa vie, publié ses souvenirs, notamment académiques, sous le titre Quarante ans chez les Quarante (Arthème Fayard 1959, collection « Les Quarante »), puis beaucoup plus complets, sous celui d’Histoire d’une vie en treize volumes (publiés de 1951 à 1973, donc en partie posthumes. A mon avis, les plus intéressants de ceux-ci sont les quatre relatifs à la Grande Guerre). Dans le premier cité, nous trouvons la mention suivante :

« Je fus envoyé encore en Italie pour les fêtes intellectuelles organisées par le Comité Fra Gli Enti di Alta Cultura (ce qui signifie à peu près « Entre les organismes de haute culture ») où l’Italie était représentée par Luigi Pirandello, la Grande-Bretagne par Chesterton, l’Allemagne par Kayserling (sic) et la Hongrie par Lagos (sic) Zilahy, et le 6 mai 1935, au Palazzo Vecchio de Florence, je rappelai mes souvenirs italiens. »

Au tome X intitulé Voyages d’un monde à l’autre (volume paru en juin 1964, page 286), on trouve cette indication plus elliptique (d’autant que le contexte ne traite pas du même sujet) :

« (…)  J’avais dû, au mois de mai [1935], m’absenter [de Paris] pour me rendre au Mai florentin où je représentai les lettres françaises aux côtés de l’Allemand Kayserling et de l’Anglais Chesterton. J’avais poussé mon voyage jusqu’à Sienne (…) ».

Quelques livres d'Henry Bordeaux

Henry Bordeaux n’en dit pas plus : malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé d’autres mentions de ce « Mai florentin » de 1935, qui semble s’apparenter à un festival artistique  et littéraire (d’après Internet, ce festival, surtout musical, existe toujours). Ce fut sans doute l’un des derniers voyages de Chesterton à l’étranger. Sans doute un érudit chestertonien et/ou italophile en saura-t-il plus ? [Nous reviendrons effectivement sur ce voyage en Italie, ndlr].

Sur le plan historique, on peut noter, en marge de cet épisode, que les quatre écrivains non-italiens, (le cas de Pirandello est différent) alors persona grata dans l’Italie mussolinienne, seront dans leur pays respectif des opposants au régime hitlérien (les éléments relatifs à Keyserling et Zilahy à ce sujet proviennent de Wikipédia). Chesterton bien sûr, mais aussi Keyserling, qui finira par être interdit de publication et de sortie du Reich. Zilahy, opposant au régent Horthy, sera recherché par les Allemands à leur entrée en Hongrie et devra se cacher avec sa famille. Plusieurs livres de Bordeaux seront interdits par les autorités allemandes sous l’Occupation, et il se refusera à tout contact avec eux.

Mentionnons pour être complet que dans le tome  V Douleur et gloire de Verdun (paru en 1959) de ces mêmes souvenirs, Henry Bordeaux (alors capitaine d’état-major) signale le passage d’Hilaire Belloc parmi les personnalités, hommes politiques et autres célébrités « visitant » le champ de bataille de Verdun en 1916 (selon une sorte de tourisme patriotique au goût discutable). Pour sa part, sans être intégré, malgré ses demandes réitérées, dans une unité combattante, il partagea cependant fréquemment la vie et les dangers des « poilus » de 1ère ligne, ses missions le portant aux points les plus exposés du front.

 Louis Choisy (janvier – mai 2013).

Appendice 1 : éléments biographiques

– Henry Bordeaux : académicien français (1919), romancier et écrivain d’origine savoyarde,   (Thonon 1870 – Paris 1963).

– Gilbert Keith Chesterton : nous ne présenterons pas cet écrivain protéiforme ! (Kensington 1874 – Beaconsfield 1936).

– Hermann von Keyserling : philosophe et écrivain allemand (Könnu [Estonie] 1880 – Innsbruck 1946). Il s’agit d’une supposition : la graphie Kayserling ne donne rien de probant.

– Lajos Zilahy (et non Lagos) : romancier, dramaturge et réalisateur hongrois (Nagyszalonta [actuelle Salonta, Roumanie, à la frontière hongroise] 1891 – Novi Sad [en Voïvodine, actuelle Serbie] 1974.

– Luigi Pirandello : dramaturge, romancier et auteur de nouvelles italien, prix Nobel de littérature 1934 (Agrigente [Sicile] 1867 – Rome 1936).

– Hilaire Belloc : écrivain, poète, historien et polémiste franco-anglais (père français, mère anglaise ; naturalisé sujet britannique en 1902), catholique et formant avec GKC le binôme surnommé Chesterbelloc par leur « ennemi intime » Bernard Shaw (La Celle-Saint-Cloud 1870 – Guildford 1953).

Appendice 2 : nuances

Selon Wikipédia, Pirandello était à la fois soutenu par Mussolini et irrité par le caporalisme du régime fasciste.

Henry Bordeaux était anti-hitlérien et anti-allemand, un peu à la manière de Charles Maurras dont il fut un ami fidèle toute sa vie durant (sans être royaliste). Il consacra un petit livre au maréchal Pétain au début de l’Occupation (Images du Maréchal Pétain, Séquana, janvier 1941, 128 pages). Il sera tout de même inquiété à la Libération, figurant sur une « liste noire » du CNE parce que jugé « proche de Vichy » (alors qu’il y avait refusé toute fonction officielle). Il disparut tout de même de la liste « définitive ». Cette double fidélité (à Maurras et au Maréchal) lui vaudra la hargne de ses bons confrères Claudel et Mauriac.

Hilaire Belloc était tout de même un solide gaillard, physiquement et moralement courageux. Son fils Louis mourut en service commandé dans le nord de la France en 1918, servant dans le Royal Flying Corps.

Chesterton et les écrivains catholiques

Entre 1915 et 1961 fut publiée à Montréal (Canada) la Revue Dominicaine dont nous extrayons la partie d’article publiée ci-dessous et qui évoque Claudel, Belloc et Chesterton. Signé Berthelot Brunet (1901-1948), cet article fait le point sur la littérature catholique et fut publié sous le titre « Lettre à Jacques Ouvrard sur les écrivains catholiques » dans le numéro de décembre 1942 de cette revue.

L’Angleterre et l’Europe par G.K. Chesterton

La question de la place de l’Angleterre dans l’Europe n’est pas nouvelle. Elle est apparue bien avant la naissance de la Communauté économique européenne et de l’Union européenne. En 1935, L’Européen, un « Hebdomadaire, économique, artistique et littéraire » (n°287, du 17 mai 1935) publiait dans ses colonnes la traduction française d’un article de G.K. Chesterton sur ce sujet. Il n’est fait nulle mention de l’origine de l’article et seule la signature de l’auteur est indiquée à la fin de cet article. Nous le reproduisons ci-dessous dans son intégralité.

La revue L’Européen était dirigée depuis Paris par Étienne Fougère (1871-1944), industriel, parlementaire (groupe des Républicains de gauche) et directeur de l’Association nationale d’expansion économique (ANEE). Fougère militait pour la construction d’une Europe économique et prônait à travers L’Européen, une troisième voie entre le capitalisme américain et le communisme. Il s’inscrivait dans le courant pacifiste développée alors par Aristide Briand.

Il est intéressant de constater que G.K. Chesterton n’était pas publié en France uniquement dans des revues de droite (La Revue universelle, par exemple) ou catholiques, mais également par des publications idéologiquement ancrées plus à gauche.

Quand Hilaire Belloc écrivait sur l’Allemagne (2)

Bien que reproduit dans une revue très proche du courant maurrassien, l’analyse d’Hilaire Belloc sur l’Allemagne était plus nuancée que la réduction de ce pays à la seule barbarie qu’aurait incarnée la philosophie allemande et l’esprit prussien. Belloc voyait d’autres composantes dans l’esprit germanique, dont une origine plus catholique et davantage tournée vers Rome, qu’il symbolisait par le nom de Vienne et l’empire austro-hongrois. Malheureusement, malgré l’origine autrichienne d’Hitler, ce dernier incarnait davantage les racines prussiennes. On trouvera ci-dessous la suite de l’article d’Hilaire Belloc dont la traduction française fut initialement publiée dans La Revue universelle du 1er mars 1940.

Quand Hilaire Belloc écrivait sur l’Allemagne

Nous avons publié récemment un éloge d’Hilaire Belloc, le grand ami et le comparse intellectuel de G.K. Chesterton, dû à G.M. Tarcy qui le fit paraître dans La France Catholique du 18 août 1950. Peu traduits en français, les livres d’Hilaire Belloc ne sont plus disponibles aujourd’hui en France. Pour donner une petite idée de sa tournure d’esprit, de son approche des problèmes ainsi que de sa prose, nous commençons ici la publication d’un article dont la traduction française fut publiée une première fois dans La Revue universelle (numéro du 1er mars 1940) dont le fondateur était Jacques Bainville (1879-1936) et le directeur Henri Massis. Il s’agit d’une reprise en français d’un article de Belloc paru initialement dans The weekly Review du 18 janvier 1940. Après la mort de Chesterton, en 1936, l’hebdomadaire qui portait son nom, The G.K.’s Weekly, s’était transformé en Weekly Review. C’est cette publication qui défendit les idéaux distributistes et qui porta auprès du public les analyses de ce courant. On verra ici le jugement, plus nuancé qu’on aurait pu le croire, que Belloc porte sur l’Allemagne et sur la responsabilité des oligarchies financières dans le conflit qui touchait l’Europe, avant de s’étendre au reste du monde. On n’oubliera évidemment pas que cette analyse date du tout début de la Seconde Guerre mondiale

.A suivre…

Belloc, souriant patriarche des lettres anglaises

Plusieurs lecteurs ont signalé la difficulté qu’ils avaient à lire la reproduction de l’article de G.M. Tracy, publié initialement dans La France catholique du 18 août 1950 et reproduit ici et. Nous procédons donc ici à une nouvelle publication du texte intégral, en remerciant une fois encore Daniel A., excellent connaisseur de Belloc, qui nous a fait connaître ce texte en le diffusant auprès de ses connaissances.

Hilaire Belloc, croqué par David Low

Plongé dans un large fauteuil à oreillettes, les phalanges repliées sur l’indispensable canne, M. Hilaire Belloc, en ce premier samedi d’août, voyait défiler devant la cheminée qu’il ne quitte guère, tous ses amis, ses plus fervents admirateurs. Le patriarche des lettres anglaises, le survivant du trio catholique et glorieux – Chesterton, Baring au tombeau – fêtait son quatre‑vingtième anniversaire.

Sous les yeux lourds de pensée, le crucifix, une statuette de la Vierge, à portée de la main, le soufflet qui ranime le feu. Tous les feux, cet homme aux dons fulgurants, les a ranimés. Il a abordé, en conquérant, les domaines les plus étrangers ; l’histoire, la biographie, l’essai, la poésie sont ses fiefs de choix. Il ne triomphe pas moins dans tous les genres, du roman à la satire en passant par les livres de voyage et les vers pour enfants.

Ce grand esprit se recueille maintenant sur les seules choses éternelles, cette voix aux accents si beaux ne se fait plus entendre que de Dieu. N’a‑t‑il pas dit, en plus de cent volumes, tout ce qu’il avait à dire ? Et ce message était substantiel, il nourrissait, il fortifiait, il agissait comme une jouvence sur l’esprit et le cœur, il résonnait aux oreilles avec un éclat qui faisait tituber.

Mais pourquoi ces imparfaits ? L’œuvre de M. Belloc a l’irréductible solidité, l’ineffaçable éclat des gemmes taillées de main savante. On le lira aussi longtemps que la langue anglaise fera l’orgueil des lettres et non l’humiliation des analphabètes.

A la question : « Mais pourquoi l’œuvre de Belloc n’est‑elle pas traduite en français? », M. Michael Derrick répondait voici peu : « II est français, voyons, à quoi bon le traduire ? »

Réplique pertinente. Caprice du destin, ou volonté divine, cette vie commencée à la Celle‑Saint‑Cloud, dans l’une de ces maisons que l’on voit aux toiles d’Utrillo, s’achève, pénétrée d’oraison, à Horsham, village de ce Sussex qu’a chanté l’historien‑poète et qui, royaume jadis, n’est plus qu’un comté.

Ce n’est pas la Sorbonne qui l’a formé, mais Oxford, et si, français, catholique, il s’est plongé dans le cours tumultueux, maritime et sanglant de l’histoire anglo-saxonne, c’est en homme qui l’étudie à la fois du dehors et du dedans. Qu’il y apporte un fonds, proprement français, il se peut, – mais à un certain degré, éminence et de profondeur, l’écrivain échappe aux classifications.

Il est lui‑même à travers les races et les âges. Et le langage, accent, rythme, n’est‑il pas le vêtement splendide et tyrannique, tunique de Néssus, étoffe couleur de temps, qui fait du poète le prisonnier du verbe ?

Belloc, britannique de naissance, eût‑il été ce monarchiste qui a défendu le gouvernement personnel de Louis XIV, de Charles Ier, en l’opposant au gouvernement de classe qu’est l’aristocratie, eût‑il désigné dans le roi absolu le seul champion de l’homme pauvre, de l’humble, du petit contre les « puissances d’argent », les usuriers, les hommes de loi, les prêteurs, les démagogues?

Eût‑il vu dans l’Angleterre le seul Etat aristocratique qui, à la veille de la guerre, existât encore en Europe, fondé sur le protestantisme et le mercantilisme, communauté dans laquelle une oligarchie dirige les affaires publiques, exerce son contrôle sur la politique intérieure et étrangère, les cours de justice, l’instruction publique, tandis que cette structure sociale apparaît naturelle à tous les citoyens ?

C’est à la lumière de ces idées, qui sur certains points l’apparentent à Maurras, qu’Hilaire Belloc a étudié l’histoire de son pays d’adoption, dirigé son ample et profond regard sur certaines époques de la nôtre, arrêté une attention à quoi rien n’échappe sur le vaste champ des croisades. Une foule immense de figures qui ont bouleversé les destins de l’homme, ému les cours jusqu’à nos jours, entourent de leurs ombres irritées ou reconnaissantes le haut vieillard barbu de Horsham

Marie‑Antoinette, Jacques II, Richelieu, Danton, tandis que se projettent sur les murs les fresques immenses de ses grandes œuvres, que se fait entendre dans une poudre de sons exquis, « L’éloge du vin », ce grand poème dont le critique A. G. Macdonell a dit qu’il était « toute la civilisation latine comprimée en huit pages », où tous les dogmes, saturés de joie franciscaine, sont symbolisés dans le vin du dernier sacrement, et qui s’achève dans un embrasement de foi et d’amour.

Belloc, auteur universel, humoriste désopilant et féroce – qui résisterait au comique de la « Maison hantée ? » – n’a pas craint, dans l’indifférence de l’avant-guerre, de faire entendre la voix du prophète. « L’Europe retournera à la foi où elle périra » a‑t‑il dit dans son livre intitulé précisément, L’Europe et la foi. Peut‑être était‑il plus nécessaire encore que ces vérités fussent dites en Angleterre qu’en France, où la « vieille foi », comme disent les catholiques d’outre‑Manche, est encore celle d’une majorité, où elle n’a jamais cessé d’être jeune.

Nul, plus que Belloc, n’a été assuré de la vérité de son Evangile, de ses évangiles. Il l’a prêché, il les a prêchés, avec l’autorité que lui donnaient un vaste savoir, son expérience parlementaire, une foi inébranlable, des convictions absolues, une langue dont le poète Rupert Brooke a dit qu’aucun homme au monde n’en n’écrivait de meilleure.

Avant même que l’Angleterre lui apportât ces jours passés un tribut d’admiration, fit d’un pesant anniversaire, une fête cordiale et vivante, l’auteur de tant d’ouvrages, celui de cette formule lapidaire « la lucidité est l’âme du style », s’était fait accessible au grand public par la publication d’un volume d’ « Essais choisis », où sa voix retentit dans toute sa surprenante diversité.

Qu’elle ait longtemps résonné dans le désert, il est certain, hélas  Mais depuis saint Jean‑Baptiste, ce sont les seules voix qui vaillent la peine d’être écoutées.

G.M Tracy
La France catholique,  18 août 1950

Chesterton dans la presse de son époque, l’exemple de la Revue Anglo-Américaine (5)

Suite et fin de la reproduction de l’article critique consacré à la traduction française d’Orthodoxie parue dans La Revue Anglo-Américaine en 1924. Pour donner idée également à la fois du renom de Chesterton et de la méfiance (pour ne pas dire plus) qu’il inspirait en France nous rajoutons la reproduction d’un court article consacré à un livre sur Chesterton et publié dans le même numéro de juin 1924 de la même revue.

Chesterton dans la presse de son époque, l’exemple de la Revue Anglo-Américaine (4)

Nous avons reproduit récemment un article élogieux paru dans La Revue Anglo-Américaine, en 1927. L’accueil réservé à G.K. Chesterton ne fut pas toujours aussi positif, ni aussi perspicace. Pour en avoir une petite idée, nous reproduisons ci-dessous une critique signée Georges Connes, publiée dans la même Revue Anglo-Américaine (juin 1924, première année, n° 5). Elle donnera une excellente idée de la difficulté qu’eut Chesterton de s’installer dans le paysage culturel de certains lecteurs et critiques français.

A suivre…