L’option Chesterton

Dale Ahlquist prononçant son discours au TMC sur l’option Chesterton.

L’article suivant est un extrait du discours d’introduction donné par Dale Ahlquist, président de l’Américan Chesterton Society,  au Collège des Arts Libéraux Thomas More (Thomas More College of Liberal Arts), le samedi 20 mai dernier. Il nous a été aimablement proposé et traduit par E.V. que nous remercions de tout cœur.

L’Incarnation est le centre de la réalité. C’est cette vérité qui est à la source de toutes les autres vérités. Et il ne faut pas avoir peur de dire cette vérité. Elle mérite qu’on meurt pour elle. Mais plus important encore, elle mérite que l’on vive pour elle.

Dans son livre L’Homme éternel (The Everlasting Man), G.K. Chesterton utilise une grille de lecture bien différente de celles utilisées traditionnellement dans l’approche comparée entre religions et étapes de développement des civilisations. Il définit quant à lui quatre catégories qui traversent le temps, qui sont parfois présentes simultanément dans une époque donnée, parfois même aussi au sein de chaque individu. Il nomme ces catégories : “Dieu”, “les dieux”, “les démons” et “les philosophes”. Pour Chesterton, “Dieu” est cette force ultime sous-tendant tout l’univers. Mais pas seulement. C’est cette force, cette personnalité, qui donne sens, car rien ne peut avoir de sens sans personne pour le donner. Quand Dieu est oublié, ce qui arrive si souvent, les “dieux” paraissent. Avec ces “dieux” viennent les mythologies, toutes ces tentatives fantaisistes de donner un sens, de raconter l’histoire de l’humanité, l’histoire de l’homme à sa façon, avec ses héros et ses espoirs, ses aventures, ses amours, ses batailles, sa vie et sa mort et son désir d’éternité. Ensuite, il y a les démons. Ils représentent le plaisir immédiat, le déclin de la vertu et la fascination pour le mal. Ce mal que font les hommes quand ils se lassent de faire le bien. Quand ils agissent non pas parce qu’ils pensent, à tort, que ce qu’ils font est bon mais parce qu’ils savent qu’ils font le mal. Enfin, il y a les philosophes, qui essaient de soumettre la réalité à l’aide du don sublime de la raison. Ces quatre catégories que définit Chesterton pourraient suffirent. Mais en réalité elles ne suffisent pas.

En effet, Chesterton explique que la venue du Christ a bouleversé l’histoire de façon radicale. Le Christ vint dans un monde peuplé de nombreuses divinités. Mais le Christ était un personnage bien différent de tous les autres personnages de la mythologie. Seule l’Evangile « répond à cette quête mythologique romanesque, en racontant l’histoire d’une recherche philosophique de la vérité tout en étant une histoire vraie. » Quand le Christ fonda son Eglise, il unit, pour la première fois dans l’histoire, la théologie et la philosophie. Il vint également dans un monde rempli de démons. Il les expulsa, et même, en une notable occasion, il les expulsa dans un troupeau de nombreux porcs.

Le paganisme se termina avec le christianisme. Mais alors que l’ancienne civilisation païenne s’écroulait, avant que ne soit établie une nouvelle civilisation chrétienne, le monde a traversé une période où il n’y eut presque plus de civilisation. Ce temps qu’on appelle les Âges Sombres. C’est le temps où les tribus barbares se répandaient sur les continents, ce temps où les hommes, soumis à leurs seuls appétits, ne bâtirent rien de nouveau mais détruisirent ce qui était ancien.

Mais les barbares ont été vaincus. Ils l’ont été par des figures légendaires comme le Roi Arthur. Ils l’ont été par des figures historiques comme le Roi Alfred le Grand. Et quand la civilisation chrétienne a jailli des ruines des Âges Sombres, elle a bâti de grandes cités. Elle a construit des universités, des hôpitaux, des cathédrales. Elle a donné au monde un art, une musique et une littérature magnifiques.

Pourtant, depuis quelques siècles, nous constatons le déclin de cette civilisation chrétienne. Et déjà, il y a une centaine d’années, G.K. Chesterton prédisait l’arrivée de Nouveaux Âges Sombres.

Dans son poème épique La Ballade du Cheval Blanc, Chesterton donne la parole au Roi Alfred le Grand, qui prophétise sur le retour des barbares. Mais il s’agit de barbares d’un nouveau genre, qui détruiront notre civilisation, non pas par la force brutale mais par le vandalisme intellectuel, un vandalisme qui « ordonne toutes choses avec des mots morts » :

By this sign you shall know them,

That they ruin and make dark…

By all men bound to Nothing,

Being slaves without a lord,

By one blind idiot world obeyed,

Too blind to be abhorred;

By terror and the cruel tales

Of course in bone and kin,

By weird and weakness winning,

Accursed from the beginning,

By detail of the sinning,

And denial of the sin.

Nous sommes, en effet, arrivés au point où nous connaissons en détail et avec précision comment commettre le mal, tout en niant complètement le mal. Nous attribuons des noms doux ou cliniques à une multiplicité d’actes pervers, dont nous nions qu’ils soient des péchés. Les péchés de luxure que nous savons décrire avec force détails et publicité, sont les moins considérés comme des péchés. Nos péchés d’avarice, de gourmandise, d’envie, de paresse et particulièrement d’orgueil, eux, sont tout autant niés puisque justifiés par cette culture commerciale grossière que nous avons érigée, fondée sur la convoitise, l’auto-complaisance et la satisfaction immédiate de nos désirs. De nouveaux temples ont été construits, habités par de nouvelles prostituées sacrées. Nous avons bâti de nouveaux colisées où se combattent les nouveaux gladiateurs. Nous avons créé de nouvelles mythologies avec les héros de bandes dessinées et toute une foule de personnages de science fiction qui évoluent dans le ciel d’une nuit étrange. Les “dieux” sont revenus. Et nos imaginations s’égarent dans des réalités alternatives.

Avec la perte de la foi vient celle de la raison. La philosophie s’est de nouveau séparée de la théologie. Chaque philosophie moderne est devenu folle, enfermée dans la prison propre et lumineuse d’une seule idée : que toutes les actions humaines peuvent être attribuées à la biologie, l’économie ou l’environnement, ou à tout autre déterminisme à la mode qui nous dépouille de notre dignité et de notre libre arbitre.

Les démons aussi ont été déchainés, en même temps que les actions des hommes étaient de plus en plus sombres et perturbatrices. Et que ce soit sombre et perturbant ne dérange personne, quelqu’un étant toujours prêt à en faire un film. Comme le dit Chesterton : dans la nouvelle version de l’épisode du possédé gérasénien, nous avons abandonné le Rédempteur et gardé uniquement les démons et les porcs.

Peut-être avez-vous entendu parler de « l’Option Benoît ». Dans ce livre, Rod Dreher donne une brillante analyse des Nouveaux Âges Sombres. Il montre de façon fascinante comment s’engager dans la formation de communautés chrétiennes. Je suis d’accord avec lui sur la plupart de ses développements. Pourtant, il me semble que sa stratégie s’appuie trop sur une “mentalité d’assiégé”, plutôt que sur une volonté d’engagement. Or nous ne pouvons pas rester en dehors du monde. Nous ne pouvons pas fuir le monde. Nous sommes là pour transformer le monde. C’est notre devoir.

Et, avec tout le respect dû à « l’Option Benoît », je voudrais proposer « l’Option Chesterton ». Ce n’est pas complètement différent. C’est tout simplement différent.

Qu’est-ce que « l’Option Chesterton» ? Cela commence en étant fidèle à la Foi. Saint Benoît ne s’était pas proposé de sauver la culture ou la civilisation qu’il voyait disparaitre. Avant toute autre chose, il cherchait Dieu. L’Incarnation est le centre de la réalité. C’est cette vérité qui est à la source de toutes les autres vérités. Et il ne faut pas avoir peur de dire cette vérité. Elle mérite qu’on meurt pour elle. Mais plus important encore, elle mérite que l’on vive pour elle.

En partant de là, la première chose à faire est de commencer à reprendre le contrôle de nos propres vies. Et non d’attendre d’un gouvernement qu’il trouve des solutions à nos problèmes. Ou qu’une nouvelle découverte, un nouveau traitement, un nouvel outil technologique les trouvent. Chesterton dit que le signe de la décadence, c’est ce moment où nous payons d’autres personnes pour se battre à notre place, d’autres pour danser à notre place, ou d’autres pour nous gouverner. Faire les choses pour nous-mêmes serait déjà révolutionnaire. Chesterton dit aussi que c’est dégradant de posséder un esclave. Mais que c’est encore bien moins dégradant que de devenir un esclave soi-même. Il nous faut nous libérer de tout ce qui nous asservit, qu’il s’agisse d’objets électroniques, de produits chimiques ou de divertissement. Libre signifie être aussi bien libre d’utiliser quelque chose que de ne pas l’utiliser.

Et que pouvons-nous faire d’autre pour changer le monde de fond en comble ?

Travaillez pour devenir son propre employeur plutôt que l’employé de quelqu’un d’autre. Chaque fois que cela est possible, achetez local. Créez votre propre école en collaboration avec des parents qui pensent comme vous, qui comprennent qu’il n’y a rien de plus important que l’âme de nos enfants. Devenez membres d’une coopérative de partage des frais de santé plutôt que de donner votre argent à une société d’assurance gérée depuis un gratte-ciel de verre. Rejoignez une coopérative de crédit local plutôt que d’aller à la banque. Donnez de votre argent aux pauvres et accordez leur la dignité de le dépenser eux-mêmes plutôt que de le dépenser pour eux.

Créez vos propres divertissements plutôt que de payer pour les productions minables de l’industrie du divertissement. Créez votre propre art. Ecrivez des poèmes, des poèmes qui riment. Lisez des livres, lisez de vieux livres. Lisez Chesterton.

Cultivez votre jardin. Et si vous ne pouvez pas faire pousser des légumes ou des fleurs, faites grandir des enfants.

Chaque jour, partagez un repas en famille pendant lequel on s’attarde autour de la table. Chaque jour, consacrez un temps à la prière en famille. Chaque jour, réservez-vous un temps de silence personnel. Souvenez-vous du jour du Sabbat et sanctifiez-le. Sanctifiez-vous. Cassez les conventions, gardez les commandements.

Regardez chaque chose comme si vous la voyiez pour la première fois. Soyez toujours pleins de gratitude. Pensez toujours à Dieu. Et si vous êtes toujours pleins de gratitude, vous voudrez toujours penser à Dieu. Et vous serez heureux.

Chesterton dit que le but de l’Homme est le bonheur de l’Homme… Rien ne nous oblige à être plus riche, plus affairé, plus efficace, plus productif, plus innovant ou d’une quelconque façon plus matérialiste ou plus prospère, si tout cela ne nous rend pas plus heureux.

Et n’oubliez pas : Lisez Chesterton.

A propos du Chesterton de Wojciech Golonka

Florent Lacas est un admirateur de Chesterton dont il parle souvent (et qu’il traduit) sur son blog Retour d’actu. Il a lu pour nous le récent livre consacré à Chesterton en langue française, celui de Wojciech Golonka : Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain. Nous le remercions vivement de nous avoir donné cette longue et enthousiaste recension. Une occasion de souligner que ce site est ouvert à tous les amis de Chesterton, désireux d’évoquer cet écrivain et ceux qui lui sont proches, de proposer des travaux, des études à ce sujet et, bien sûr, les traductions de ces textes. 

Wojtek

C’est bien le moins, lorsque l’on écrit sur Gilbert Keith Chesterton, de commencer par énoncer un paradoxe. L’une des choses qui nous frappent lorsque l’on ouvre aujourd’hui un de ses livres, c’est la dimension prophétique de ses thèses. Or, l’idée-force qui me semble ressortir du livre de Wojciech Golonka, intitulé Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain, c’est que Chesterton a été un penseur visionnaire parce qu’il a été très réaliste dans sa vision du monde.

Si Chesterton peut être qualifié de réaliste, c’est, comme le montre cet ouvrage publié aux éditions du Cerf patrimoine, parce qu’il s’est progressivement rapproché du réalisme de la philosophie de Saint Thomas d’Aquin.

« On peut vraiment dire que Chesterton a été un visionnaire et Saint Thomas nous explique ce phénomène dans son principe : connaître exactement une chose, c’est en connaître aussi les effets potentiels. (…) La fine observation des choses jointe à l’aptitude d’analyse du présent et du passé fait de Chesterton un écrivain visionnaire », affirme Wojciech Golonka (p.337).

Gilbert Keith Chesterton a bien été visionnaire, mais il n’a jamais prétendu être philosophe. Il se disait journaliste, et sa pensée s’en retrouve pour ainsi dire éparpillée dans des centaines d’articles de presse et seulement quelques livres théoriques et synthétiques (notamment Orthodoxie, L’Homme éternel et son Saint-Thomas). Pour autant, il n’aura échappé à aucun de ses lecteurs attentifs que le penseur anglais avait, c’est le moins que l’on puisse dire, de la suite dans les idées. Et ce depuis sa « philosophie des contes de fées », exposée dans Orthodoxie (1908), jusqu’à son ouvrage de la maturité Saint-Thomas d’Aquin (1933) (1). L’objectif du livre de Wojciech Golonka est précisément de nous donner une vision précise de l’évolution de la pensée philosophique de Chesterton dans chacune des catégories classiques de la philosophie (cosmologie, psychologie, métaphysique, politique…). Mais d’en montrer également les limites. Un travail d’orfèvre à saluer. Cet ouvrage a également le mérite de proposer énormément d’extraits (en anglais) de textes du penseur, souvent inédits en français. Ces extraits, placés en notes de bas de page, constituent une bonne moitié du livre.

GKC a visiblement été, de nombreuses années, thomiste sans trop le savoir. Il pourrait être qualifié de « thomiste intuitif ». Sans passer par le labeur qui incombe à l’authentique philosophe, Chesterton, en partant de l’observation de la réalité, de ce qu’il avait sous les yeux, a « grillé » certaines étapes du raisonnement intellectuel pour déboucher sur de fermes conclusions se rapprochant de celles d’Aristote mais surtout de l’Aquinate (Wojciech Golonka en donne de multiples exemples tout au long de l’ouvrage, concernant le chagrin page 81, la vision aristotélicienne de la véracité des premiers principes et l’absurde page 188, etc.).

« Chesterton va adhérer au réalisme thomiste non pas pour des raisons scolaires, professionnelles ou sociales, mais d’une manière spontanée et naturelle, pour des raisons proprement philosophiques » (p.380).

Ce qu’il manque à Chesterton, mais qu’il n’a jamais prétendu avoir, c’est bien sûr une forme de rigueur scientifique dans l’expression et le développement de ses idées. De nombreux passages de l’étude en prennent note.

« Chez l’écrivain anglais, c’est une constante : une pensée profonde, illustrée avec des exemples ingénieux, mais aux antipodes d’une formalisation ou d’une synthèse scientifique. C’est seulement le temps, une certaine sagesse d’écrivain mûr et son intérêt pour la philosophie scolastique qui permettent à son génie de dépasser ses intuitions et ses soupçons ontologiques au profit d’une philosophie de l’être avérée » (p.164, Wojciech Golonka à propos de la vision métaphysique de l’écrivain anglais).

Autre remarque allant dans le même sens :

« Notre auteur perçoit avec justesse le fond des problèmes étudiés, ses intuitions et ses inductions coïncident avec la réalité des choses, par contre il est incapable de les exprimer d’une manière adéquate, faute d’une connaissance spécifique du sujet traité et d’un vocabulaire technique correspondant » (p.101).

L’auteur note quelques lignes plus loin :

« La rectification de sa pensée, ou plutôt des expressions de sa pensée, fait suite à sa conversion et à l’influence conséquente de la pensée catholique. »

Impossible, en effet, d’évoquer Chesterton sans rappeler que toute sa pensée gravite autour du catholicisme, religion à laquelle il se convertit en 1922. Quel est le lien entre la philosophie des contes de fées et le christianisme ? Ni plus ni moins que la notion se situant au coeur même de la pensée et même de la vie de Chesterton : l’émerveillement devant le spectacle de l’univers, le sentiment de gratitude que l’on ressent face à ce monde qui aurait pu ne pas exister ou ne pas être tel qu’il est. « Chesterton trouve dans la philosophie de Saint-Thomas une confirmation à sa doctrine de la louange béatifiante de l’existence, observe Wojciech Golonka. Et précisément l’unique philosophie qui permet cette harmonie avec le réel c’est la philosophie chrétienne, tant du point de vue de son réalisme épistémologique (la capacité d’entrevoir les choses telles qu’elles sont) que du point de vue de son théisme (la reconnaissance pour l’existence indue) » (p.109). Ce qui nous amène à une définition possible du bonheur selon Chesterton :

« C’est la contemplation des mystères de la foi, également plus élevée que la contemplation naturelle, qui élève l’homme à une dignité supérieure de la vie » (p.107).

Le catholicisme, pour Chesterton, c’est aussi une sorte de réseaux de vérités (de dogmes) qui permet de maintenir le monde en équilibre comme une cathédrale (2). Et si le penseur anglais n’a pas été un philosophe au sens ‘scientifique’ du terme, Wojciech Golonka reconnaît qu’il l’a été à d’autres égards :

« Le souci de se conformer à la réalité est la fin qui transcende toute sa pensée, qu’elle soit d’ordre naturel ou d’ordre surnaturel. C’est ce que précisément on appelle du réalisme et à quoi correspond l’étymologie du mot ‘philosophe’, un ami de la sagesse s’intéressant gratuitement à tout afin de le comprendre et de l’expliquer » (p.284).

Chesterton adopte aussi une posture philosophique dans le sens où il recherche en permanence le juste milieu (la « normalité » (3)), incarné de toutes les manières possibles par l’église catholique en ce bas monde.

Pour lui, le catholicisme est en effet la « religion des paradoxes », celle qui par ses différents dogmes, qui ont parfois l’air de se contredire les uns les autres, permet d’unir les contraires en un mystérieux équilibre (4). Ainsi, quand Chesterton s’attaque à une hérésie moderne (la psychanalyse, le marxisme…), il précise toujours qu’il y a une part de vérité dans cette hérésie. Le problème, c’est que ces vérités partiales sont érigées par leurs défenseurs comme des vérités totales (pour Freud, tout vient des pulsions sexuelles, pour Marx, tout vient des conditions sociales d’existence, etc.).

« Le faux absolu n’existe pas : un système de pensée n’est jamais totalement erroné, c’est précisément cela qui est problématique, note Wojciech Golonka. En réalité l’erreur s’appuie sur quelque chose de juste mais en est une déformation, la suppression de son équilibre initial » (p.205).

Au coeur même de cette recherche de l’équilibre, Chesterton adopte une vision classique de la relation entre foi et raison, sous le ‘patronage’, pourrait-on dire, de Saint Thomas, dont l’oeuvre constitue un « pont entre les sens, la raison et la foi » (p.227). L’homme, marqué par le péché originel, a en effet besoin de l’apport incommensurable de la Révélation pour pouvoir utiliser sainement sa raison.

Cette vision catholique de l’existence, non seulement Chesterton l’a personnellement adoptée, mais il l’a défendue avec le brio que l’on sait. C’est même en la défendant qu’il a affiné, année après année, sa doctrine.

Ainsi, la partie de l’ouvrage que Wojciech Golonka consacre à l’utilisation magistrale par GKC de la logique et du « raisonnement droit » est particulièrement intéressante, dans la mesure où nous sommes là au plus près de l’art dialectique de notre auteur. « Un raisonnement ‘droit’, orthodoxe, consiste à inférer une conclusion juste à partir de prémisses vraies, c’est ce que l’on appelle un syllogisme rigoureux », précise l’auteur (p.186). Il insiste aussi, bien évidemment, sur l’emploi du paradoxe chez Chesterton, plutôt entendu dans son sens premier : opinion allant à l’encontre de l’opinion communément admise. Pour Wojciech Golonka, l’emploi du paradoxe chez notre auteur est une méthode pédagogique destinée à faire apparaître les choses dans leur réalité, dépouillées de tous les préjugés modernes. Un paradoxe chestertonien, c’est un peu comme un seau d’eau froide que l’on nous enverrait à la face : il s’agit de nous réveiller et de nous faire adopter un regard neuf sur une chose que nous croyions connaître. Cette méthode a aussi l’avantage de remettre automatiquement à l’endroit tout ce que la modernité a mis à l’envers.

Outre l’emploi du paradoxe, l’ouvrage passe en revue les autres techniques de la dialectique favorites de Chesterton : dévoiler les sous-entendus impliqués par des jugements parfois anodins, se référer à l’étymologie des termes ou encore employer le raisonnement par analogie. Pour notre penseur, la meilleure éducation serait celle d’apprendre à repérer et invalider les sophismes de toutes sortes (cf p.206), sur lesquels prospèrent les différentes formes du scepticisme moderne (p.309-319).

Ce sont en s’appuyant sur ces techniques dialectiques, dans l’utilisation desquelles il est un maître, qu’il se permet donc de discréditer violemment la modernité (5). Que lui reproche-t-il ? « Rupture avec le passé, une liberté chimérique et la stérilité intellectuelle, l’indifférence par rapport à la vérité se traduisant par l’intolérance vis-à-vis des certitudes, enfin l’abandon de la logique et de la raison au profit d’une émotion folle », liste Wojciech Golonka (p.307). On notera la pertinence du diagnostic, notamment sur la question de l’infertilité. C’est particulièrement frappant dans la promotion récente du « mariage pour tous » ou encore dans la création d’un « baptême civil » : la modernité, par son incapacité chronique à inventer quoi que ce soit de réellement nouveau, se limite à recycler des institutions et des rites du passé, en les vidant de leur substance, alors qu’elle claironne à tout bout de champs qu’elle souhaite instaurer un « monde nouveau ». Malheureusement pour elle, elle ne retombera toujours que sur une énième manifestation du péché originel sous une forme plus ou moins criminelle et plus ou moins massive.

Face à cette déréliction, quelle est la « bonne vie » que nous propose Chesterton ? Sur le plan personnel, il estime qu’une « attitude claire au niveau des principes moraux, comme par exemple les Commandements, donne une liberté supérieure allant jusqu’à s’émanciper de certaines conventions lorsqu’elles n’ont pas de connotations morales » (p.94). Sur le plan communautaire, Chesterton est démocrate. Mais pas au sens d’un mode de gouvernement, selon Wojciech Golonka (6), plutôt dans l’idée du respect des traditions d’un peuple (p.124-130), du respect des convictions personnelles de la majorité des individus constituant une communauté.

C’est d’ailleurs sur cette question de la démocratie que l’auteur pointe quelques limites à la pensée chestertonienne. Un problème se présente notamment : le 20ème siècle (et pas seulement lui) a malheureusement prouvé à quel point des masses entières de « common man » avaient pu faire de mauvais choix (c’est un euphémisme). « Il est d’ailleurs surprenant que l’auteur faisant intervenir la religion en éthique en raison des conséquences du péché originel ne considère pas que les hommes puissent s’avérer également ignorants ou malicieux dans le domaine social », remarque à ce titre Wojciech Golonka. GKC idéalise probablement trop, par moment, ce « common man ». L’auteur critique également la vision romantique et sentimentale qu’a Chesterton de la Révolution. La prise de la Bastille serait ainsi, selon lui, une « action liturgique ». Chesterton se laisserait ici aller, selon l’auteur, à l’un de ces accès de sentimentalisme qu’il reproche d’habitude à ses adversaires : il oublie le réel, en l’occurrence toute la face sordide et terrible de la Révolution. Wojciech Golonka établit par ailleurs une liste d’erreurs théologiques qu’il a relevées dans les écrits de Chesterton (p.276-283).

Bien sûr, certaines de ces critiques (comme celle qui concerne le flou entourant la notion d’égalité chez le penseur – p.371-378) sont dues au relatif dilettantisme de Chesterton. Toutefois, n’oublie pas de préciser l’auteur, qu’il ait pu aboutir à tant de puissantes conclusions en ayant si peu recours au travail philosophique classique tient du prodige. « On obtient difficilement une telle perfection globale au premier jet d’écriture et visiblement – quoique méditée, construite selon un plan préétabli et appuyée de quelques notes personnelles – l’œuvre de Chesterton est essentiellement d’un tel jet. On ne peut être qu’admiratif des résultats obtenus avec une méthode aussi imparfaite, révélant un génie des lettres incontesté » (p.357).

© Florent Lacas

(1) Je ne résiste pas à l’envie de citer ce commentaire qu’a fait de cet ouvrage le spécialiste du docteur angélique Etienne Gilson, dans une lettre à Kevin Scannel citée page 165 de l’ouvrage de Wojciech Golonka : « La raison pour laquelle j’admire à ce point le livre de Chesterton sur Saint-Thomas d’Aquin, c’est que je le trouve toujours juste dans ses conclusions à propos de l’homme et de sa doctrine alors même qu’en fait, Chesterton en savait très peu sur lui. »

(2) Wojciech Golonka cite, dans cet ordre d’idées, le dominicain Réginald Garrigou-Lagrange : « Dans l’âme parfaite, l’humilité et la douceur s’accompagnent de vertus en apparence contraires, mais en réalité complémentaires : celles de forces et de magnanimité ; ce sont comme les deux côtés opposés d’une voûte d’ogive qui se soutiennent mutuellement. »

(3) « La raison s’aliénant [dans le cadre de la modernité], Chesterton a cherché la normalité là où elle était encore prêchée » (p. 232). A savoir, à l’église. En 2016, nous en sommes encore là.

(4) « L’avantage des objections portées à l’égard de la sagesse catholique, contradictoires les unes par rapport aux autres, démontrent incidemment un équilibre qui ne peut être naturel. Par exemple on l’accuse d’être à la fois pessimiste à cause du côté ascétique et pénitentiel de la religion, mais aussi on l’a dit trop optimiste dans la foi en la Providence ou la liberté des hommes » (p.251).

(5) Pour Chesterton, « est moderne ce qui rompt avec la pensée européenne et chrétienne commune dont il se reconnaît un héritier intellectuel » (p.290).

(6) Dans cet article, traduit par mes soins, il semble pourtant bien que Chesterton défende l’idée de démocratie comme mode de gouvernement :

Pour commencer l’année : G.K. Chesterton vu par Leonardo Castellani

Pour débuter cette année 2016, que nous vous souhaitons la meilleure possible, sous le regard de Dieu, nous sommes heureux de publier un article inédit en français consacré à G.K. Chesterton. Ce texte émane d’un écrivain argentin, Leonardo Castellani dont nous devons la découverte à Erick Audouard, qui est également la traducteur de ce bel hommage à Chesterton que vous pourrez lire ci-dessous. Nous lui avons demandé de présenter également Castellani afin que les Amis de Chesterton puissent se faire une idée sur cet auteur généralement inconnu en France. Nous remercions vivement Erick Audouard de nous avoir fait connaître Castellani, de nous permettre de le découvrir à propos de Chesterton et, nous espérons avec lui pouvoir le lire prochainement dans la langue de Molière.

leonardo-castellani

Leonardo Castellani (1899-1981), prêtre catholique et écrivain argentin, est l’auteur d’une œuvre immense comme poète, romancier, nouvelliste, conteur, essayiste, philosophe, théologien, exégète, journaliste et critique littéraire. Il initia également la traduction en espagnol de la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. Exclu de l’ordre des Jésuites en 1949 pour insubordination, il ne récupéra son ministère sacerdotal qu’en 1966, et déclina sa réintégration dans la Compagnie de Jésus en 1971 pour raisons de santé. Proche par l’esprit de Chesterton qu’il rencontra deux fois, pourfendeur des idéologies et des fausses gloires du XXème siècle, pratiquant au moins cinq langues, doté d’une érudition prodigieuse et d’une curiosité insatiable, touchant aussi bien à la politique et à l’éducation qu’à la psychologie et à la métaphysique, il écrivit une partie de ses articles et de ses livres sous divers pseudonymes : Jerónimo del Rey, Militis Militorum, Cide Hamete, Pio Duca D’Elia, Desiderio Fierro, etc.
Tour à tour repoussé, exilé et réduit à la misère, il est resté un marginal jusqu’à son dernier souffle : Ermite Urbain, comme il s’appelait lui-même, il développa son génie mystique à travers plus de 50 ouvrages admirables de profondeur, de richesse et d’humour. Quasiment oublié dans son propre pays, il demeure l’une des plus grandes figures de toute la littérature argentine : « Ce qui n’est pas beaucoup dire… » aurait-il ajouté.
Erick Audouard (Fragments de Trébizonde, Gallimard) entreprend actuellement de le traduire et de le présenter au public français.

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Le bon sens de Chesterton par Leonardo Castellani

« La vraie philosophie se moque de la philosophie » Pascal[1]

Le 15 décembre 1929, à Rome, j’ai entendu une conférence de Chesterton sur les Martyrs Anglais, alors béatifiés au Collège Anglais dont certains d’entre eux furent élèves, tel le bienheureux Robert Southwell. Le grand journaliste commença son allocution en plaisantant sur son retard et sur son allure joviale et massive, encore inconnue pour beaucoup.

« Vous vous serez peut-être alarmés, dit-il, – me croyant victime de quelque collision dans ces terribles rues de Rome, qui sont pires que celles de Londres. My dear friends, ne vous inquiétez jamais pour moi : la voiture dans laquelle je roule balaie toujours l’autre ».

Comme toutes ses images, celle du ventripotent chroniqueur londonien dans sa petite auto disloquée, aussi combative qu’invincible, est tout un symbole. Le journaliste de génie qui vient de nous quitter possédait un goût diabolique pour les collisions. Il fut un chauffeur de bus doublé d’un entrepreneur de démolitions. On peut le voir sous la forme d’un gigantesque outlaw à la crinière turbulente et au rire de grand enfant qui, monté dans l’omnibus entre Hamersmith et Oxford Circus, haranguerait les passagers pour qu’ils le soutiennent, s’emparerait du volant et s’empresserait ensuite de catapulter l’engin contre tous les slums, tous les taudis et tous les bidonvilles, honte de l’humanité, qui délimitent la métropole du monde : murs en ruine, montagnes d’ordures et d’encombrants, pauvres bicoques à punaises, immeubles abominables dans lesquels la plèbe chère à son cœur s’étiole et s’asphyxie, écrasée par La Richesse des Nations d’Adam Smith. Faire de l’air, de l’espace. Et la raison pour laquelle il réussit à balayer tout ce qu’il percute en restant sain et sauf, – comme il dit -, se trouve justement dans sa corpulence, dans son bien-être prodigieux, dans ce sens commun d’une tonne, cette bonne santé mentale, cette joie de vivre (parce que le savoir est la vie, le savoir est justement la vie plus vivante en l’homme), sa joie de savoir, de voir, de comprendre, de convaincre, de débattre. Et le plus fort, c’est que les propriétaires de tout ce qu’il démolit n’ont pas d’autre recours que de rire, voire d’applaudir. Ce Gros, le plus batailleur qui soit, mais batailleur avec la cordiale bonhommie du boxeur obèse, est mort sans laisser un seul ennemi derrière lui. Ses raclées étaient si sincères, si humbles, si charitables, tellement imprégnées d’humaine sympathie, qu’il n’y avait qu’à les recevoir et à fermer son bec. On ne peut rien contre la vie [2].

Cependant, ce serait une erreur de voir en Chesterton un pur polémiste : il fut avant tout un catéchiste. Voltaire est un pur polémiste, un bretteur fallacieux[3]. Chez Chesterton, la polémique n’est jamais qu’un épisode, un prétexte.

– Combien vous en savez, don Gilberto !

– Rien de plus que le Catéchisme, mon fils.

– Mais vous en mettez partout, comme la sauce tomate.

– C’est fait pour.

Pour enseigner à nouveau le Catéchisme aux anglais, il fallait entrer dans un pub, s’asseoir devant un verre de gin, savoir de tout, aimer Londres, être un peu loufoque, toujours de bonne humeur, avoir une grosse voix tonitruante et un genre excentrique, à la fois modeste et conquérant. Il fallait avoir une gaîté d’enfant, une santé de taureau, une foi d’irlandais, un bon sens de cockney, une imagination shakespearienne, le cœur de Dickens et la plus formidable envie de discuter qu’on ait vue depuis que le monde est monde.

Dans The Thing (Sheed Ward, 1929), Chesterton a réuni une sélection de ses derniers articles polémico-catéchistiques. Techniquement, ce sont de pures merveilles, aussi ciselées que des joyaux ou des poèmes. (Lisez par exemple Logic and Lawn Tennis, The Roots of Sanity, What do They Thing). Une petite introduction sentencieuse inattendue, venue on ne sait d’où, – une présentation de la victime, du malheureux qui a osé dire quelque chose contre la bien-aimée Eglise de Rome – ; une battue à fond et dans le détail par le biais systématique des questions-réponses; un knock-out fulgurant ; – et lorsqu’il le tient au-dessus du sol par les pieds, un petit sermon chrétien au public réjoui, qui s’achève sur une fanfare triomphale, un morceau de bravoure dont chacune des syllabes chante comme dix mille rossignols.
Sa mission fut de prêcher la Bonne Nouvelle du Salut au moyen de la joie et de la liberté par la foi. Dieu le chargea de composer durant 40 années, à travers 70 volumes, une pantagruélique Silly Symphony basée sur le Credo de Nicée. Seul Chesterton trouva tant de choses à dire sur le premier article,

Je crois en Dieu le Père tout-puissant

Créateur du ciel et de la terre

De l’univers visible et invisible,

qu’il passa toute sa vie à paraphraser sur tous les tons possibles et imaginables. Certes, il connaît l’ensemble des Mystères, la Croix, la Rédemption, le Péché Originel, qui forment le fond rouge et noir de ses tableaux ; il connaît Marie, Saint Thomas et Saint François, avec lesquels il s’entretient comme un gamin plein d’audace ; mais, au bout du compte, Chesterton est le poète créationniste. C’est un poète existentiel comme disent les fous d’aujourd’hui. Il semble s’être trouvé aux côtés d’Adam quand toutes les choses étaient en train de se faire, quand le cosmos était un conte de fées, aux temps du Langage Neuf. Oh frère François, tout ce qui est, en tant que c’est, comme c’est beau ! Il passa toute sa vie dans l’adhésion la plus chaleureuse à l’opinion de Dieu le Père lorsqu’Il déclara que Tout le créé était bon. « Et vidit Deus quod esset bonum ».

Cet homme qui écrivit deux pages impeccables sur deux tremendous trifles : la clé (Orthodoxy) et la boîte aux lettres (What Wrong With The World) ; cet homme qui écrivit un délicieux madrigal à l’Âne :

When fishes flew and forest walked

And figs grew upon thorn,

Some moment when the moon was blood

The surely I was born.

With monstruous head and sickening cry

And ears like errant wings

The devil’s walking parody

On all four footed things…,

comme il doit désormais sentir les splendeurs majestueuses du grand Univers, desquelles (entre parenthèses), en notre triste époque, il faisait partie.

Dieu fit bien les choses, et Adam leur donna le nom qu’il fallait ; mais comme Gilbert Chesterton sait comment elles auraient pu être, il leur donne toutes sortes de sobriquets : et cela l’amuse terriblement. Il a le regard du nouveau-né qui voit les hommes appeler « manger » le fait de s’introduire dans le corps des choses curieuses par un trou qu’ils ont dans la tête. Il fut tout à fait homme, il eut en lui tout ensemble et simultanément ce qui fait l’homme : la sagesse de l’ancien, la sagacité du mâle, la combativité du jeune, la pétulance du garçon, le rire et la ludicité de l’enfant, et encore au-dessus, comme je le disais, ce regard sérieux et stupéfait du bébé. Le regard ontologique de celui qui vient de naître, dont Saint Thomas dit que ce qu’il voit intellectuellement en premier n’est rien d’autre que l’Être.
Chesterton est le Roi du Bon Sens et le Poète de la Sagacité, le poète du Deux et Deux Font Quatre.

Up my lads, and lift the ledgers, sleep and ease are o’er

Hear the stars of morning shouting « Two and two four »

 C’est le roi du Bon Sens parce que nul homme, plus que lui, n’a « fait le fou ».

Grand paradoxe, mais grande vérité. Qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’un paradoxe soit une vérité ? Un éminent professeur et critique littéraire de mes bons amis me disait un jour :

« Je n’aime pas Chesterton parce que je n’aime pas la pensée sautillante. Je suis du parti de Cervantès, pas de celui de Quevedo ; et surtout, je suis du parti d’Anatole France, mon maître. La vérité n’aime pas les entrechats, la vérité ne fait pas de cabrioles, elle marche vêtue d’apophtegmes et de maximes, pas de calembours. Dans tous les cas, elle se revêt d’ironie ».

Tandis qu’il s’éloignait méditatif dans la rue Anchorena, je suis parti de mon côté dans la rue Santa Fe, impressionné par cette objection : « La vérité ne fait pas de cabrioles ». Et voilà comment une voiture aux intentions manifestement suspectes, qui fit faire une cabriole invraisemblable à mon professeur d’ami, qui se croyait encore en chaire, m’apporta la solution que je cherchais. « La vérité ne fait pas de cabrioles ». De quelle vérité parlez-vous ? La vérité fait ce qu’elle peut, et il ne nous est pas loisible de la découvrir par son seul vêtement. Mais il existe une vérité spéciale, chère à Chesterton toute sa vie, une vérité qui s’ingénie à exécuter toutes sortes de choses anti-professorales et malséantes : elle crie dans la rue, joue avec les enfants, tire à la sarbacane sur les pédants et se promène de par le monde en se jouant de tout et de tous. « Ludens in orbe terrarum ». C’est ainsi du moins que la décrit le Livre de la Sagesse.

Quelles relations entre le Sens Commun et la Folie, entre le Sens Commun et la Métaphysique ? Encore une fois, de quelle Folie parlez-vous ? Il faut rappeler que le Verbe de Dieu fut très souvent dit fou, que Hamlet fut fou, que Don Quichotte fut fou… et Don Bosco, et Saint Philippe Neri ? C’est pourquoi beaucoup continuent d’appeler Chesterton le Roi du Sens Commun, et s’obstinent à affirmer que, à force de creuser cette sagesse naturelle, patrimoine universel de tout analphabète, il parvint aux plus profondes intuitions philosophiques ; alors, va, lis-le, et traduis-le (mal : il est impossible de bien traduire Chesterton), et tant pis si tu le trouves plus fou qu’une chèvre[4].

Comment ? Que le Ciel m’emporte ! Un curé catholique détective, un criminel chef de la Police, un lad de Notting-Hill changé en Bonaparte, quelques oisifs qui s’amusent à déplacer une enseigne de taverne de maison en maison, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent, phénoménales et prévisibles, un athée et un catholique qui se battent à l’épée à propos de l’existence de Dieu dans un duel qui ne finit jamais, un professeur allemand qui n’est autre que Lucifer en personne, un asile de fou qui n’est autre que le monde lui-même, et Dieu, l’Etre Ineffable, symbolisé semble-t-il dans la personne d’un homme corpulent, leader d’une horde de gangsters, qui se révélera être un policier déguisé, et par-dessus tout cet homme, cet écrivain prodigieusement informé, passant son existence à nier minutieusement tout ce que tout le monde répète (répéter ce que tout le monde dit : en quoi se trouve justement l’essence du sens commun), et pire encore : à essayer de le prouver. C’est ça, le Sens Commun ? C’est ça, la Logique ?

Eh bien oui, monsieur ; mais la Logique qui fait la folle ; la philosophie qui, selon Pascal, se moque de la philosophie. C’est le Sens Commun, mais le Sens Commun pris d’ivresse.

– Ivre de quoi ?

– Ivre de Poésie et de Théologie. Bras-dessus bras-dessous avec sa fille, la Joie de Vivre.

Nul d’entre nous n’est ce qu’il veut, mais ce qu’il peut. Cela me rappelle Alfred le Grand, ce bon roi saxon auquel Chesterton dédia une merveilleuse romance. Le danois Gunthorn, barbare obscur, avait envahi le royaume chrétien, assassiné le roi Æthelred  et usurpé sa couronne ; Alfred, frère du roi tué, dont la tête est mise à prix, jeune homme ardent et vif, doté d’un regard espiègle et de deux grandes dents de rongeur, demeure justement aux côtés du vieil ogre Gunthorn, – déguisé en bouffon du roi. Sa foi est si grande (sa foi en Dieu et en son droit) que tout en faisant sonner les grelots quand il faut pour couvrir le bruit des fidèles en armes, il arrive à se moquer des courtisans pansus, à faire rire aux éclats le roi stupide et cruel, et à proférer des choses insensées derrière lesquelles se cache un sens terrible. Il est la risée de tous, lui le capovolgitore, mais il n’en est pas moins de chef réel, le roi légitime : ils le craignent tous, quoiqu’ils en disent, ils le respectent et peut-être même, au fond, qu’ils l’envient et qu’ils l’aiment un petit peu. Si les forces loyales n’avaient pas fini par le remettre sur le trône au cri de « Saint Aidan ! », si ce vrai roi était à jamais resté le fou du roi, cela n’aurait fait aucune différence : premier par le lignage, premier par le mérite et par la grandeur d’âme, il était le maître natif et authentique, jusque dans les moments qui le virent cheminer cul par-dessus tête. « Asseyez-vous là, espèce de casse-pied – dit le Duc à Don Quichotte – quelle que soit la place où je m’assieds, j’occuperai toujours celle du maître ». En quoi le Duc se trompa prodigieusement, tout comme ce roublard de Sancho ; car en réalité c’est Don Quichotte qui occupe la place de choix, où qu’il s’assied, par rapport à n’importe lequel de ces faux Ducs qui pullulent dans le monde[5].

Supposons qu’un usurpateur vienne à s’asseoir sur le trône du Bon Sens, encadré par une escorte de pirates et un bataillon de marchands. Gens solennels, gens pratiques, gens responsables, grands financiers et prêteurs sur gages. « Facts and figures, facts and figures ». La Science avec une majuscule, la Nouvelle Psychologie, la Psychanalyse, Economics and Politics, la respectabilité, les messieurs d’Oxford et Cambridge, la pudeur victorienne, la révolution industrielle, l’oligarchie des grandes fortunes, l’Empire, toute la terre à exploiter, la Culture, le Progrès et la Civilisation sous le règne suprématiste et prédestiné de la race nordique, précisément tel parce que nordique. Qu’est-ce que Dieu ferait avec un plat pareil sous le nez ? Il laisserait tomber deux gouttes d’esprit. Deux gobelins. Un gobelin immensément compatissant dans un corps maigre : Dickens. Un gobelin immensément moqueur dans un gros corps : Chesterton. Mais tous deux devront se déguiser en bouffons, car si on voyait ce qu’ils sont, dans toute leur nudité, à savoir des mystiques et des sociologues, ils prendraient le risque d’être inquiétés, ou du moins inécoutés. Parce que la folie est parfois démence, parfois déguisement, parfois les deux à la fois, comme dans Hamlet. David dansa devant l’arche pour éviter l’extase. Au début de chaque messe, de peur que le ravissement ne l’empêchât de consacrer, Saint Philippe Neri se tournait vers l’enfant de chœur et se mettait à lui raconter des blagues de Bertoldo, Bertoldino et Cacaseno. Ces deux-là étaient des saints. Mais les deux autres l’étaient aussi à leur manière, serviteurs et fiancés de cette invisible, méconnue, criarde, royale, enivrante vérité qui danse et qui joue. « Ludens in orbe terrarum ».

Jouer toute la vie. Autre paradoxe. Seul un homme qui ne fit jamais rien d’autre que jouer dans sa vie était capable de travailler autant[6]. J’aimerais bien apercevoir Chesterton au ciel, en train d’apprendre à Saint Pierre (ce Saint Pierre si semblable à celui des légendes folkloriques) les règles du poker.
Car alors je lui dirais :

Saint Gilbert du Bon Sens, toi qui fus sur terre le Sens Commun outlaw et la Sagesse qui dansait dionysiaque,

Gilberto Chesterton, toi qui, pour être encore plus anglais, portais le nom d’un bourg de Cambridge-County,

Falstaff dévot, toi qui eus la vocation d’apprendre le Catéchisme illustré aux anglais,

En leur démontrant par la même que Dieu n’avait pas précisément intérêt à leur laisser l’Empire du Monde.

(Et sans avoir d’objections per se contre leur bacon frit, leur steak argentin, leur golf et leur bridge, et moins encore contre la Liberté et la Joie.)

Sinon le souci de nous offrir, coûte que coûte, l’Empire du Ciel,

Avec la Croix cachée de Thomas More au prix du marché

et un peu plus de Lumière sous la peau…

Gargantua des lettres, Michel-Ange euphuiste, espèce de Robin des Bois et de Sherlock Holmes monastique.

Plus exquis que Rabelais, trop brutal pour Benvenuto[7] et la moniale Hrotsvita,

toi qui pouvais réciter et récitais tout Shakespeare et la Bible itou en dialecte cokney à l’envers, dans l’ordre et dans le désordre.

Toi qui jamais ne pus résister à la tentation de l’espièglerie et du whisky glacé.

Saint Gilberto qui es au ciel entre Saint Simon le Fou, Marie Stuart et le Bembo[8],

Saint Gilberto, souviens-toi de nous face au trône de l’Eternelle Sagesse.

Et rends-lui grâce de t’avoir fait naître à notre époque,

A notre sale, bien sale époque

 

For we all praises famous men

ancients of the College :

for they taught us common sense

tried to teach us common sense

Truth and God’s Own Common Sense

which is more than knowledge !

 

Article de 1936 réuni dans le volume Critica Literaria, Buenos Aires, 1945.
Traduction et notes : Erick Audouard.
© Erick Audouard.

[1] Blaise Pascal écrit « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher » (B. 4). N.d.t.

[2] Nous n’ignorons pas que cette raison prochaine de l’amabilité de G.K. Chesterton s’insère dans une autre raison générale, qui est la position de minorité sans gravitation politique, position qui est celle qu’occupent les catholiques en Angleterre. C’est aussi pourquoi il y a aujourd’hui un combat religieux en Allemagne, combat qui est absent (apparemment) en Angleterre. Le tout prime toujours sur les parties. « One of the loveliest characters I have ever know was G.K. Chesterton », dit Wells dans son livre furieux The New World Order (1940). Il explique dans la foulée que ce n’était pas parce qu’il était catholique, sinon malgré le fait qu’il le fût. En quoi il se trompait grandement. Note de l’auteur.

[3] Intéressant de les voir ferrailler tous les deux : le converti d’une nation hérétique armé de taille contre l’apostat d’une nation chrétienne armé d’estoc, – abeille contre vipère -, dans The Maid of Orléans (in A shilling for my thoughts, Methue Co. 36 Essex, St. W.C, Ltd, 1927). Note de l’auteur.

[4] Et cela, même quand on s’efforce de bien le traduire. Ne parlons pas de la récente traduction argentine qui fait de The Thing « Lo que es » (Ce qui est), de spiritualist « espiritualista », de spanish desperadores « espanoles desesperados », et pareil pour le style, qui brille par son absence totale, dans une prose indigeste qui est une véritable horreur ; rappelons que la traduction a été exécutée par un catholique et une maison d’édition catholique, et promue par un groupe de catholiques de la revue Nuestro Tiempo… Note de l’auteur.

[5] Citant de mémoire, Castellani se met à inventer une scène qui ne figure pas telle quelle dans le livre de Cervantès. « Je dis donc, reprit Sancho, qu’étant tous deux comme j’ai dit, prêts à s’attabler, le laboureur s’opiniâtrait à ce que l’hidalgo prît le haut de la table, et l’hidalgo s’opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu’il fallait faire chez lui ce qu’il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d’être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu’à ce qu’enfin l’hidalgo, impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant : « Asseyez-vous, lourdaud ; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout. » Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu’elle ne vient pas si mal à propos. » (Chap. XXXI, Tome II). Préalablement, le Duc dont parle Castellani avait prié très courtoisement Don Quichotte d’occuper le haut bout de la table. On remarquera dans cette modification son ardeur quasi « romantique » à défendre Don Quichotte. N.d.t.

[6] Ici, Castellani met en notes la liste de tous les ouvrages de Chesterton disponibles. N.d.t.

[7] Sans doute le sculpteur et orfèvre florentin Benvenuto Cellini et Hrotsvita de Gandersheim, mystique. N.d.t.

[8] Pietro Bembo (Venise 14701547), cardinal, philologue, écrivain, poète, traducteur et érudit italien. N.d.t.

La conversion selon Hilaire Belloc (3 et fin)

Fin de la reproduction de l’essai d’Hilaire Belloc sur la conversion au catholicisme, publié en introduction à la première édition française de L’Église catholique et la conversion de Chesterton.

Il n’y a qu’une explication à ce phénomène – phénomène toujours présent mais particulièrement impressionnant pour les personnes cultivées non catholiques des pays de langue anglaise – il n’y a qu’une explication à la multiplicité des esprits attirés par le grand changement ; et cette explication c’est que l’Église catholique est la réalité. Si beaucoup prennent une montagne éloignée pour un nuage, alors qu’elle est reconnue comme une masse stable du monde étant donné ses contours fixes et sa qualité permanente, par toutes sortes d’observateurs, et spécialement par des hommes connus par leur intérêt dans la question, par la sûreté de leurs yeux et par leurs doutes antérieurs, il devient évident que la chose que l’on voit est une réalité objective. Cinquante hommes à bord s’efforcent de distinguer la terre. Cinq, dix, puis vingt débarquent, prennent contact et s’en assurent pour leurs camarades. À ceux qui ne la voient pas ou qui la prennent pour un banc de brume, on peut faire remarquer le détail du contour, la structure des points reconnus, tels qu’ils ont été vus par les témoins les plus variés, les plus convergents et donc les plus convaincants – par certains qui ne désirent nullement que la terre soit là, par d’autres qui redoutent son approche, aussi bien que par ceux qui sont contents de la trouver, par certains qui ont longtemps ridiculisé l’idée que ce fut la terre – et de cette convergence de témoignages jaillit l’une des preuves innombrables sur lesquelles reposent les bases rationnelles de notre foi.

La conversion selon Hilaire Belloc (2)

Nous publions ci-dessous la suite du texte que l’écrivain franco-anglais Hilaire Belloc, grand ami de Chesterton, a consacré à la question de la conversion, en introduction au livre de Chesterton, L’Église catholique et la conversion.

Moins on est instruit de ce sujet, plus on s’imagine que ceux qui entrent dans la cité de Dieu sont d’un modèle uniforme. On essaie de définir d’une manière simple l’esprit qui acceptera le catholicisme. On l’appelle désir de sécurité ou attrait des sens comme celui qu’exerce la musique ou la poésie. Ou bien encore, on le compare à cette faiblesse particulière (présente dans beaucoup d’esprits) par laquelle on subit l’influence d’autrui, qui modifie son propre caractère.

Une toute petite expérience des conversions-types de notre époque suffit à rendre ridicules pareilles assertions. Les hommes et les femmes pénètrent dans l’Église par toutes sortes d’accès possibles, utilisant tous les genres concevables de procédés : lent examen intellectuel, choc, vision, épreuve morale ou simple processus intellectuel. Ils y pénètrent par l’action d’une expérience étendue. Pour certains, cela se produit au cours d’un voyage, pour d’autres en étudiant l’histoire plus que ne le font la plupart des hommes, pour d’autres enfin par suite d’événements personnels de la vie.

Non seulement les avenues qui conduisent à Ia foi sont infiniment nombreuses (bien qu’elles soient naturellement convergentes puisque la vérité est une et l’erreur multiple) mais les types individuels chez qui l’on peut observer le processus de la conversion diffèrent entre eux de mille façons. Si l’on définit quelle émotion ou quel raisonnement a introduit quelqu’un dans le bercail et si l’on essaye d’appliquer cela à un autre, on découvre que cela ne cadre pas. Chacun pénètre suivant ses dispositions : le cynique aussi bien que le sentimental, le sot autant que le sage, le sceptique comme le conformiste. Aujourd’hui, vous êtes en présence d’une entrée dans 1’Église catholique due, sans nul doute, à l’exemple, à l’admiration et à l’inspiration d’un noble caractère ; le jour suivant, vous êtes témoin d’une entrée dans l’Église découlant d’une solitude complète, et vous vous étonnez de voir le converti ignorer encore la grande puissance du catholicisme sur la formation de la personnalité. Vous découvrez bientôt un troisième type totalement différent des deux premiers : celui qui entre dans l’Église non par suite de sa solitude ou de l’influence exercée par un autre esprit, mais à cause du mépris qu’il éprouve pour la médiocrité ou le mal qui l’environne.

L’Église est le foyer naturel de l’esprit humain.

La vérité est que si l’on cherche à rendre compte du phénomène de la conversion par un des systèmes qui l’expliquent par l’illusion, on n’aboutira à rien. Si vous vous imaginez que la conversion découle de telle ou telle cause erronée ou particulière, limitée et insuffisante, vous vous apercevrez bientôt qu’elle est inexplicable.

À suivre…

La conversion selon Hilaire Belloc (1)

Nous publions ici le texte d’Hilaire Belloc servant d’introduction à la première édition française de L’Église catholique et la conversion de G.K. Chesterton (éditions de la Bonne Presse) et qui n’a pas été repris dans l’édition actuellement disponible de cet essai de l’écrivain anglais. Contrairement à son ami Chesterton, Hilaire Belloc est né au sein du catholicisme romain et s’il lui fallut à un moment de sa vie (il y fait une légère allusion dans ce texte) se réapproprier le catholicisme, et dans ce sens très précis, opérer une sorte de conversion, il n’eut dû pas contrairement à son ami réaliser cet effort gigantesque de quitter l’Église établie pour aller vers l’Église catholique et romaine. C’est sur cette différence de parcours qu’il propose la réflexion que l’on pourra lire ci-après.

C’est avec modestie que celui qui est né dans la foi peut aborder le sujet formidable de la conversion. Certes, il est plus facile à qui ignore encore la foi d’aborder ce sujet qu’à celui qui en eut le privilège dès son enfance. Aborder une expérience autre que la sienne (que l’on ne peut saisir qu’imparfaitement), révèle, à la fois, une sorte d’impertinence et une ignorance. Très souvent ceux qui sont nés dans la foi passent par des épreuves personnelles parallèles et, d’une certaine manière, semblables à celles qui conduisent les incroyants à la comprendre et à l’accepter. Souvent, dis-je, ceux qui sont nés dans la foi traversent une période de scepticisme au cours de leur jeunesse, à mesure que les années passent, et c’est encore un fait commun (moins fréquent cependant qu’il y a une génération) que des hommes de culture catholique, connaissant l’Église dès leur enfance, la quittent à l’approche de l’âge viril sans jamais y revenir. Mais il existe, de nos jours, un phénomène encore plus fréquent, et c’est à cela que je me réfère : les individus sur lesquels le scepticisme a exercé une si forte emprise au cours de leur jeunesse découvrent, par l’expérience des hommes et des formes diverses de la réalité, que les vérités transcendantales enseignées dans l’enfance gardent toute leur valeur au cours de la maturité.

Cette expérience du catholique de naissance peut, je le répète, être appelée, en un certain sens un phénomène de conversion. Mais elle diffère de la conversion proprement dite, qui se rapporte plutôt à la découverte graduelle de l’Église catholique et a son acceptation par des hommes et des femmes qui commencèrent leur vie en ignorant son existence, pour qui elle n’a été, pendant leurs années de formation, qu’un nom peut-être méprisé et certainement sans correspondance avec aucune réalité connue.

Semblables convertis sont peut-être à la source de la vigueur croissante l’Église catholique à notre époque. L’admiration que le catholique de naissance ressent envers leur courage correspond exactement à celle que l’Église des premiers siècles manifestait envers les martyrs. Car le mot « martyr » signifie « témoin ». Le phénomène de la conversion, qui se rencontre dans chaque classe et qui atteint toutes les catégories de personnalités est le grand témoin moderne de la véracité de la foi, de ce fait que la foi est la réalité et qu’en elle seule se trouve le fondement de la réalité.

À suivre…

Du côté d’Hilaire Belloc (3)

La négation d’un Dieu fait homme, de l’Immortalité, de la Rédemption, de la Chute, de l’Incarnation, de la Résurrection, n’est plus dirigée contre quelque vague “christianisme”, – mot qui a vingt significations s’il en a une,  – mais contre un système défini et réel qui défend seul dans son intégralité l’ensemble du dogme sur lequel notre civilisation a été fondée et dont la perte serait sa perte.
M. Wells et Dieu

Les pauvres de Londres

Traduit par notre ami Didier Rance, publié dans L’Homme Nouveau, ce poème d’Hilaire Belloc est mis ici à la disposition d’un public plus large. Il révèle bien la spiritualité et les préoccupations de son auteur, qui mérite mieux que les caricatures auxquelles on le réduit le plus souvent. Belloc fut l’un – mais non le seul, comme l’image du « ChesterBelloc » façonnée par G.B. Shaw le laisse trop facilement croire – des grands amis de G.K. Chesterton après l’avoir été du frère cadet de celui-ci, Cecil Chesterton. Au nom de cette amitié, et des convictions partagées par les deux hommes, malgré des caractères différents, ce poème avait toute sa place ici.

« Dieu Tout-puissant dont la justice tel un soleil

Étincellera à tous les étages du Ciel,

Relevant ce qui est abaissé, redressant ce qui est détruit,

Brisant l’orgueilleux et aplanissant ce qui est cabossé.

 

Les pauvres de Jésus-Christ, au long des rues

Trempés par votre pluie, pieds nus dans votre neige,

N’ont ni foyer, ni épée, ni viande humaine,

Pas même le pain des hommes : Dieu Tout-puissant.

 

Les pauvres de Jésus-Christ, qu’aucun homme n’entend,

Ont attendu votre vengeance bien trop longtemps.

N’essuyez pas des larmes, mais du sang : nos yeux saignent des larmes.

 

Viens frapper nos damnés sophismes, et si fort

Que ton marteau brutal battant ce mal brutal

Fasse tomber l’abîme de deux fois dix mille ans. »

(© D.R.)