Entretien avec Gérard Joulié

En exclusivité pour les lecteurs du blogue des Amis de Chesterton, l’entretien avec Gérard Joulié, traducteur de Outline of
sanity
Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste –, à paraître dans l’Homme Nouveau de samedi prochain.



Qu’est-ce qui vous a frappé le plus dans le livre de G.K.C. que vous avez
traduit ?

>>Gérard Joulié : En traduisant ce livre, j’ai découvert tout un pan de l’oeuvre de G.K.C. que j’ignorais. Je connaissais le polémiste, l’apologiste, le romancier, le nouvelliste, le poète
même, j’ignorais le journaliste politique engagé dans les combats de son temps. Ce qui m’a frappé, c’est moins son optimiste légendaire, qui m’était déjà familier, que sa détermination et son
courage à manier le gourdin. Il ne dit pas comme Bloy : j’attends les cosaques et le Saint-Esprit. Il rame avec les autres naufragés sur ce radeau de la méduse qu’est devenu la terre, même s’il
rame dans un sens contraire. Il ne se contente pas d’attendre la fin du monde, même s’il l’attend en chrétien et en croyant. Il a déclaré la guerre au plus terrible des monstres : la machine,
fruit de l’arbre de la connaissance. Je pense en disant cela à Bernanos et à son pamphlet : La France contre les robots. Le combat de G.K.C. est identique. Combattre les machines et au besoin les
détruire afin de ne pas en devenir une soi-même et de finir comme un être virtuel dans un monde virtuel. J’ai été particulièrement frappé par une phrase du livre : «Ce que l’homme a fait, il peut
le défaire. » Le peut-il et l’a-t-il fait de son plein gré ? Ou a-t-il été poussé à le faire ? Je nuancerai la phrase de la manière suivante : ce que l’homme a fait sous l’action du démon, il
peut le défaire sous celle de l’Esprit Saint. Sans l’assistance de l’Esprit Saint, il ne fera que le mal. Il y a si longtemps que la ville a commencé de grignoter la campagne. L’anticapitalisme
de G.K.C. rejoint la défense du petit contre le gros, le trust, le cartel, la multinationale. C’est la défense du chevalier du MoyenÂge se battant contre des dragons. Nous avons nous aussi nos
dragons, et il y a belle lurette que nous en sommes devenus les serfs. Jadis l’Église en condamnant l’usure condamnait déjà le capitalisme. Car tout se tient, le dérèglement est universel : dans
les coeurs, les esprits, les âmes, les corps et les oeuvres des hommes.
Pourquoi lire Chesterton aujourd’hui ?
>>En partie pour les raisons que je viens d’indiquer et en partie également pour la raison qu’il est bon de lire G.K.C. en tout temps, en tout lieu et à tout âge. Son livre a été écrit il y
a près d’un siècle, et l’on mesure les ravages qui ont été accomplis depuis, et dans quel sens catastrophique la terre a continué de tourner. Peut-on modifier le cours de l’histoire, faire marche
arrière ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. G.K.C. veut remettre à la terre une partie de notre population, or notre humanité ne veut rien lâcher de son confort. Elle veut sauver la planète en
ne sacrifiant rien. C’est impossible. L’homme, selon Chesterton, n’est pleinement lui-même que lorsqu’il chante dans son nid, le nid sur la branche de l’arbre natal pris avec tout son peuple
d’ancêtres et de racines, sa motte de terre, sa marge de terroir et de territoire. Sa défense de Dieu est aussi sa défense de l’homme, car si Dieu meurt, l’homme meurt également. Le Créateur et
sa créature sont inséparables.
Chesterton est-il un auteur difficile à traduire ? Dans le jeu de la langue et des mots, comment caractériseriez- vous l’écrivain Chesterton ?

>>Chesterton n’est pas un styliste. Il s’est fait une langue à son image, énorme et délicate. C’est un homme pressé et un homme en colère, qui ne se contient pas toujours. Il ne craint ni
le pléonasme ni la redondance, mais comme l’a dit très bien Ludwig Wittgenstein, la tautologie n’estelle pas l’ange gardien de la pensée ? La langue de G.K.C. est jaillissante et bondissante.
L’essayiste est plus facile à traduire que le romancier aux prises avec la végétation fantastique et luxuriante de sa pensée.


Le Chesterton « politique » est-il différent du Chesterton romancier ou poète
?

>>Nullement. Le politique prolonge l’artiste. Ils sont inséparables. G.K.C. est le peintre d’une civilisation paysanne militaire et chrétienne hors de laquelle il ne saurait vivre, car n’a
de goût que ce qui est local. Ce qui est grand, international, cosmopolite est insipide, comme tout ce qui voyage et circule.
Avez-vous une dette particulière à son égard ?
>>Il me rappelle que l’Angleterre n’a pas toujours été la nation protestante et moderniste asservie aux puissances de l’argent que nous connaissons. Il me rappelle aussi qu’il n’y a de
conversions qu’individuelles et qu’un être humain, au Jugement dernier, aura à répondre non seulement de ses propres crimes mais également de ceux de sa nation. Il a ce mot : Dieu nous distingue,
Dieu nous sépare. Même damnés, nous ne serons pas confondus. On pourrait presque dire qu’à la limite il vaut mieux être damné et distingué que sauvé indistinctement. Nous ne sommes pas seulement
distingués, nous appartenons à un corps qui est l’Église, laquelle ne remplit pleinement son rôle que lorsqu’elle se donne pour tâche non seulement d’évangéliser, mais également de rebâtir une
chrétienté, comme le pensaient aussi chez nous des chrétiens comme Péguy et Bernanos. Il a su rendre au Bien et à l’orthodoxie les couleurs flamboyantes dont les romantiques avaient paré leurs
chétives hérésies. Il n’est pas le compatriote de William Blake pour rien.

Propos recueillis par Philippe Maxence
Reproduit avec l’autorisation de L’Homme Nouveau