De nouvelles parutions de Chesterton

Malgré le silence de ce site, principalement en raison d’une activité professionnelle trop prenante, l’actualité chestertonienne a été particulièrement vivace ces derniers temps. On ne peut que s’en réjouir et saluer ceux qui prennent le relais aujourd’hui, indiquant également qu’il est peut-être temps pour nous de nous retirer. Nous voudrions ici indiquer trois parutions :

CV_CHESTERTON_Saint.inddLa première est la réédition dans la traduction d’Isabelle Rivière du Saint François d’Assise de Chesterton, aux éditions Le Bruit du temps. Ce livre de 230 pages, parfaitement édité, est accompagné d’une préface d’Anne Weber. Pour mémoire, Le Bruit du temps avait publié en 2009 la première des biographies écrite par G.K. Chesterton et consacrée au poète Robert Browning.

gkc-la-partL’autre parution récente est un petit essai de Chesterton, intitulé Comment écrire un roman policier. Il est publié par les éditions La Part commune, dans un petit format de poche. Outre le texte de Chesterton, ce petit livre se recommande par sa présentation de l’auteur, signé Basil Syme, qui réussit l’exploit en peu de lignes de bien résumer la vie et le dessein de l’auteur.

Enfin, saluons la parution chez DDB du recueil d’essais, Le Puits et les bas-fonds, traduction en langue française de The Well and The Shallows, publié la première fois en 1935. Cette édition a été réalisée sous la conduite de Wojciech Golonka qui s’affirme aujourd’hui comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Chesterton. La traduction est réalisée par Patrick Golfman, assisté d’Angélique Provost. Nous publierons prochainement une étude sur cet ouvrage.

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Saint Georges et le dragon : un nouveau Chesterton

St-GeorgesLes éditions de L’Âge d’Homme, dans leur collection Revizor (format de poche) viennent de publier un nouveau recueil de chroniques de G.K. Chesterton sous le titre : Saint Georges et le dragon, chroniques. Il s’agit d’un livre de 294 pages et qui rassemble 44 textes de l’auteur, précédés d’une préface signée du traducteur, Gérard Joulié.

Dans cette préface, Gérard Joulié donne quelques indications concernant l’origine des chroniques rassemblées dans ce nouveau volume en langue française :

« Les textes que nous présentons ici sont tirés des articles que l’auteur de La Sphère et la Croix publia dans l’Illustrated London News dans les années 20 et 30 du siècle dernier. Nous avons choisi ceux qui nous paraissaient les plus significatifs de l’art et de la méthode de Chesterton et les moins tributaires d’une actualité enracinée dans la vie politique et littéraire de l’Angleterre de ce temps. »

Ces indications restent larges et, finalement, sont assez floues. Les chroniques de G.K. Chesterton dans la collection des Collected Works toujours en cours de publication chez « Ignatius Press » (éditeur catholique américain) recouvrent plusieurs volumes. Rien que pour les années 20 et 30, signalées par le préfacier et traducteur, le lecteur est confronté à cinq volumes (du numéro 32 à 36) de 600 pages chaque volume en moyenne.

La préface de Saint Georges et le dragon ne donne malheureusement pas plus d’indication concernant l’origine des textes proposés : ni date de première publication dans l’Illustrated London News, ni titre anglais original. Il est vrai que ces détails n’intéressent que les spécialistes ou les amoureux de précision. Avouons que Chesterton lui-même n’ayant été ni l’un ni l’autre, il est normal que la majorité de ses lecteurs français ne le soit pas non plus, aujourd’hui.

Plusieurs chroniques ont été cependant publiées du vivant de Chesterton dans des recueils dont il avait lui-même conduit la réalisation. À titre d’exemple, et sans avoir pu rechercher l’exhaustivité, nous donnons dans la Table des matières que nous reproduisons quelques exemples. Les lecteurs pourront compléter eux-mêmes.

Que dire de la traduction ? Gérard Joulié est un familier de Chesterton, qu’il connaît bien et depuis longtemps, et il a déjà traduit plusieurs ouvrages de notre auteur. Il appartient également à cette « école » de traduction qui prend quelques libertés avec le texte original afin de le rendre plus accessible au public français. On peut évidemment discuter cette manière de procéder appliquée dans ce nouveau recueil. Généralement, les choses passent relativement bien. Mais on peut s’étonner, par exemple, qu’une chronique initialement intitulée : « On The Renaissance » devienne : « La vérité sur le moyen âge », sans que cela se justifie par la difficulté de compréhension de la traduction du titre original. Et, pourtant ! À lire la chronique en question, les deux thèmes (Moyen Âge et Renaissance) sont bien liés par Chesterton.

Il faut enfin noter que si ce recueil reprend plusieurs chroniques publiées dans le recueil The Varied Types (1903), parues à l’origine, non dans The Illustrated London News (auquel Chesterton collabora à partir de 1905), mais dans The Daily News et The Speaker, on regrette que cette édition en langue française ne reprenne pas, par exemple, la chronique consacrée à Jean Rostand (que Chesterton apprécié) et qui pouvait trouver un écho auprès du public français. Cette chronique sur Rostand faisait d’ailleurs partie d’une première sélection publiée dans Twelve Types en 1902.

Table de Saint Georges et le dragon

Préface

Calemote et pacotille

Le monde des publicistes tories

Serf et heureux de l’être

L’ère de l’Amérique

La théorie psychologique de l’Histoire

Modernes, mais du bout des doigts

Du progrès en Histoire

La vérité concernant saint Georges

Le censeur moderne

Bouddhisme et christianisme (The Illustrated London News, 2 mars 1929)

Spiritualisme et agnosticisme

Qu’est-ce que la vulgarité ?

La crise du parlementarisme

L’effondrement du système matérialiste

Shaw et la naissance d’un préjugé (All is Grist)

Concernant mon antisémitisme

Trollope et la Révolution Whig (All is Grist)

L’esprit de l’Europe

La vérité sur le moyen âge (All is Grist)

Inspiré par la Muse

Savanarole (Varied Types)

Thomas Carlyle (Varied Types)

Charles II (Varied Types)

Stevenson (Varied Types)

L’optimisme de Byron (Varied Types)

François (Varied Types)

Charlotte Brontë (Varied Types)

Ruskin (Varied Types)

La reine Victoria (Varied Types)

Pope et l’art de la satire (Varied Types)

William Morris et son école (Varied Types)

Tennyson (Varied Types)

Elizabeth Barrett Browning (Varied Types)

Sur l’essai

L’Angleterre et le christianisme dogmatique

Mythes et métaphores

Si j’étais un prédicateur

Les modes littéraires victoriennes et les nôtres

De l’art de s’ennuyer (All is Grist)

Walter Scott (Varied Types)

L’effort de distinguer

Que faut-il penser des machines ?

Sur l’Histoire et les Héros

Stevenson contre Poe

Chesterton : la première biographie française et une malle de livres…

Rivière

Le Divin Chesterton ! C’est le titre de la première biographie française consacrée à G.K. Chesterton. Il existait jusqu’ici plusieurs études et essais portant sur le célèbre auteur d’Hérétiques et d’Orthodoxie. Mais pour la première fois, François Rivière, romancier, scénariste de BD (notamment avec l’excellent Floc’h au pinceau), journaliste littéraire et spécialiste du monde anglo-saxon, livre une biographie à la fois personnelle et passionnée d’un écrivain qu’il fréquente depuis de très longues années. Il faut féliciter les éditions Rivages d’oser cette aventure, en offrant de plus une très belle couverture du livre. Il est certain que le talent de Rivière enchantera de nombreux lecteurs qui ne connaissent pas encore Chesterton et les conduiront certainement vers l’œuvre de celui-ci. Signalons juste de  nombreux oublis dans la bibliographie française de Chesterton et le fait que l’auteur semble ignorer jusqu’à l’existence de l’association des Amis de Chesterton où il est pourtant le bienvenu – et à la première place. De même, les dessins qui accompagnent judicieusement les chapitres de ce livre n’ont rien d’inédits. Plusieurs ont été d’ailleurs publiés sur ce site.  (224 pages, 21 €).

SphèreMais les éditions Rivages font coup double, voire triple. Elles publient en même temps en format de poche La Sphère et la Croix, dans la traduction de Charles Grolleau (déjà disponible à L’Age d’Homme). Là encore, une très belle couverture accompagne cette édition et le format de poche pourra attirer plusieurs lecteurs qui n’ont pas encore franchi le pas (320 pages, 9 €).

MagiePlus encore, saluons l’édition inédite – et un véritable inédit en langue française, depuis longtemps attendu – de la pièce de théâtre de G.K. Chesterton, Magie. François Rivière, avec le talent qu’on lui connaît, donne une préface vivante et renseignée, permettant à la fois de situer cette pièce dans l’œuvre de l’écrivain ainsi que sa gestation avec l’amicale complicité de G.B. Shaw. Là encore, l’éditeur offre cette traduction assortie d’une belle couverture et dans une format de poche, qui rend très accessible dès maintenant ce titre peu connu en France. Il ne faut surtout pas hésiter à se procurer ce livre (126 pages, 7,50 €).

ChoseEst-ce tout ? Non, bien sûr ! Un autre éditeur est aussi de la partie concernant G.K. Chesterton. Il s’agit des éditions Climats, département de Flammarion. Sous cette enseigne a déjà paru, dans des traductions de Lucien d’Azay, Hérétiques et Orthodoxie. C’est un inédit en français que nous offre Climats, aujourd’hui, avec La Chose, pourquoi je suis catholique. Une très belle édition de ce recueil d’essais, accompagné de notes qui permettent au lecteur français de mieux saisir certaines références ou allusions de Chesterton (346 pages, 22 €). Sur le sujet, c’est un complément indispensable de L’Église et la conversion (éditions de l’Homme Nouveau) et de L’Homme à la clef d’or, la autobiographie de Chesterton.

ClefJustement, cette dernière a été rééditée par Les Belles Lettres, en reprenant sans changement (à l’exception du format qui est celui d’un poche dans cette édition) la version parue chez DDB. L’Homme à la clef d’or permet de suivre le regard de Chesterton sur sa propre existence, de découvrir son cheminement intellectuel et spirituel, de connaître ses amis et de goûter les formules paradoxales dont il savait user pour saisir l’intelligence du lecteur. (448 pages, 14,90 €).

Le format de poche est décidément à l’honneur pour les rééditions de Chesterton. Le Livre de poche propose Le Poète et les fous (publié aussi chez Gallimard sous le titre Le Poète et les lunatiques). Certainement, l’un des meilleurs romans de l’auteur (264, 6,60 €).

Poète

Enfin, signalons la parution d’un essai critique de Chesterton sur Dickens (qu’il réhabilita à son époque) dans L’horloge de Maître Humphrey de Charles Dickens, paru en mai dernier aux éditions de l’Herne (333 pages, 17 €).

Dickens

Noël et les esthètes (3)

Troisième et dernier volet de « Noël et les esthètes », sixième chapitre d’Hérétiques de G.K. Chesterton pour célébrer ce temps de la Nativité.

La vérité à ce sujet nous est révélée par le mot lui-même : « holiday », jour saint. Le « bank holiday » signifie probablement un jour que les banquiers considèrent comme saint. Le « half-holiday » est vraisemblablement un jour pendant lequel l’écolier n’est que partiellement saint. Il est difficile de concevoir tout d’abord pourquoi les sentiments aussi humains que le repos et la gaieté auraient une origine religieuse. Logiquement je ne vois pas pourquoi nous ne chanterions pas et n’échangerions pas des cadeaux en l’honneur de n’importe quoi, l’anniversaire de Michel-Ange ou l’inauguration de la gare d’Euston. Mais cela ne se fait pas. Les hommes ne deviennent avidement et splendidement matériels que pour une raison d’ordre spirituel. Supprimez le symbole de Nicée et autres choses analogues et vous causerez un préjudice inattendu aux marchands de saucisses. Supprimez l’étrange beauté des saints, il ne nous reste que la laideur bien autrement étrange de Wandsworth. Supprimez le surnaturel, il ne reste que ce qui n’est pas naturel.

Il me faut maintenant aborder une question très triste. Il est dans le monde moderne une admirable catégorie de gens qui protestent en faveur de cette antiqua pulchritudo dont parlait saint Augustin, et brûlent d’en revenir aux vieilles fêtes et aux cérémonies de l’enfance du monde. William Morris et ses disciples montrèrent combien les époques barbares furent plus brillantes que le siècle de Manchester. M. W. B. Yeats règle ses pas sur des danses préhistoriques, mais personne ne comprend et ne joint sa voix aux choeurs oubliés que lui seul peut entendre. M. George Moore collectionne tous les fragments de paganisme irlandais que la négligence de l’Église catholique a laissé subsister, ou que peut-être sa sagesse a conservées. Il y a d’innombrables créatures à lunettes et à robes vertes qui prient pour le retour de l’arbre de Mai ou des Jeux Olympiques. Mais il y a chez ces personnes quelque chose d’obsédant et d’alarmant qui permet de penser qu’elles ne célèbrent peut-être pas la Noël. Il est pénible de considérer la nature humaine sous un tel aspect, mais il semble bien possible que M. George Moore n’agite pas sa cuiller en criant lorsqu’on fait flamber le pudding. Il est même possible que M. W. B. Yeats ne fasse jamais éclater de pétards. Dans ce cas, où est le sens de tous leurs rêves de festivités traditionnelles ? Voilà pourtant une fort ancienne et joyeuse coutume, encore bien vivante dans la rue, mais ils la trouvent vulgaire. S’il en est ainsi, ils peuvent être bien certains d’appartenir à la catégorie des gens qui au temps de l’arbre de Mai auraient trouvé l’arbre de Mai vulgaire, qui au temps du pèlerinage de Cantorbéry auraient trouvé le pèlerinage de Cantorbéry vulgaire, et qui au temps des Jeux Olympiques auraient trouvé les Jeux Olympiques vulgaires, car il ne saurait y avoir de doute, ils étaient vulgaires. Il ne faut pas se faire d’illusions : si par vulgarité nous entendons grossièreté de langage, rudesse de manières, commérages, jeux brutaux, libations copieuses, il y eut toujours de la vulgarité partout où il y eut de la joie et de la foi dans les dieux. Partout où vous trouvez la foi, vous rencontrerez l’hilarité et partout où se rencontre l’hilarité elle entraîne quelques dangers. Et, tandis que la foi et la mythologie créent cette vie grossière et vigoureuse, à son tour cette vie grossière et vigoureuse fera toujours jaillir la foi et la mythologie. Si nous parvenons jamais à ramener les Anglais à la terre anglaise, ils redeviendront un peuple religieux et, si tout va bien, un peuple superstitieux. L’absence dans la vie moderne des formes les plus élevées et les plus basses de la foi est due, en grande partie, à notre éloignement de la nature, des arbres et des nuages. Si nous ne voyons plus de fantômes à tête de navets, c’est probablement faute de navets.

(Fin du chapitre sixième d’Hérétiques).

Noël et les esthètes (2)

Suite de la publication de « Noël et les esthètes », sixième chapitre d’Hérétiques de G.K. Chesterton. Notre manière de célébrer ce temps de la Nativité.

Et il y a cette différence entre les intentions et les méthodes, qu’il est fort difficile de juger des  intentions de l’Armée du Salut, très facile de juger de ses rites et de son milieu. Personne, sauf peut-être un  sociologue, ne peut apprécier si le projet d’habitations à bon marché du général Booth est bon, mais  n’importe quel être sain comprendra qu’il est bon de jouer des cymbales. Une page de statistique, un plan  de logements modèles, tout ce qui est rationnel est toujours difficile à concevoir pour un profane, mais ce  qui est irrationnel est à la portée de tous. C’est pourquoi la religion est née d’aussi bonne heure et s’est  étendue si loin, tandis que la science est venue au monde si tard et ne s’est pas répandue du tout. L’histoire  démontre d’une manière lumineuse qu’il n’y a que le mysticisme qui ait la moindre chance d’être compris  des masses. Le sens commun doit être gardé comme un secret ésotérique dans le temple sombre de la  culture. Ainsi, tandis que la philanthropie et la conviction des salutistes demeure un sujet de discussions  pour les docteurs, il ne peut y avoir de doute sur la sincérité de leurs fanfares, car l’action de la fanfare est  purement spirituelle et ne cherche qu’à aviver la vie intérieure. L’objet de la philanthropie est de faire le  bien, l’objet de la religion est d’être le bien, ne fût-ce qu’un instant, au milieu du tonnerre des cuivres.

La même antithèse existe dans une autre religion moderne, celle de Comte, généralement connue sous  le nom de positivisme ou culte de l’humanité. Certains hommes, tel M. Frédéric Harrisson, ce philosophe brillant et chevaleresque dont la personnalité seule parle en faveur de cette religion, nous dirait qu’il nous  propose la philosophie de Comte, mais dégagée de tous ses fantastiques projets de pontifes et de  cérémonies, de nouveau calendrier, de nouveaux jours fériés et de nouveaux saints. Il n’entend pas que  nous nous habillions commue des prêtres de l’humanité ou que nous tirions des feux d’artifice pour  l’anniversaire de Milton. A l’honnête comtiste anglais, tout cela, de son propre aveu, paraît un peu  absurde. Moi, cela me paraît la seule partie sensée du comtisme. En tant que philosophie il n’est pas  satisfaisant, il est de toute évidence aussi impossible d’adorer l’humanité qu’il est impossible d’adorer le  Savile Club ; tous deux sont d’excellentes institutions auxquelles il peut nous arriver d’appartenir.  Toutefois, nous voyons clairement que le Savile Club n’a pas créé les étoiles et ne remplit pas l’univers. Et  il n’est sûrement pas raisonnable d’attaquer la doctrine de la Trinité comme un exemple déconcertant de  mysticisme, pour nous demander ensuite d’adorer une créature qui représente quatre-vingt-dix millions de  personnes en un seul Dieu, sans confondre les personnes ni diviser la substance.

Mais si la sagesse de Comte fut insuffisante, sa folie fut sagesse. A une époque de modernisme  poussiéreux, alors qu’on tenait la beauté pour une chose barbare et la laideur pour une chose sensée, lui  seul vit qu’il faut toujours aux hommes la sainteté et la momerie. Il vit que, si les animaux ont tout ce qui  est utile, ce qui est véritablement humain est l’inutile. Il vit la fausseté de cette idée presque universelle  aujourd’hui que les rites et les formes sont des choses artificielles, superflues et corrompues. Le rite est en  réalité beaucoup plus ancien que la pensée ; il est beaucoup plus simple et plus libre que la pensée. Un  sentiment touchant la nature des choses ne fait pas seulement sentir aux hommes qu’il est certaines choses  qu’il convient de dire, il leur fait sentir qu’il est certaines choses qu’il convient de faire. Les plus agréables  de ces dernières consistent à danser, à bâtir des temples et à pousser des hurlements ; les moins agréables  consistent à porter des oeillets verts et à brûler vifs les philosophes contemporains. Mais partout les danses  religieuses précédèrent les hymnes et l’homme fut ritualiste avant de savoir parler. Si le comtisme s’était  répandu, le monde eût été converti non par la philosophie de Comte, mais par son calendrier. En  déconseillant ce qu’ils croient être la faiblesse de leur maître, les positivistes anglais ont brisé la force de  leur religion. Celui qui a la foi doit être prêt non seulement à être un martyr, mais à être un fou. Il est  absurde de dire qu’un homme est prêt à souffrir et à mourir pour ses convictions, s’il n’est même pas prêt à  porter pour elles une couronne sur la tête. Moi-même, pour prendre un corpus vile, je suis certain que je ne  pourrais lire les oeuvres complètes de Comte sous aucun prétexte. Mais je puis facilement me représenter  allumant avec le plus grand enthousiasme un feu de joie à l’anniversaire de Darwin.

Ce merveilleux effort a échoué et il n’est rien du même ordre qui ait réussi. Il n’y eut aucune fête  rationaliste, aucune extase rationaliste. Les hommes sont toujours en noir pour la mort de Dieu. Quand au  siècle dernier le christianisme fut violemment bombardé, le point le plus souvent et le plus brillamment  attaqué fut celui de sa soi-disant hostilité à la joie humaine. Shelley, Swinburne et toutes leurs armées ont  battu et rebattu le même terrain, mais ils ne l’ont pas modifié. Ils n’ont pas dressé un seul trophée ni un  seul emblème nouveau autour duquel la gaieté du monde puisse se rallier. Ils n’ont créé ni un nom ni une  nouvelle occasion d’allégresse. M. Swinburne ne suspend pas son bas dans la cheminée la veille de  l’anniversaire de Victor Hugo, M. William Archer ne s’en va pas dans la neige chanter aux portes des  ballades racontant l’enfance d’Ibsen. Dans le cours de notre rationnelle et lugubre année, une fête subsiste  de toutes les anciennes joies qui couvraient la terre entière. Noël demeure pour nous rappeler ces âges  païens ou chrétiens, où tous faisaient la poésie au lieu de laisser à quelques-uns le soin de l’écrire. Pendant  tout l’hiver, seules brillent dans nos bois les baies du houx.

(A suivre…)

Noël et les esthètes (1)

Dans son grand essai Hérétiques, G.K. Chesterton consacre tout un chapitre – le sixième – à Noël. À sa manière, bien sûr ! Nous commençons aujourd’hui la publication de larges extraits de ce chapitre dans la traduction de Jenny S. Bradley.

La terre est ronde, si ronde que les écoles d’optimisme et de pessimisme ont toujours discuté sur le fait de savoir si elle était tournée du bon côté. La difficulté de le savoir ne provient pas tellement du simple fait que le bien et le mal sont répartis en proportions à peu près égales ; elle provient de ce que les hommes ne sont pas d’accord sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. D’où les difficultés inhérentes aux religions laïques. Elles prétendent réunir ce qu’il y a de beau dans toutes les croyances, mais elles semblent avoir rassemblé tout ce qu’il y a en elles de plus ennuyeux. Toutes les couleurs mélangées devraient, si elles étaient pures, donner un blanc parfait. Mélangées sur n’importe quelle palette humaine, elles donnent quelque chose comme de la boue, quelque chose de très semblable à beaucoup de ces religions nouvelles. Un pareil mélange est souvent bien pire que n’importe quelle croyance prise séparément, même celle des Thugs. Ce défaut naît de la difficulté de distinguer ce qui est réellement bon et réellement mauvais dans une religion donnée. Ce dilemme pèse lourdement surtout sur ceux qui ont le malheur de penser que dans une religion quelconque les parties généralement tenues pour bonnes sont mauvaises et que les parties généralement tenues pour mauvaises sont bonnes.

Il est tragique d’admirer, et d’admirer sincèrement, un groupement humain d’après une photographie négative. Il est difficile de louer tous les blancs de leur noirceur et tous les noirs de leur blancheur. Ce fait se présente souvent par rapport aux religions humaines. Prenez deux institutions qui témoignent de l’énergie religieuse du dix-neuvième siècle : l’Armée du Salut et la philosophie d’Auguste Comte.

L’opinion courante des gens instruits sur l’Armée du Salut s’exprime dans des phrases comme celle-ci : « Il n’est pas douteux qu’ils ne fassent beaucoup de bien, mais ils le font sous une forme vulgaire et profane ; leurs intentions sont excellentes mais leurs méthodes sont mauvaises ». Pour moi, malheureusement, c’est tout le contraire qui me semble être vrai. J’ignore si les intentions de l’Armée du Salut sont excellentes, mais je suis bien certain que leurs méthodes sont admirables. Ces méthodes sont celles de toutes les religions intenses et robustes, elles sont populaires comme toute religion, militaires comme toute religion, publiques et émouvantes comme toute religion. Les salutistes ne sont pas plus respectueux que les catholiques romains, car le respect, dans le sens triste et délicat du terme, n’est possible qu’aux infidèles. Cette belle pénombre, vous la trouverez chez Euripide, chez Renan, chez Matthew Arnold, mais chez des croyants vous ne la trouverez pas. Vous ne rencontrerez chez eux que rires et provocations. Un homme ne peut éprouver cette sorte de respect pour une vérité dure comme le marbre, il ne peut l’éprouver que pour un séduisant mensonge. Et la voix de l’Armée du Salut, bien quelle se soit élevée dans un milieu vulgaire et qu’elle ait un vilain son, est réellement la vieille voix de la foi joyeuse et courroucée, chaude comme les orgies de Dionysos, farouche comme les gargouilles du catholicisme, impossible à confondre avec une philosophie. Le professeur Huxley, dans une de ses définitions spirituelles, appela l’Armée du Salut « le christianisme des corybantes ». Huxley fut le dernier et le plus noble de ces stoïques qui n’ont jamais compris la Croix. S’il avait compris le christianisme, il aurait su qu’il n’y a jamais eu et qu’il ne peut y avoir de christianisme sans corybantes.

(A suivre…)

1927 : Le Retour de Don Quichotte (3 et fin)

Reproduit dans la traduction française de 1928 comme dans celle de 1982, la dédicace de Chesterton mérite que l’on s’y arrête. Le Retour de Don Quichotte est, en effet, dédidé à W.R. Titterton. Le texte en est le suivant :

Mon cher Titterton,
Cette parabole pour réformateurs, comme vous le savez, a été conçue et en partie écrite il y a longtemps, avant la guerre; si bien que sur certains sujets, du fascisme aux danses nègres, c’était une prophétie tout à fait involontaire. C’est votre généreuse confiance qui l’a sortie de son poussiéreux tiroir; je ne suis pas sûr que la monde vous doive des remerciements; mais moi j’ai tant de raisons de vous remercier, et de reconnaître publiquement tout ce que vous avez fait pour notre cause, que je vous dédie ce livre. Bien à vous. G.K. Chesterton.
(Traduction de Maureen et Marc Poitou) 

Cette entrée en matière, en ouverture du roman, nous apprend en peu de lignes beaucoup sur son dessein et les circonstances de sa publication.

Tout d’abord Chesterton définit Le Retour de Don Quichotte comme une parabole sociale. Sa visée est nettement apologétique. Il s’agit à travers la forme romancée de faire passer auprès du lecteur, en le distrayant, les idées du courant distributiste qui, dans ces années vingt du XXe siècle, occupent beaucoup Chesterton et mobilisent toute son énergie.

L’idée même du roman date d’avant la Première Guerre mondiale et, de ce fait, Chesterton va jusqu’à se définir lui-même comme un prophète, bien qu’il précise l’aspect non conscient et involontaire de cet art de la prophétie.

Enfin, Chesterton salue le rôle de W.R Titterton, rôle essentiel et capital puisqu’il semble, aux dires de l’auteur, que c’est grâce à celui-ci que Le Retour de Don Quichotte a connu une réelle existence, d’abord pour les lecteurs du G.K.’s Weekly et ensuite pour les lecteurs du livre.

A ce stade, il convient de s’interroger sur l’identité de W.R. Titterton.

Né en 1876, deux ans après Chesterton, William Richard Titterton fut comme l’auteur d’Orthodoxie un journaliste, un écrivain et un poète. Ils se sont d’ailleurs rencontrés dans les locaux du Daily News, quotidien auquel Chesterton collabora jusqu’en 1914. Titterton fut aussi un militant de la Ligue distribustite et le premier rédacteur en chef adjoint du G.K.’s Weekly, organe de presse de la Distributist League. Comme Chesterton également, Titterton a collaboré à The New Age de A.R. Orage. Titterton s’est séparé de la Ligue Distributiste et du G.K.’s Weekly en 1928 tout en conservant son amitié à Chesterton. Il a été remplacé au poste de rédacteur en chef adjoint par Edward Macdonald. Il s’est converti au catholicisme en 1931.

L’année de la mort de Chesterton, il publie un biographie de l’écrivain, G.K. Chesterton, a portrait, premier livre paru après la mort de GKC. Edité par Douglas Organ à Londres, ce livre comprend 112 pages et neuf chapitres. Il débute par un poème de l’auteur dédié à G.K. Chesterton. Il comprend également un dessin représentant Chesterton une pinte de bière à la main, signé Sir Franck Carruthers Gould (voir l’illustration ci-dessous).

A la mort de Chesterton, W.R. Titterton écrira :

« Que ferons-nous sans lui? Vous qui le connaissez comme je l’ai connu, et avez pour lui une affection aussi profonde, vous êtes déconcertés par la perte que représente sa disparition. Comme une famille lorsque leur père meurt, nous sommes frappés. Pas besoin de vous dire ce qu’il a fait, ou ce qu’il représentait. Tout cela est dans notre sang. Je ne peux pas le décrire. Il était trop grand, et trop près, ainsi que trop simple. »

Aux yeux de Titterton, Chesterton était un enfant et un chevalier, toujours prêt à prendre les armes et, pourtant, incapable d’aller jusqu’au bout d’une polémique tellement il refusait d’être habité par la haine. Selon l’édition du 19 juin 1936 du Catholic Herald (page 2), W.R. Titterton était parmi les nombreuses personnes qui ont assisté à la messe de funérailles de Chesterton. Parmi beaucoup de personnalité (liste ci-dessous), on notera notamment le nom du vénérable Fulton J. Sheen, célèbre prélat américain, bien connu pour ses émissions radiophoniques et télévisées. Notons aussi la présence d’un traducteur en langue française de Chesterton, le belge Emile Cammaerts.

Archbishop of Westminster, the Bishop of Northampton, the Bishop of Sebastopolis (Mgr. J. Dey. D.S.0.), Mgr. C. W. Smith, D.S.O., Mrs. Chesterton (widow), Mr. Maurice Chesterton, Mr. Sydney Chesterton, Mr. and Mrs. Oldershaw, Mr. and Mrs. Charles Bastable, Miss Rhoda Bastable, Mrs. Cecil Chesterton, Mr. W. R. Titterton. Miss Dorothy Collins, Fr. Hilary Carpenter, 0.P., Fr. W. Weld, S.J. (Rector of Beaumont), Fr. Ronal i Knox, Dr. Fulton J. Sheen, Fr. C. C. Martindale, S.J., Fr. Vincent McNabb 0.P., Dom Ignatius Rice, 0.S.B., Mgr. Collings, Canon Marshall, Fr. Philip Hughes, Lord and Lady Desborough. the High Commissioner for the Irish Free State, Mr. Hilaire Belloc, Mr. and Mrs. Jebb, Mr. Max Beerbohm, Mr. and Mrs. J. L. Garvin, Mr. De La Mare, Mr. and the Hon. Mrs. Douglas Woodruff, Sir John Squire, Mr. Desmond MacCarthy, Mr. E. C. Bentley, Mr. A. G. Gardiner, Mr. Maurice Healey, K.C., Mr. Richard O’Sullivan, K.C., Mr. A Hungerford Pollen, Mr. James Douglas. Mr. Eric Gill, Mr. Aldous Huxley, Mr. G. C. Heseltine, Mr. and Mrs. F. J. Sheed, Mr. D. B. Wyndham Lewis, Mr and Mrs. Emile Cammaerts, Mr. and Mrs. Ellis Roberts, Mr. Gregory MacDonald.

William Richard Titterton est décédé en 1963, à l’âge de 87 ans.

1927 : Le Retour de Don Quichotte (2)

Publié en livre, en Angleterre, en 1927, The Return of Don Quixote ne met qu’un an pour traverser la Manche et connaître une édition française. Une première traduction est publiée en 1928 sous le titre Le Retour de Don Quichotte aux éditions Bloud et Gay, dans la collection « Ars et Fides » (il porte le numéro 10 de cette collection). Lancée en 1926, cette collection se définissait ainsi :

« La collection Ars et Fides se présente sous le double signe de l’art et de la foi. Elle publiedes romans, poèmes, biographies, carnets intimes – œuvres très diverses, mais qui toutes porteront témoignage, dans la liberté de l’écrivain et de l’artiste, d’une inspiration nettement catholique. Ars et Fides prétend ainsi servir le renouveau chrétien de la pensée et des lettres, qui est un des aspects du grand mouvement religieux d’aujourd’hui. Il paraît un volume tous les deux mois environ. Le tirage, sous la couverture de la collection, est relativement limité. »

Parmi les ouvrages déjà publiés au moment de la sortie du Retour de Don Quichotte, on pouvait lire, par exemple, L’Ile des saints, un roman de Paul Renaudin, le Carnet intime d’Amédée Guiard ou Le Bestiaire des deux testaments de Paul Cazin. Il était également annoncé Le Jour suprême de Johannes Joergensen. 

Le Retour de Don Quichotte comprend 248 pages et il est tiré à deux mille deux cents exemplaires (numérotés 1 à 2 200), à deux cents exemplaires hors commerce marqués E.P. et à quinze exemplaires réimposés sur vergé Hollande de Van Gelder Zonen, marqué de A à O. Etrangement, il n’est pas fait mention du nom du traducteur.

Les éditions de l’Age d’Homme publieront à nouveau une version en langue française de ce roman en 1982, dans la collection de la « Bibliothèque de l’Age d’Homme ». Dans cette version, l’ouvrage comporte 200 pages et précise bien le nom des traducteurs : Maureen et Marc Poitou, traducteurs également chez le même éditeur des Quatre petits saints du crime de G.K. Chesterton.

La question qui se pose évidemment est de savoir si l’Age d’Homme a repris la traduction de 1928 ou si ces éditions ont entrepris une nouvelle traduction. La comparaison des deux traductions permet d’apporter une réponse. Dans la version anglaise, le premier chapitre est intitulé : « A Hole in The Caste ». La traduction de 1928 a traduit « Un trou dans la distribution » alors que celle de Maureen et Marc Poitou a préféré « Un accroc dans les armoiries ». La suite du texte montre très clairement qu’il ne s’agit pas de la même traduction : 

Traduction de 1928 :

C’était par un matin sans nuage. La grande salle de Seawood Abbey était inondée de lumière, car elle s’ouvrait par de larges baies sur la terrasse qui dominait le parc.

Murrel, surnommé « le Singe » – nul ne savait plus pourquoi – et Olive Ashley profitaient tous deux de cette clarté pour s’occuper à peindre; mais leurs travaux ne se ressemblaient guère. Elle employait ses couleurs avec minutie, à l’imitation de ces joailliers qu’étaient les enlumineurs du Moyen Age. Elle professait un grand enthousiasme pour tout ce qui faisait partie d’un passé historique, dont elle avait d’ailleurs une idée assez vague. Lui, au contraire, était ouvertement moderne, et s’affairait autour de plusieurs pots remplis de couleurs très crues, avec des brosses grandes comme des balais.

 

Traduction de 1982 :

L’extrémité de la pièce la plus longue de l’abbaye de Seawood était baignée delumière; car les murs en étaient presque entièrement faits de fenêtres, et elle était en avancée sur une partie du jardin aménagée en terrasse, qui dominait le parc; et ce matin-là le ciel était presque sans nuage. Murrel, surnommé Chimpanzé pour une raison que tout le monde avait oubliée, et Olive Ashley profitaient de la lumière pour faire de la peinture; mais elle peignait en tout petit, et lui en très grand. Elle posait avec beaucoup de soin des pigments étranges, pour imiter la joaillerie à plat des enliminures médiévales; c’était sa passion, cela représentait, selon l’idée un peu vague qu’elle s’en faisait, ses liens avec le Passé et l’Histoire. Lui, par contre, était extrêmement moderne, et s’affairait avec plusieurs seaux de couleurs très crues et des pinceaux qui avaient presque rang de balais.

 

Le texte de Chesterton :

The end of the longest room at Seawood Abbey was full of light; for the walls were almost made of windows and it projected upon a terraced part of the garden above the park on an almost cloudless morning. Murrel, called Monkey for some reason that everybody had forgotten, and Olive Ashley were taking advantage of the light to occupy themselves with painting; though she was painting on a very small scale and he on a very large one. She was laying out peculiar pigments very carefully, in imitation of the flat jewellery of medieval illumination, for which she had a great enthusiasm, as part of a rather vague notion of a historic past. He, on the other hand, was highly modern, and was occupied with several pails full of very crude colours and with brushes which reached the stature of brooms.

A suivre…

1927 : Le Retour de Don Quichotte (1)

L’année 1926 a vu paraître plusieurs livres de G.K. Chesterton dont The Outline of Sanity et The Catholic Church and Conversion dont nous avons déjà parlés. A ces titres, il faut ajouter The Incredulity of Father Brown, troisième recueil des histoires du prêtre-détective (pour lequel nous renvoyons aux différents articles de ce blogue consacrés au Father Brown). La même année paraît également un recueil de poèmes, The Queen of Seven Swords, édité par Sheed and Ward (49 pages). En 1927, Chesterton publie chez Cecil Palmer un autre recueil de poèmes, plus important que le livre précédent, sous le titre Collected Poems, qui regroupe les précédents recueils, à l’exception pourtant de The Queen of Seven Swords et de Greybeard at Play. Mais 1927 est également l’année de la parution d’un nouveau roman, The Return of Don Quixote (Le Retour de Don Quichotte).

Couverture de la première édition

Il s’agit du dernier roman de Chesterton, publié à l’origine en feuilleton dans le G.-K.’s Weekly, du 5 décembre 1925 au 13 novembre 1926. Mais la publication ne fut pas achevée et, à la place, Chesterton proposa un résumé de la fin, publié dans le numéro du 20 novembre 1926.

Dans sa thèse, G.K. Chesterton, création romanesque et imagination (éditions Klincksieck), Max Ribstein indique que « la comparaison entre le feuilleton et la version définitive est très instructive ». Il explique notamment que si les corrections stylistiques sont rares, on voit que Chesterton a supprimé dans la version définitive près de sept cents lignes et qu’il a hésité sur les noms et prénoms des personnages, voire sur leur orthographe. Certains personnages ont d’ailleurs disparu ou changé de nom. Les chapitres sont également découpés différemment.

Max Ribstein, qui livre dans son livre, une étude fouillée de chacun des romans de Chesterton, note encore ceci qui nous semble juste :

Quixote est un roman d’idées plus qu’un roman de personnages, et la psychologie y tient peu de place. Du reste les personnages y parlent tous la même langue, le chestertonien. (…) L’essentiel est dans le message que Chesterton veut faire passer à tout prix dans ce livre : la croyance que l’avenir serait assuré par un remariage entre les époux séparés depuis trois cents ans que sont l’Angleterre et l’Eglise catholique ».

Max Ribstein est plus sévère, en revanche, en ce qui concerne la critique sociale qui habite ce livre. Mais c’est une permanence chez lui de ne pas voir l’intérêt des idées  distributistes qu’il qualifie sans originalité aucune « de vagues et passéistes ».

The Return of Don Quixote fut publié chez Chatto & Windus, à Londres, le 6 mai 1927 et chez Dodd, Mead & Company à New York, la même année. L’ouvrage comprenait un peu plus de 220 pages pour dix-neufs chapitres :

I A HOLE IN THE CASTE

II A DANGEROUS MAN

III THE LADDER IN THE LIBRARY

IV THE FIRST TRIAL OF JOHN BRAINTREE

V THE SECOND TRIAL OF JOHN BRAINTREE

VI A COMMISSION AS COLOURMAN

VII « BLONDEL THE TROUBADOUR »

VIII THE MISADVENTURES OF MONKEY

IX THE MYSTERY OF A HANSOM CAB

X WHEN DOCTORS DISAGREE

XI THE LUNACY OF THE LIBRARIAN

XII THE STATESMAN AND THE SUMMER-HOUSE

XIII THE VICTORIAN AND THE ARROW

XIV THE RETURN OF THE KNIGHT-ERRANT

XV THE PARTING OF THE WAYS

XVI THE JUDGMENT OF THE KING

XVII THE DEPARTURE OF DON QUIXOTE

XVIII THE SECRET OF SEAWOOD

XIX THE RETURN OF DON QUIXOTE

 A suivre…

1926 : L’Église catholique et la conversion (3 et fin)

Comme nous l’avions annoncé, nous reproduisons ici l’avant-propos de Hilaire Belloc à la première édition française de L’Église catholique et la conversion (Bonne Presse, 1952), dans la traduction de Robert Aouad.

AVANT‑PROPOS

C’est avec modestie que celui qui est né dans la foi peut aborder le sujet formidable de la conversion. Certes, il est plus facile à qui ignore encore la foi d’aborder ce sujet qu’à celui qui en eut le privilège dès son enfance. Aborder une expérience autre que la sienne (que l’on ne peut saisir qu’imparfaitement), révèle, à la fois, une sorte d’impertinence et une ignorance. Très souvent ceux qui sont nés dans la foi passent par des épreuves personnelles parallèles et, d’une certaine manière, semblables à celles qui conduisent les incroyants à la comprendre et à l’accepter. Souvent, dis‑je, ceux qui sont nés dans la foi traversent une période de scepticisme au cours de leur jeunesse, à mesure que les années passent, et c’est encore un fait commun (moins fréquent cependant qu’il y a une génération) que des hommes de culture catholique, connaissant l’Eglise dès leur enfance, la quittent à l’approche de l’âge viril sans jamais revenir. Mais il existe, de nos jours, un phénomène plus fréquent, et c’est à cela que je me réfère : les individus sur lesquels le scepticisme a exercé une si forte emprise au cours de leur jeunesse découvrent, par l’expérience des hommes et des formes diverses de la réalité, que les vérités transcendantales enseignées dans l’enfance gardent toute leur valeur au cours de la maturité.

Cette expérience du catholique de naissance peut, je le répète, être appelée, en un certain sens, un phénomène de conversion. Mais elle diffère de la conversion proprement dite, qui se rapporte plutôt à la découverte graduelle de l’Eglise catholique et à son acceptation par des hommes et des femmes qui commencèrent leur vie en ignorant son existence, pour qui elle n’a été, pendant leurs années de formation, qu’un nom peut‑être méprisé et certainement sans correspondance avec aucune réalité connue.

Semblables convertis sont peut‑être à la source de la vigueur croissante de l’Eglise catholique à notre époque. L’admiration que le catholique de naissance ressent envers leur courage correspond exactement à celle que l’Eglise des premiers siècles manifestait envers les martyrs. Car le mot « martyr » signifie « témoin ». Le phénomène de la conversion, qui se rencontre dans chaque classe et qui atteint toutes les catégories de personnalités, est le grand témoin moderne de la véracité de la foi, de ce fait que la foi est la réalité et qu’en elle seule se trouve le fondement de la réalité.

Moins on est instruit de ce sujet, plus on s’imagine que ceux qui entrent dans la cité de Dieu sont d’un modèle uniforme. On essaie de définir d’une manière simple l’esprit qui acceptera le catholicisme. On l’appelle désir de sécurité ou attrait des sens qu’exerce la musique ou la poésie. Ou bien encore, on le compare à cette faiblesse particulière (présente dans beaucoup d’esprits) par laquelle on subit l’influence d’autrui, qui modifie son propre caractère.

Une toute petite expérience des conversions-types de notre époque suffit à rendre ridicules pareilles assertions. Les hommes et les femmes pénètrent dans l’Eglise par toutes sortes d’accès possibles, utilisant tous les genres concevables de procédés : lent examen intellectuel, choc, vision, épreuve morale ou simple processus intellectuel. Ils y pénètrent par l’action d’une expérience étendue. Pour certains, cela se produit au cours d’un voyage, pour d’autres en étudiant l’histoire plus que ne le font la plupart des hommes, pour d’autres enfin par suite d’événements personnels de la vie. Non seulement les avenues qui conduisent à la foi sont infiniment nombreuses (bien qu’elles soient naturellement convergentes puisque la vérité est une et l’erreur multiple), mais les types individuels chez qui l’on peut observer le processus de la conversion diffèrent entre eux de mille façons. Si l’on définit quelle émotion ou quel raisonnement a introduit quelqu’un dans le bercail et si l’on essaye d’appliquer cela à un autre, on découvre que cela ne cadre pas. Chacun y pénètre suivant ses dispositions : le cynique aussi bien que le sentimental, le sot autant que le sage, le sceptique comme le conformiste. Aujourd’hui, vous êtes en  présence d’une entrée dans l’Eglise catholique due, sans nul doute, à l’exemple, à l’admiration et à l’inspiration d’un noble caractère ; le jour suivant, vous êtes témoin d’une entrée dans l’Eglise découlant d’une solitude complète, et vous vous étonnez de voir le converti ignorer encore la grande puissance du catholicisme sur la formation de la personnalité. Vous découvrez bientôt un troisième type totalement différent des deux premiers : celui qui entre dans l’Eglise non par suite de sa solitude ou de l’influence exercée par un autre esprit, mais à cause du mépris qu’il éprouve pour la médiocrité ou le mal qui l’environne.

L’Eglise est le foyer naturel de l’esprit humain.

La vérité est que si l’on cherche à rendre compte du phénomène de la conversion par un des systèmes qui l’expliquent par l’illusion, on n’aboutira à rien. Si vous vous imaginez que la conversion découle de telle ou telle cause erronée ou particulière, limitée et insuffisante, vous vous apercevrez bientôt qu’elle est inexplicable.

Il n’y a qu’une explication à ce phénomène – phénomène toujours présent mais particulièrement impressionnant pour les personnes cultivées non catholiques des pays de langue anglaise – il n’y a qu’une explication à la multiplicité des esprits attirés par le grand changement; et cette explication c’est que l’Eglise catholique est la réalité. Si beaucoup prennent une montagne éloignée pour un nuage, alors qu’elle est reconnue comme une masse stable du monde étant donné ses contours fixes et sa qualité permanente, par toutes sortes d’observateurs, et spécialement par des hommes connus par leur intérêt dans la question, par la sûreté de leurs yeux et par leurs doutes antérieurs, il devient évident que la chose que l’on voit est une réalité objective. Cinquante hommes à bord s’efforcent de distinguer la terre. Cinq, dix, puis vingt débarquent, prennent contact et s’en assurent pour leurs camarades. A ceux qui ne la voient pas ou qui la prennent pour un banc de brume, on peut faire remarquer le détail du contour, la structure des points reconnus, tels qu’ils ont été vus par les témoins les plus variés, les plus convergents et donc les plus convaincants – par certains qui ne désirent nullement que la terre soit là, par d’autres qui redoutent son approche, aussi bien que par ceux qui sont contents de la trouver, par certains qui ont longtemps ridiculisé l’idée que ce fût la terre – et de cette convergence de témoignages jaillit l’une des preuves innombrables sur lesquelles reposent les bases rationnelles de notre foi.

Hilaire Belloc