Les pauvres de Londres

Traduit par notre ami Didier Rance, publié dans L’Homme Nouveau, ce poème d’Hilaire Belloc est mis ici à la disposition d’un public plus large. Il révèle bien la spiritualité et les préoccupations de son auteur, qui mérite mieux que les caricatures auxquelles on le réduit le plus souvent. Belloc fut l’un – mais non le seul, comme l’image du « ChesterBelloc » façonnée par G.B. Shaw le laisse trop facilement croire – des grands amis de G.K. Chesterton après l’avoir été du frère cadet de celui-ci, Cecil Chesterton. Au nom de cette amitié, et des convictions partagées par les deux hommes, malgré des caractères différents, ce poème avait toute sa place ici.

« Dieu Tout-puissant dont la justice tel un soleil

Étincellera à tous les étages du Ciel,

Relevant ce qui est abaissé, redressant ce qui est détruit,

Brisant l’orgueilleux et aplanissant ce qui est cabossé.

 

Les pauvres de Jésus-Christ, au long des rues

Trempés par votre pluie, pieds nus dans votre neige,

N’ont ni foyer, ni épée, ni viande humaine,

Pas même le pain des hommes : Dieu Tout-puissant.

 

Les pauvres de Jésus-Christ, qu’aucun homme n’entend,

Ont attendu votre vengeance bien trop longtemps.

N’essuyez pas des larmes, mais du sang : nos yeux saignent des larmes.

 

Viens frapper nos damnés sophismes, et si fort

Que ton marteau brutal battant ce mal brutal

Fasse tomber l’abîme de deux fois dix mille ans. »

(© D.R.)

Les Mages

Pour la fête de l’Éphiphanie, voici un poème composé par Chesterton, The Wise Men, et qui fut publié dans un recueil en 1915 :

 LES MAGES

Marchez doucement, sous la neige ou la pluie,
Pour trouver l’endroit où sauront prier les hommes;
La route est partout si droite
Que nous pouvons nous perdre.

Oh ! nous apprenions à scruter,
Dès notre jeune âge, de torturantes énigmes,
Nous connaissons tous les secrets des labyrinthes,
Nous sommes les savants mages d’autrefois,
Et nous savons tout, sauf la vérité.

Nous avons tourné tout autour de la colline,
Nous avons perdu le bois au milieu des arbres,
Nous avons appris des noms très longs pour tous les maux
Et servi les dieux fous, appelant encore
Les furies: Euménides.

Les dieux de la violence ont pris le masque
De la vision et de la philosophie;
Le Serpent qui apporta le malheur aux hommes
Mord sa queue maudite
Et usurpe le nom de I’Eternité.

Allez humblement.., il a grêlé, il neige…
Allez baissant la voix et lanternes allumées
Tellement simple est la route
Que nous pourrions nous égarer.

Le monde se fait terrible et si blanc,
Et la blancheur du jour qui point nous aveugle;
Nous marchons effarés dans la lumière,
Car il est une chose trop grande pour qu’on la voie,
Une chose beaucoup trop simple pour qu’on la dise.

L’Enfant qui était avant le commencement des mondes
(… Nous n’avons qu’un pas à faire, Nous n’avons qu’à voir lever un loquet…)
L’Enfant qui jouait avec la lune et le soleil
joue avec un peu de foin.

La maison dont les cieux tirent leur nourriture,
La vieille maison étrange qui est la nôtre,
Jamais on n’y entend paroles trompeuses,
Et la Miséricorde y est aussi simple que le pain,
Et l’Honneur y est aussi dur que la pierre.

Allez humblement, humbles sont les cieux,
Basse et large et ardente est l’Etoile
La Crèche est si près de nous
Que nous pourrions voyager longtemps.

Oyez! le rire s’éveille comme un lion
Et rugit sur la plaine sonore,
Et tout le ciel crie et frémit,
Car Dieu lui‑même vient de renaître,
Et nous sommes des petits enfants qui marchent
A travers la neige et la pluie.

The Wise Men  (traduction E.-M. Denis-Graterolle)

 

A la demande de certains lecteurs, nous publions ci-dessous le texte original en anglais :

Step softly, under snow or rain,
To find the place where men can pray;
The way is all so very plain
That we may lose the way.

Oh, we have learnt to peer and pore
On tortured puzzles from our youth,
We know all the labyrinthine lore,
We are the three wise men of yore,
And we know all things but truth.

We have gone round and round the hill
And lost the wood among the trees,
And learnt long names for every ill,
And serve the made gods, naming still
The furies the Eumenides.

The gods of violence took the veil
Of vision and philosophy,
The Serpent that brought all men bale,
He bites his own accursed tail,
And calls himself Eternity.

Go humbly … it has hailed and snowed…
With voices low and lanterns lit;
So very simple is the road,
That we may stray from it.

The world grows terrible and white,
And blinding white the breaking day;
We walk bewildered in the light,
For something is too large for sight,
And something much too plain to say.

The Child that was ere worlds begun
(… We need but walk a little way,
We need but see a latch undone…)
The Child that played with moon and sun
Is playing with a little hay.

The house from which the heavens are fed,
The old strange house that is our own,
Where trick of words are never said,
And Mercy is as plain as bread,
And Honour is as hard as stone.

Go humbly, humble are the skies,
And low and large and fierce the Star;
So very near the Manger lies
That we may travel far.

Hark! Laughter like a lion wakes
To roar to the resounding plain.
And the whole heaven shouts and shakes,
For God Himself is born again,
And we are little children walking
Through the snow and rain.

Un poème de Chesterton dédié à Hilaire Belloc

Nous avons récemment consacré plusieurs articles à Hilaire Belloc, le talentueux ami de G.K. Chesterton, à la fois si proche par leurs communes idées et si différent de caractère et  d’attitude devant la vie. Quand en 1904 Chesterton – âgé de 3O ans – publie son premier roman, Le Napoléon de Notting Hill, il le débute par un poème adressé à Hilaire Belloc. Cette dédicace est composée de cinq strophes de huit vers chacune. Les allusions sont nombreuses à la vie de deux amis, notamment au Sussex où a vécu Belloc quand il était enfant et où il vivra à nouveau à partir de 1906 ou le Château-d’eau de Campden Hill, clin d’œil à l’enfance de Chesterton. Si l’un est un enfant de la campagne, l’autre vient de la ville et restera à jamais un citadin.  Présent aussi dans ce poème l’évocation de Dieu et l’allusion aux idées communes et au combat commun. Chesterton n’hésite pourtant pas à évoquer Nelson comme symbole de l’Angleterre immortelle, mais, vis-à-vis de son ami d’origine française, il se rattrape avec Austerlitz. Si Belloc fut d’abord particulièrement lié à Cecil Chesterton, le jeune frère de G.K. C., il devait devenir l’un des grands amis de ce dernier jusqu’à la mort de Gilbert en 1936. Dans ce poème, la philosophie de Chesterton apparaît déjà.

 

 

 A Hilaire Belloc

 

Pour chaque ville, pour tout endroit,
Dieu fit les étoiles spécialement.
Les enfants les regardent d’un air effaré,
Les voyant prises dans les branches d’un arbre.
Vous avez vu la lune du haut des dunes du Sussex,
Une lune de Sussex que nul encore n’avait explorée;
Celle que je vis était urbaine,
C’était le plus grand des réverbères de Campden Hill.

Oui, le Ciel est partout chez lui,
Ce grand chapeau bleu qui passe à toutes les têtes,
Et il en est de même (patience, ils touchent
Au but enfin, mes esprits égarés),
Il en est de même de l’héroïsme :
Il ne prendra fin qu’à la fin du monde,
Et en dépit des tristes machines qui tournent,
Ne craignez rien, mon ami.

 

Il n’a pas pris fin au tombeau de Nelson
Où se tient une Angleterre immortelle,
quand vos jeunes hommes élancés, tour à tour,
coururent boire la mort, tel un vin, à Austerlitz.
Et tandis que des pédants nous faisaient observer
Tel événement qui froidement, mécaniquement
Devait arriver, nos âmes murmuraient dans l’ombre
« Possible, mais il ne manque pas de choses plus probables »

Bien plutôt, parmi ces mornes étendues,
Tristes et nivelés, qui se prolongent au loin,
Le tonnerre des tambours jouera la valse de la guerre
Et la mort dansera avec la Liberté !
Bien plutôt les barricades flamboyantes lanceront
Le carnage à leurs pieds et la fumée au ciel,
La mort et la haine et l’enfer proclamant
Que les hommes ont trouvé quelque chose à aimer !…

Loin de vos plateaux ensoleillés,
J’ai vu la vision : Les rues que je suivais,
Ces rues droites et éclairés fuyaient et rejoignaient
Les rues étoilées qui vont vers Dieu.
Cette légende d’une heure épique,
Enfant, je la rêvais, et je la rêve encore
Sous le grand et gris Château-d’Eau
Qui, dressé sur Campden Hill, atteint les étoiles.

G.K. Chesterton
(traduction Jean Florence)

Les poèmes de Chesterton dans les Collected Works

La poésie de G.K. Chesterton est l’une des parties de son œuvre la plus mal connue en France. Il n’y a pratiquement pas de traduction de celle-ci, à part le recueil Poèmes choisis publié avant-guerre et réimprimé à l’identique récemment. On trouvera aussi plusieurs « chants » chestertonien dans son célèbre roman, L’Auberge volante (ici là, , et ). Les contes sont plus nombreux à avoir été traduits. On se reportera notamment au volume édité par l’Age d’Homme : La Fin de la sagesse et autres contes extravagants (et ici, , et).

Pour ceux qui maîtrisent la langue natale de l’auteur, il faut à nouveau saluer le travail effectué par Ignatius Press qui poursuit sa publication des œuvres complètes de Chesterton. Nous avions parlé du dernier volume (et ici) publié qui rassemble plusieurs articles publiés dans The Illustrated London News, une véritable mine pour le passionné de Chesterton. Auparavant un autre volume était paru, le dixième de la série, constituant le troisième volume consacré à la poésie de Chesterton.

Pour mémoire, rappelons que l’ensemble des recueils de poésies porte le numéro X, divisé en plusieurs parties. Si la première partie était introduite par Aidan Mackey, les parties II et III sont présentées, en revanche, par Denis J. Conlon. Deux chestertoniens de haute volée !

Le volume de la partie III est véritablement essentiel pour la connaissance de Chesterton poète puisqu’il comporte plusieurs textes majeurs comme « The Ballad of the White Horse » et les chants contenus dans « The Flying Inn ». Mais de nombreux autres poèmes sont aussi proposés, notamment ceux adressés à Rhoda Bastable, à Margaret Halford ou à la famille Nicholl ainsi que ceux qui furent écrits pour Frederica Elizabeth Spencer. On y trouve encore des textes de 1890, de 1900, de 1912 à 1914, période particulièrement difficile pour Chesterton confronté à l’Affaire Marconi, aux difficultés de son frère Cecil et à son départ du Daily News pour lequel il écrivait depuis 1901. On trouve encore des poèmes des années 1920 et 1930.

On pourra s’étonner de la présence de poèmes de ces différentes années, qui vont de la jeunesse de l’auteur à la dernière décennie de son existence, alors que deux volumes sont déjà parus. En fait, Chesterton a écrit plus de mille poèmes, de qualité très inégale, dont certains ont été retrouvés après la publication des deux premiers volumes. Leur présence dans cette troisième partie était indispensable.

(A suivre)

Lepanto de Chesterton (2)

Suite et fin du poème de Chesterton consacré à la bataille de Lépante et dont la première partie a été publiée ici.

 

 

Saint Michel est sur le Mont, aux routes marines du Nord,

(Don Juan d’Autriche a ceint son épée).

Où scintillent les mers grises, où court le flot hâtif,

Où les gens de mer peinent en hissant leurs voiles rousses,

Il secoue sa lance de fer et bat de ses ailes de Pierre :

Le bruit a traversé la Normandie, le bruit s’en est allé seul ;

Le Nord est plein de choses compliquées et de textes qui font mal aux yeux,

Et toute naïveté de colère et de surprise est morte ;

Un chrétien tue un chrétien dans une chambre étroite et poussiéreuse

Et le chrétien a peur du Christ et de son nouveau visage de fatalité,

Et le chrétien hait Marie que Dieu baisa en Galilée,

Mais Don Juan d’Autriche a chevauché vers la mer.

Don Juan qui appelle à travers la rafale et l’éclipse,

Clamant de sa trompette, de la trompette de ses lèvres,

Sa trompette qui dit ha !

Domino Gloria !

Don Juan d’Autriche a crié vers les vaisseaux.

 

Le roi Philippe est dans son cabinet, la Toison d’Or au cou ;

(Don Juan d’Autriche est paré sur le pont.)

Les murs sont tendus de velours noir et doux comme le péché,

Et de petits nains entrent et sortent en rampant.

Il tient une fiole de cristal dont les couleurs ressemblent à la lune.

Il la touche, elle frémit, et bientôt le voilà qui tremble,

Et son visage est comme un chancre de lèpre, blanc et gris,

Comme les plantes dans les hautes maisons fermées au jour,

Et la mort est dans la fiole, et la fin de toute œuvre noble.

Mais Don Juan d’Autriche a fait feu sur les Turcs.

Don Juan est à la chasse et ses chiens ont donné de la voix.

Le bruit de sa chasse a grondé à travers l’Italie

Canon après canon, ha, ha !

Canon après canon, hourra !

Don Juan d’Autriche

A lâché sa bordée.

 

Le pape était sans sa chapelle avant le jour et la bataille,

(Don Juan d’Autriche a disparu dans la fumée.)

La chambre dérobée dans la maison de l’homme où Dieu attend toute l’année.

La fenêtre secrète d’où le monde paraît si petit et précieux ;

Il voit comme en un miroir, sur la monstrueuse mer crépusculaire,

Les croissants de ces cruels vaisseaux dont le nom est mystère,

Ils jettent de grandes ombres vers l’ennemi, enténébrant la Croix et le Château ;

Ils masquent les lions empanachés sur les galères de Saint‑Marc ;

Et sur les vaisseaux sont les châteaux des chefs bruns, aux barbes noires,

Et au fond des vaisseaux sont les prisons où dans de multiples peines,

Des captifs chrétiens, malades et sans soleil, toute une race de forçats languit

Comme un peuple dans les villes englouties, comme une nation dans les mines.

Ils sont enfouis comme ces esclaves qui suaient, tandis que dans le ciel matinal

S’échelonnaient les dieux géants, quand la tyrannie était jeune.

Ils sont sans nombre, sans voix, sans espoir, comme ceux qui tombent ou qui fuient

Devant les chevaux des grands rois, dans le granit de Babylone.

Et plus d’un a perdu l’esprit dans sa morme cellule infernale

Où l’épie une face jaune à travers la grille de sa geôle,

Et il a oublié son Dieu, et il n’attend plus un signe…

(Mais Don Juan d’Autriche a rompu la ligne de combat !)

Don Juan tonnant du haut de la poupe aux couleurs de meurtre,

Rougissant l’océan comme la felouque sanglante d’un pirate.

Inondant de pourpre les argents et les ors,

Brisant les haches, faisant sauter les chaînes

Et voici affluer des milliers d’hommes qui peinaient sous la mer,

Blêmes de bonheur, aveuglés de soleil, saoulés de liberté.

 

Vivat Hispania !

Domini Gloria !

Don Juan d’Autriche

A délivré son peuple

 

Cervantès sur sa galère a remis l’épée au fourreau,

(Don Juan d’Autriche s’en revient couronné de lauriers.)

Il voit à travers une terre lasse une lente route d’Espagne

Où un chevalier maigre et fol à jamais chevauche en vain,

Et il sourit, mais pas à la façon des Sultans, et il rengaine sa lame.

(Mais Don Juan d’Autriche est revenu de la Croisade.)

 

1915

(Traduction E.-M. Denis-Graterolle)

 

 

Voici ce poème dit dans sa version originale anglaise : 

 

 


 

 

Lepanto de Chesterton

Pour cette rentrée, nous avons décidé de commencer en poésie, en publiant à partir d’aujourd’hui le grand poème épique de
Chesterton, Lepanto qui nous a été demandé par plusieurs lecteurs. La bataille de Lépante se déroula le 7 octobre 1571 et opposa la flotte chrétienne conduite par Don Juan d’Autriche, sous le nom
de « Sainte Ligue » à la flotte ottomane, placée sous le commandement du Kapudan Pacha Ali Pacha Moezzin. La bataille s’acheva par les victoire des chrétiens sur les Ottomans.

Dans son long poème, Chesterton fait allusion à l’absence de l’Angleterre et de la France (laquelle était alliée des
Ottomans). Il nomme aussi Cervantès, le célèbre auteur de Don Quichotte qui participa à cette bataille et y perdit sa main gauche.

Par ailleurs, en action de grâces pour cette victoire, le pape saint Pie V institua une fête annuelle sous le titre de Sainte
Marie de la Victoire que le pape Grégoire XII changea en fête de Notre-Dame-du-Rosaire. Elle est célébrée le 7 octobre. 

 

 

 

Bataille-de-Lepante.png

 

 

 

 

LÉPANTE

 

De blancs jets d’eau retombent dans les cours du soleil,

Et le sultan de Byzance a souri à leur rumeur ;

Un rire semblable aux jets d’eau, sur cette face redoutée,

Secoue la forêt sombre, la forêt de sa barbe,

Et tord le croissant rouge sang, le croissant de ses lèvres,

Car la mer au milieu des terres est ébranlée par ses vaisseaux.

Ils ont défié les blanches républiques sur les caps d’Italie,

Ils ont fouetté l’Adriatique autour du Lion de la mer ;

Le pape a rejeté ses armes de désespoir et de deuil,

Il appelle autour de la Croix les rois chrétiens et leurs épées.

La froide reine d’Angleterre contemple son miroir

L’ombre des Valois bâille à la messe ;

Aux îles fantastiques du couchant résonne faiblement le canon espagnol,

Et le Seigneur de la Corne d’Or rit dans le soleil.

 

 

Un bruit sourd de tambours, à peine on l’entend au creux des collines

Où sur un trône sans nom s’émeut seul un prince sans couronne,

Où, se levant de sa place douteuse, de son siège à demi honteux,

Le dernier chevalier d’Europe a pris au mur ses armes,

Le dernier troubadour attardé pour qui chanta l’oiseau

Qui jadis vers le Sud allait chantant, quand le monde était jeune.

Dans cet énorme silence, menu et sans peur,

Monte aux détours d’un chemin le bruit de la croisade :

L’appel fort des gongs et le grondement lointain des canons.

Don Juan d’Autriche part en guerre,

Ses raides étendards étalant sous les froides rafales nocturnes

Leurs noirs violets dans l’ombre, dans les lumières leur vieil or,

Et les torches rougissent le cuivre des timbales,

Puis les buccins, puis les trompettes, puis les canons, et le voici :

Don Juan rit dans sa belle barbe frisée,

Poussant du pied ses étriers comme il fait des trônes de la terre,

Dressant sa tête comme l’étendard des hommes libres

Lumière d’amour de l’Espagne, hourra !

Lumière de mort de l’Afrique

Don Juan d’Autriche

A chevauché vers la mer.

 

 

Mahound est en son paradis, plus haut que l’étoile du soir.

(Don Juan d’Autriche part en guerre.)

Son turban souverain s’agite aux genoux des houris éternelles,

Son turban où sont tissés les couchants et les mers.

Il fait trembler le jardin plein de paons en se levant de sa couche,

Il marche à grands pas sur les arbres, et il est plus grand que les arbres,

Et sa voix à travers le jardin est un tonnerre qui va faire lever

Le noir Azraël et Ariel et Ammon,

Les Géants et les Génies,

Myriades d’ailes et d’yeux,

Dont la forte obéissance brisa les cieux

Quand Salomon était roi.

 

 

Roux et pourprés, ils surgissent des nuages roux du matin,

Du fond des temples où les dieux jaunes ferment les yeux de mépris

En robes vertes et rugissants, ils se dressent au creux vert des vagues

Où sont des cieux écroulés et des couleurs mauvaises et des êtres sans yeux ;

Sur eux se resserrent les valves de la mer, et les forêts grises de la mer s’enroulent,

Tachées d’un mal splendide, la maladie de la perle ;

Ils s’enflent en fumée de saphir sortant des crevasses bleues du sol,

Ils s’assemblent et s’émerveillent et se prosternent devant Mahound,

Et il dit « Brisez les montagnes où se cachent les ermites,

Et criblez le sable roux et argenté de peur que n’y demeure un os de saint ;

Pourchassez les Giaours nuit et jour fuyant, sans leur laisser de trêve,

Car notre angoisse de jadis revient encore du couchant.

Nous avons posé le sceau de Salomon sur tout ce qui sous le soleil

Est savoir et douleur et patience des choses accomplies,

Mais un bruit court dans les montagnes, dans les montagnes je reconnais

La voix qui fit trembler nos palais voici quatre siècles

C’est celui qui ne dit pas « Kismet », qui ne connaît point la Fatalité,

C’est Richard, c’est Raymond, c’est Godefroy dans la porte !

C’est celui que la mort fait rire quand le jeu en vaut la chandelle.

Posez sur lui vos pieds, et que notre paix soit sur la terre. »

Car il entendait gronder les tambours et grincer les fusils,

(Don Juan d’Autriche part en guerre.)

Prompt et calme – hourrah !

Bondissant d’Ibérie !

Don Juan d’Autriche

A passé par Alcalar.

 

 

(À suivre)…