Le fameux télégramme du cardinal Pacelli, futur Pie XII

Portrait du cardinal Eugenio Pacelli, futur Pie XII

L’American Chesterton Society a publié récemment une reproduction du fameux télégramme (reproduit ci-dessous) envoyé par le Saint-Siège au moment du décès de G.K. Chesterton le 14 juin 1936. Signé du cardinal Pacelli, alors Secrétaire d’État et futur pape Pie XII (il sera élu le 2 mars 1939), ce télégramme a été lu lors de la messe de requiem célébrée en la cathédrale de Westminster, à Londres le samedi 27 juin 1936. À la demande du cardinal Hinsley, Mgr John O’Connor a chanté cette messe, le père ignatius Rice faisant office de diacre et le père Vincent McNabb de sous-diacre. De son côté, Mgr Ronald Knox a prononcé une vibrante homélie devant plus de 2000 personnes.

Le message du pape Pie XI, transmis par le cardinal Pacelli, fait part de la tristesse du Saint-Père et qualifie le défunt de « défenseur de la foi catholique » (Defender of the Catholic Faith). Un qualificatif qui peut apparaître normal pour saluer la mémoire d’un écrivain catholique qui a consacré une grande partie de son existence à défendre les vérités de la foi. Seulement, ce petit passage du télégramme du cardinal Pacelli, envoyé, rappelons-le au nom du pape Pie XI, créa justement la polémique et fit qu’une grande partie de la presse britannique refusa de reproduire le texte du message papal.

 

Le titre de « Defender of the Catholic Faith » est, en effet, une chasse gardée et l’on s’étonne que le cardinal Pacelli, si précis et si méticuleux d’habitude, ait laissé passer cette formule, à moins que le hasard ne soit pour rien dans cette affaire (mais pour quelle raison, alors ?) ou que la décision soit venue du pape lui-même.

Toujours est-il que le titre de « Defender of the Catholic Faith » (Fidei defensor, en latin) a été attribué au roi Henry VIII par le pape Léon X en remerciement de la publication de son ouvrage de défense des sept sacrements (Assertio septem sacramentorum) contre les positions de Luther, le roi se piquant, en effet, de théologie et défendant une position catholique jusqu’au moment de son remariage.

Mais lorsque Henry VIII a rompu avec Rome et s’est élevé au rang de chef de l’Église d’Angleterre, le pape Paul III l’a non seulement excommunié mais lui a enlevé le droit de revendiquer ce titre. En 1544, celui-ci lui a été attribué à nouveau par le Parlement et ses successeurs sur le trône d’Angleterre en ont hérité.

Privilège royal, le titre de « Defender of the Catholic Faith » ne pouvait donc être attribué, dans la logique anglicane, à un écrivain et qui plus est un écrivain catholique. En qualifiant ainsi G.K. Chesterton, Rome honorait certes la mémoire d’un valeureux combattant catholique mais soulignait aussi du même mouvement qu’elle n’acceptait toujours pas l’état de fait de l’établissement de l’Église d’Angleterre, coupée de Rome. N’est-ce pas pour cette raison d’ailleurs que tout en affirmant clairement cette vision, le télégramme prend soin, malgré tout, d’exprimer la sympathie du pape pour le peuple anglais ?

Le télégramme du cardinal Pacelli envoyé au nom du pape Pie XI est reproduit en Une du Catholic Herald du 3 juillet 1936

Dans son édition du 3 juillet 1936, le Catholic Herald fut l’un des seuls journaux anglais à reproduire – et en première page – le texte du télégramme papal ( reproduit ci-dessus) avant de publier en page 5 un article sur la poésie de Chesterton, complété par une colonne consacrée en page 13 aux personnalités présentes lors de la messe de Requiem. Nous reproduisons ici la liste dressée par le Catholic Herald :

La page du Catholic Herald du 3 juillet 1936

Le clergé était représenté par l’évêque de Lamus, Mgr Howlett, D.D., Mgr. le chanoine Jackman, D.D., Mgr. Brown, le chanoine Kernan, le chanoine Mahoney, le révérend Sir John O’Connell, K.C.S.G., Dom Clement Sherlock, 0.S.B., le père J. S. Leonard, C.M., le père J. Hurley, C.M., le père Raymond, C.P., le père Antoninus Maguire, 0.P., le père Brendan, C.P., le père H. Burrows, &J., le père Seyres, S.C.J., les révérends W. S. Bainbridge, J. Breen, J. Chatterton, E. Gonzales, E. Langdale, D. Mathew, Litt.D., B. Murphy andG. L. Smith.

On notait la présence des ambassadeurs de Belgique et de Pologne, du représentant de l’ambassadeur de France et du Haut Commissaire de l’État libre d’Irlande.

Parmi les membres de la famille, Mrs. Chesterton (son épouse), Mrs. Cecil Chesterton, et Miss P. Oldershaw,

De nombreux écrivains étaient également présents : Mr. Walter de la Mare, Mr. Arnold Lunn, Mr., J. B. Morton, Mr. Wyndham Lewis, Mr. Max Beerbohm, Mr. W. R. Titterton, Miss May Bateman, Mr. Michael MacDonagh, Mr. Wilkinson Sherren, Mr. Stacy Aumonier, Dr. Halliday Sutherland, Mr. E. J. Macdonald, Miss Rose Macaulay.

Détail de la page 13 du Catholic Herald du 3 juillet 1936

On notait aussi la présence du comte et de la comtesse de Iddesleigh, du vicomte et de la vicomtesse FitzAlan, de Lord Lovat, Lord Clonmore, Lady (Hugh) Clifford, Sir Patrick Hannon, Algernon Bowring, K.C.S.G., Frederick W. Chambers, K.S.G., Lady Armstrong, Lady Butt, Mr. et Mrs. Hilary Pepler, Lt.-Col. N. FitzHerbert, Mrs. John Boland, May Lady Hemphill, Mr. Maurice Healy, K.C., Mr. Vincent Connolly, Mr. Egerton, Clarke, Mr. and Mrs. Scott Gatty, Mr. and Mrs. Eric Gill.

Mr. and Mrs. G. H. M. Phillips, Mr. and Mrs. H. S. Paynter, Miss Bastable, Mrs. Burke, Miss Burke, des secrétaires des ambassades de Belgique et de Pologne, Mrs. Connolly Hewitt, Miss Galbraith, Mrs. E. Glanville, Miss Dorothy Gordon, Mr. J. L. Hammond, Mr. P. Taggart, Mrs. P. Lucas.

Mrs. St. Lawrence Toner, Mr. et Mrs. P. Seton Crisp, Mr. M. H. Ratton Lanktree, Mrs. Da Costa, Mr. H. J. Cody (president  de l’Université de Toronto), le professeur A. S. P. Woodhouse, Mr. et Mrs. Ellis Roberts, Mrs. Frank Schwab, Miss Barbara Ling, Mr. J. F. Thomas, Mrs. J. Diamond.

Mr. John Hitchcock, Captain Arthur Rogers (Liberty Restoration League), Mrs. Lenningan Lake, Mr. John Cargill, Mr. F. E. Yarker, Mr. A. Buyers, Mr. Francis Cowper, Mr. Stanley Morison, Mrs. Carey, Miss Borton, Mrs. F. B. Callaghan, Mrs. J. L. Garvin, Mr. Oliver Woods, Miss Clare Richmond, Dr. Hartigan.

Miss E. Maddock, Mrs. Hamilton Leigh, Mrs. S. Warden, Miss Green-Wilkinson, Major Green-Wilkinson, Dr. Roland Bramley, Mr. Richard Fletcher, Mrs. Alan Lister-Kaye, Mr. W. F. Tamplin, Mr. J. J. H. Consterdine and Mrs. Consterdine, Miss Raymond Barker, Miss Arrowsmith.

Mrs. Perrott, Miss Wardrop, Mrs. Gielgud, Mrs. Ernest Hernu, Mrs. Ferrers Guy, Mr. G. Ferrers Guy, Mrs. E. Dickinson, Miss V. Mead, Dr. Melville Smith, Lady Paget, Mr. P. Moloney; Mr. Denis Aspell (Grand Director, Catenian Association) et Mrs. Aspell, Mr. et Mrs. Charles D. Collins, Miss Collins, Mr. H. de Lacy Costello, Mr. J. F. Miller, Captain Colbeck, R.N.

Mr. H. B. Lloyd Jones, Mr. R. H. Saules, Mr. Basil Morant (représentant la Societé philosophique d’Angleterre), le professeur et Mrs. G. Temple, Mr. Wilfred Porter, Mrs. O’Gorman Hughes, Mr. et Mrs. K. de S. Isaacson, Mr. L. Travers, le capitaine et Mrs. Firth, Mr. C. F. Lohle (représentant messieurs Sliced et Ward).

Dr. Et Mrs. Craig, le professeur F. E. Hackett, Mr. Cecil Palmer, Dr. N. Bentley, le capitaine et Mrs. B. E. Porter, Mr. John Cargill, Mr. J. C. French, Mr. H. P. Morgan-Brown, Mr. A. J. Smith, Mr. Ralph Neale, Mrs. Gillett, Mrs. Geoghan, Mrs. Austin-Leigh, Mr. Gregory MacDonald, Mr. E. Mackinnon, Mr. J. J. C. Murphy, Mr. C. Shiel, Miss Walpole, Mrs.H. Wallis, Mrs. Armstrong White.

Fulton Sheen et Chesterton

Ceux qui ont lu l’article de ce blogue consacré au Retour de Don Quichotte, un roman de Chesterton (voir ICI) auront certainement remarqué que nous évoquions Mgr Fulton Sheen. Ce prêtre américain, né en 1895, reste certainement le plus célèbre homme de radio et de télévision catholique des États-Unis et, peut-être même, du monde. Avant de décéder en 1979, Mgr Sheen a marqué plusieurs générations d’auditeurs, d’abord par ses émissions de radio (The Catholic Hour de 1930 à 1950), puis de télévision (Life is Worth Living de 1951–1957, qui devient entre 1961 et 1968, The Fulton Sheen Program).

Sacré évêque en 1951, Fulton J. Sheen a reçu une formation philosophique et théologie d’abord auprès du Saint Paul Seminary (Minnesota) avant de poursuivre ses études à la Catholic University of Washington, D.C., puis à l’université catholique de Louvain en Belgique, réputée alors pour son enseignement thomiste. Loin de s’arrêter en si bon chemin, le jeune Fulton J Sheen, ordonné prêtre en 1919, continua à approfondir sa formation, à Rome, par un doctorat soutenu devant le Pontificium Collegium Internationale Angelicum, devenu depuis l’Académie pontificale Saint-Thomas d’Aquin, Agelicum.

L’abbé Sheen commencera vraiment sa vie sacerdotale en Angleterre avant d’être rappelé aux États-Unis par son évêque. C’est en Angleterre qu’il fait connaissance de Ronald Knox, prêtre catholique, auteur de romans policiers et grand ami de… G.K. Chesterton.

Dans son Autobiographie, Mgr Sheen rendra un profond hommage à l’auteur d’Orthodoxie en indiquant que celui-ci a exercé sur lui l’influence la plus importante en matière d’écriture.

Pourtant, les deux hommes semblaient très différents, d’autant que Fulton J. Sheen était un philosophe et un théologien que l’on pourrait qualifier de professionnel.

Cependant, en 1925, c’est G.K. Chesterton qui préface son premier livre God and Intelligence in Modern Philosophy (« Dieu et l’intelligence dans la philosophie moderne. Une étude critique à la lumière de saint Thomas d’Aquin »). Dans sa préface, Chesterton traite du rapport de la foi et de la raison, dans un mode finalement très proche de celui de Benoît XVI. Attaquée par les rationalistes puis par des antirationalistes, l’Église catholique apparaît à ses yeux comme celle qui donne à la raison sa juste place. « L’Église, écrit-il, est plus grande que le monde, et à juste titre, elle a résisté aux rationalistes étroits qui soutenaient que l’ensemble du monde peut être abordé de la manière dont on aborde les choses matérielles. Mais elle n’a jamais dit que ces choses ne devaient pas être approchées, ou que la raison n’était pas le bon instrument pour ce faire, ou que tout le monde avait le droit d’être déraisonnable pour comprendre quoi que ce soit. Elle défend la sagesse du monde, comme elle défend la manière de saisir le monde ; elle défend le bon sens, la pensée cohérente et le fait que deux et deux font quatre. Et aujourd’hui, elle est seule à les défendre ».

On ne s’étonnera donc pas qu’en raison de ces liens entre les deux hommes, l’abbé Fulton J. Sheen fut présent à la messe d’inhumation de Chesterton, comme l’indique à cette époque, par exemple, le Catholic Herald dans l’article relatant cet événement.

Chesterton et John Ruskin

Dans la dernière livraison du Spectacle du monde, le journaliste Jacques de Guillebon consacre un long article à la figure trop méconnue en France de John Ruskin, peintre, poète et critique d’art, auteur notamment de plusieurs tomes de Modern Painters. Proche des « socialistes chrétiens » – terme devenu aujourd’hui équivoque et qui n’avait rien à voir avec l’infiltration marxiste au sein du christianisme –, Ruskin fut néanmoins un critique du libéralisme et du capitalisme. On peut découvrir aujourd’hui cet aspect de son œuvre, comme le signale d’ailleurs Jacques de Guillebon dans Spectacle du monde, avec l’édition de Quatre Essais sur les principes d’économie politique, publiés par les éditions « Le Pas de côté » sous le titre  Il n’y a de richesse que la vie.

Le lien entre Chesterton et Ruskin est évident et Jacques de Guillebon l’évoque dans son article seulement à travers l’évocation de sa théorie des trois âges de l’art (classicisme, médiévalisme et modernisme) qui annoncerait selon le journaliste, « son illustre successeur, G.K. Chesterton ».

S’il n’est pas aisé de voir en quoi Chesterton fut un successeur de Ruskin sur ce point, il est, en revanche, plus simple de savoir ce que l’auteur d’Orthodoxie pensait de celui de Modern Painters.

Faut-il s’en étonner ? Il y a dans le regard de Chesterton sur Ruskin une approche que l’on peut qualifier, sans jeu de mots, de paradoxale. Mais cet aspect paradoxal tient, en fait, davantage à Ruskin qu’à Chesterton, comme c’est d’ailleurs souvent le cas quand on veut bien regarder les choses de près.

Chesterton ne cache pas une certaine admiration pour John Ruskin, mais il l’admire surtout pour ses propos économiques et beaucoup moins pour son art et surtout pas pour la philosophie qui préside à celui-ci. Il l’a exprimé très bien ce point de vue dans The Victorian Age in litterature (Le Siècle de Victoria en littérature) :

« Il serait tout-à-fait injuste de dire de Ruskin qu’il y avait une contradiction majeure entre ses goût médiévaux et son caractère fort peu médiéval mais de petites inconséquences ne font rien à qui que ce soit. Il n’est pas vraiment faux de dire de lui qu’il paraissait vouloir toutes les parties d’une cathédrale… sauf l’autel ».

Ailleurs, dans le même livre, Chesterton écrit :

« Ruskin fut rarement aussi sensé et logique – à tort ou à raison – que lorsqu’il parlait d’économie. C’est à propos de paysages et d’histoire naturelle, qui étaient son domaine, qu’il débita les plus brillantes absurdités. Sous réserve de ses propres limites, il fit preuve du bon sens le plus objectif à propos d’économie politique, qui n’était pas du tout son affaire ».

C’est toujours à propos de Ruskin que Chesterton écrit cette remarque qui aurait pu être formulée par Ruskin : « que la pire chose avec les économistes c’est qu’ils ne sont pas économistes et qu’ils ratent bien des choses essentielles même en économie ».

Comme le note encore très judicieusement Chesterton, le problème (assez commun, en fait) de Ruskin fut « d’accepter l’art catholique, mais non la morale catholique ».

Au besoin, l’auteur de The Victorian Age in Litterature manie même une certaine ironie :

« Nous sentons qu’un homme comme Ruskin se déshonore quand il arbore un air solennel pour déclarer les constructions métalliques sont laides et chimériques, mais que l’objection la plus lourde à leur encontre est que la Bible n’en fait aucune mention ; cela nous fait la même impression que s’il avait déploré de ne pouvoir trouver de brosses à cheveux chez le prophète Hababuc ».

Et, pourtant, lChesterton admire en Ruskin l’écrivain, le qualifiant « d’artiste de la prose » :

« En artiste de la prose il est l’un des produits les plus miraculeux du très poétique génie de l’Angleterre. La longueur d’une phrase de Ruskin rappelle la portée des longues flèches dont se vantaient les tireurs au grand arc. Son trait n’est pas la flèche de trois pieds, c’est une longue lance; c’est un javelot qui tire. Mais tout cela file, léger comme un oiseau et tout droit comme un boulet. (…) La phrase chez Ruskin se ramifie dans des parenthèses et des propositions relatives comme un arbre puissant et droit étend embranchements et rameaux dont le fardeau s’allège plus qu’il ne s’alourdit. »

Dans le texte que Chesterton consacra à Ruskin dans un ouvrage collectif de présentation de différents auteurs par différents écrivains (ou l’inverse), GKC a cette remarque, qui résume bien au fond sa pensée sur Ruskin :

« Nous sommes en désaccord avec Ruskin comme nous disons que nous sommes en désaccord avec un ami qui a mal tourné » (The Book-Fair : The Bookman’s Guide to the choice of books). 

Drôles de noces d’argent

Fondé en 1672, sous le titre de Mercure Galant, le Mercure de France est à l‘origine une revue, devenue aujourd’hui une maison d’édition. Dans le numéro du 1er août 1930, le critique Henry D. Davray évoque, dans la rubrique « Lettres anglaises », ce qu’il qualifie de « noces d’argent » de G.K. Chesterton avec The Illustrated London News. L’écrivain ou le journaliste – on verra que la distinction est importante pour le critique et qu’au besoin elle donne naissance à une pointe de chauvinisme – vient, en effet, de célébrer 25 années de collaboration avec le périodique anglais.

Un mot sur Henry D. Davray ou Henry-David Davray. Né en 1872 (deux ans avant Chesterton) sous le nom de Durand, cet originaire de la région parisienne vient très tôt vivre dans la Manche, dans la région de Bricquebec, chez sa marraine, Simone de Vaudiville. Traducteur et critique littéraire, il aide à la découverte de la littérature anglaise outre-Manche. Il est notamment le traducteur de La Guerre des mondes de H.G. Wells. Il sera fait commandeur de l’Ordre British Empire par le roi George VI, en 1940, avant de mourir en 1946. Il a longtemps tenu dans Le Mercure de France la rubrique « Lettres anglaises ». Nous reproduisons ci-dessous le passage consacré à Chesterton dans le numéro du 1er août 1930 de cette publication.

Avons‑nous beaucoup de journalistes, – appelons‑les écrivains, ou critiques, si ces étiquettes les flattent, – qui aient tenu pendant vingt‑cinq ans la même rubrique dans le même périodique? C’est ce qui vient d’arriver à notre ami G. K. Chesterton. Alors qu’il y pensait le moins, quelqu’un lui fit remarquer qu’il avait commencé en 1905 sa chronique hebdomadaire dans The Illustrated London News. Cependant, il s’interrompit deux fois, la première au début dc la guerre, à la suite d’un grave accident, et la seconde pendant les quelques semaines que dura son voyage en Palestine et que son inséparable Hilaire Belloc le remplaça. Chesterton a certainement donné, dans ces chroniques, quelques‑unes de ses plus brillantes pages, qui, du reste, ont paru par la suite en volume. On a prétendu que les Anglais étaient inégalables dans ce genre d’essai. Qu’il y soient excellents, nul n’y contredit, et Mr G. K. Chesterton en est un exemple; mais nous avons en France des journalistes, – et par là j’entends des littérateurs cultivés, de véritables écrivains, – qui ne leur cèdent en rien. Ils s’en distinguent à coup sûr par la brièveté, la concision, la clarté, la finesse. Je ne sais rien en Angleterre qui soutienne la comparaison, par exemple, avec le « papier » quotidien qu’André Billy donna pendant plusieurs années au Petit Journal; de même, parmi les chroniques littéraires qui ornent nos quotidiens, celle de Billy, dans L’Œuvre, prend place parmi les moins pédantes, et les plus « dans la vie ». Celles de Chesterton sont surtout dans le paradoxe; c’est un jeu où il l’emporte de loin sur tous ses confreres. Reconnaissons que si, depuis quelque temps, il a cessé d’abuser de cet exercice, ce n’est ni par lassitude, ni par relâchement; si ce n’est plus le jeu de la jeunesse cabriolante et espiègle, c’est l’escrime d’un esprit toujours souple, toujours étincelant, mais qui dédaigne désormais les faciles fioritures. A certains, le point de vue où se place Chesterton paraîtra étroit et désuet, mais son humour et la subtilité dc ses commentaires font de lui l’un des plus redoutables défenseurs de la pensée catholique Outre‑Manche. Pour célébrer ses noces d’argent avec l’Illustrated London News, il va de nouveau réunir en volume un choix d’essais publiés dans cette vieille revue.

Henry D. Davray

Connaissez-vous le « mooreeffoc » ? (2 et fin)

Selon Tolkien, Chesterton a employé le terme de « mooreeffoc » derrière Dickens – une généalogie qui n’a rien de surprenant – pour signifier « l’étrangeté des choses devenues banales, quand on les aperçoit soudain d’un nouvel angle » (Faërie, p. 78.).

La mention de Dickens indique bien dans quel ouvrage nous pouvons en trouver l’origine. Chesterton l’utilise, en effet, dans sa biographie de l’écrivain, au chapitre III, intitulé « La jeunesse de Dickens » (The Youth of Dickens). Il cite dans ce chapitre un passage de l’autobiographie inachevée de Dickens et il rebondit sur l’utilisation que fait le créateur de David Copperfield de l’expression « moor eeffoc » (en deux mots). Voici cet extrait du texte de Dickens :

Je ne me souviens que d’une chose, c’est qu’il était situé près de l’église et que, dans la porte,, il y avait une enseigne ovale en verre avec ce mot Coffee Room, peint à l’adresse des passants. S’il m’arrive, encore maintenant, de me trouver dans tout autre café, mais où il y a aussi cette inscription sur une glace, et si je la lis à l’envers (moor eeffoc) comme je le faisais souvent alors dans mes sombres rêveries, mon sang ne fait qu’un tour.

Dickens nous livre donc la clef de l’étrangeté du mot « mooreffoc ». Il s’agit d’une sorte d’anacyclique (mais je fais appel ici aux spécialistes) qui, constitué de deux mots au point de départ, devient au fil du temps – est-ce de la responsabilité de Tolkien ? – un seul mot à part entière.

Sans attendre, Chesterton rebondit pour sa part sur l’utilisation qu’en fit Dickens et il en tire une véritable philosophie :

Ce mot baroque moor eeffoc est la devise de tout vrai réalisme ; c’est le chef-d’œuvre de ce bon principe réaliste, à savoir que la chose la plus fantastique est souvent le fait brutal. C’est du reste ce réalisme endiablé que Dickens avait adopté partout. Son monde ne se composait que d’objets inanimés ; la date sur la porte dansait devant les yeux de M. Grewgious ; le marteau de la porte grimaçait devant M. Scrooge, le Romain du plafond montrait au doigt M. Tulkinghorn ; le vieux fauteuil regardait Tom Smart de travers. Tout cela, c’est toujours Moor Eeffoc. On voit parce qu’on ne regarde pas.

Dickens, NRF/Gallimard, trad. par Achille Laurent & L. Martin-Dupont, p. 32.

Nous sommes ici au cœur d’un des aspects de la philosophie de Chesterton, à savoir que le merveilleux, le fantastique, l’extraordinaire ne se niche pas au creux de l’impossible, mais dans la banalité des faits ordinaires, à condition que l’homme pose un regard différent, celui du matin du monde, pour en percevoir la radicale nouveauté. Chesterton l’écrira deux ans plus tard au chapitre six d’Orthodoxie (« Les paradoxes du christianisme ») :

Peut-être la chose extraordinaire est-elle la chose ordinaire ; du moins la chose normale, le centre.

Il l’a exprimé au tout début du même livre en utilisant l’image du navigateur qui débarque en Angleterre croyant abordé une île inconnue et livrant ainsi au lecteur son projet philosophique :

Souvent, j’ai eu la tentation d’écrire un roman dont le héros serait un yachtman anglais qui, ayant commis une légère erreur de navigation, découvrirait l’Angleterre en croyant aborder une île inconnue des mers du Sud. Force m’est de constater que je suis tantôt trop occupé, tantôt trop paresseux pour écrire ce beau livre. Mieux vaut donc en dévoiler le thème et m’en servir pour illustrer un raisonnement philosophique. On peut à bon droit imaginer que l’explorateur (armé jusqu’aux dents et s’exprimant par gestes), venu planter le drapeau anglais sur un temple barbare qui n’est, en fin de compte, autre chose que le Pavillon de Brighton, s’est senti un peu sot. Il n’est pas dans mon propos de nier ici qu’il ait paru tel. Mais si vous vous figurez qu’il se soit trouvé idiot, ou que le sentiment du ridicule ait été la raison unique ou prédominante de son émotion, c’est que vous n’avez pas étudié avec toute la délicatesse voulue la riche nature romanesque du héros de ce conte. Son erreur fut en vérité des plus enviables ; et, s’il est l’homme que je crois, il le sait. Que peut-il y avoir de plus délicieux, en effet, que de ressentir en l’espace de quelques minutes toutes les terreurs exaltantes d’une expédition lointaine et toute l’humaine sécurité du retour chez soi ? Quoi de plus enchanteur que le divertissement de découvrir l’Afrique du Sud sans l’écoeurante nécessité d’y débarquer ? Quoi de plus magnifique que de tendre toute son énergie vers les rives lointaines de la Nouvelle-Galles du Sud pour atterrir, dans un ruissellement de larmes de joie, sur la bonne vieille Galles du Sud ? Tel me semble être du moins le véritable problème qui se pose aux philosophes. Tel est, en un certain sens, le véritable problème de ce livre. Comment pouvons-nous tout à la fois nous étonner devant ce monde et nous y sentir chez nous ? Comment cette étrange cité cosmique, peuplée de créatures diverses, éclairée par des lampadaires antiques et monstrueux, comment ce monde peut-il nous offrir simultanément la magie d’une ville inconnue et le confort, la fierté d’être notre ville ?

Dans toute son œuvre, Chesterton a mis en œuvre le principe « mooreeffoc », nous permettant à notre tour de redécouvrir une chose ancienne sous une appellation qui jusqu’ici nous avait échappés.

Connaissez-vous le « mooreeffoc » ?

C’est au hasard d’un travail sur Tolkien que ce terme à l’aspect barbare et sombre m’est tombé sous les yeux. Pourquoi seulement maintenant ? À vrai dire, je ne me l’explique pas vraiment. J’ai lu une bonne dizaine de fois le célèbre essai de Tolkien sur la Faërie et c’est seulement lors d’une toute récente (re)lecture que mon regard a été accroché par cet étrange mot. Le plus étonnant est que Tolkien le relie à Chesterton (et à Dickens), ce qui aurait dû depuis longtemps attirer mon regard.

Voici, en attendant davantage d’explication, ce qu’en dit Tolkien :

Naturellement, les contes de fées ne sont pas les seuls moyens de recouvrement ni la seule méthode prophylactique contre la perte. L’humilité suffit. Et il y a (spécialement pour les humbles) le Mooreeffoc, ou Fantaisie chestertonienne.

Dans son essai, Tolkien évoque donc une fantaisie chestertonienne qui aurait quelque chose de spécifique et peut-être de différent par rapport à la fantaisie de Tolkien. Au paragraphe précédent, l’auteur du Seigneur des anneaux explique ce qu’il entend par « recouvrement » et il le fait avec une certaine prudence, pour ne pas risquer les réactions des philosophes professionnels.

Selon lui, le « recouvrement » – « qui implique le retour et le renouvellement de la santé » – est le retour à une vue claire qui consiste à voir les choses comme elles sont ou « comme nous sommes (ou étions) censés les voir – comme des choses séparées de nous-mêmes ».

Bien que Tolkien utilise ensuite l’image de la vitre pleine de buée qu’il faut nettoyer, on retrouve là un thème chestertonien, présent dans plusieurs de ses ouvrages, symbolisé chez lui par le fait de se mettre à l’envers pour voir le monde à l’endroit. Il y a chez les deux écrivains anglais, si différents par ailleurs, cette même volonté d’un retour à la santé par le biais d’un renouvellement du regard.

Et c’est là qu’intervient le principe « mooreeffoc » de Chesterton. Toujours dans Faërie, Tolkien poursuit donc son explication :

Mooreeffoc est un mot fantastique, mais on pourrait le voir écrit dans chaque ville de ce pays. C’est la Salle-à-manger, observée de l’intérieur à travers une porte vitrée, telle que Dickens l’avait vue par un sombre jour londonien ; et Chesterton l’a employé pour signifier l’étrangeté des choses devenues banales, quand on les aperçoit soudain d’un nouvel angle. La plupart des gens admettraient que cette « fantaisie » est assez salutaire ; et elle ne peut jamais manquer de matière. Mais elle n’a, à mon avis, qu’une portée limitée ; pour la raison que le recouvrement de la fraîcheur de la vision est sa seule vertu.
Faërie, Christian Bourgois éditeur, trad. Francis Ledoux, 1996, p. 78.

Il est apparaît donc que pour Tolkien le « mooreeffoc » ne va pas aussi loin que le conte de fée (la faërie) dans la compréhension qu’il en a. Il a pris soin cependant de le signaler. Un tel avis mérite d’être pris en compte.

À suivre…

Chesterton vu par Jean Blum (2 et fin)


Nous publions ci-dessous la suite de l’extrait du très long article de Jean Blum (qui traduira Chesterton sous le pseudonyme de Jean Florence) publié dans le numéro de janvier-février 1910 de La Revue Germanique.

Selon Cécile Boillot qui a consacré une thèse de l’école des Chartes à cette revue :

La Revue germanique, fondée en 1905, se propose en effet d’être un médiateur entre la France et l’Allemagne en tenant le public lettré français au courant de toutes les manifestations de l’esprit en Allemagne et en Angleterre. La Revue germanique permet donc une approche des milieux intellectuels sensibles à la culture allemande des années 1900 jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Elle contribue également à donner un nouvel éclairage sur l’histoire d’une discipline, les études germaniques. La Revue germanique est en effet un témoin privilégié de la confrontation d’un groupe de germanistes à la réalité politique brutale du national-socialisme. L’intérêt de cette revue est d’être une source pour la connaissance de cette situation unique, qui n’a d’équivalent dans aucune autre discipline scientifique : les spécialistes de l’Allemagne sont en effet les spectateurs des bouleversements majeurs que subit leur objet d’étude entre 1933 et 1939.

Voici donc la suite et la fin de notre extrait :

 

 

 

Frances Chesterton

Frances Alice Chesterton, née Blogg

Il faudra que nous parlions un jour en détail de Frances Alice Chesterton (28 juin 1869-12 décembre 1938), l’épouse discrète et fidèle de l’écrivain. Pour aujourd’hui, nous voudrions seulement signaler le livre qui vient de paraître sous le titre, How Far Is it to Bethlehem, édité par l’American Chesterton Society. Il s’agit d’un recueil des pièces de théâtre et de poèmes de Frances Chesterton, rassemblés et présentés par Nancy Carpenter Brown, membre de la direction de l’American Chesterton Society et qui anime également un blog personnel.

Spécialiste de Frances Chesterton, née Blogg, Nancy Carpenter Brown travaille également à une biographie de l’épouse de Chesterton, attendue avec impatience car elle permettra certainement de mieux la connaître et de mieux connaître également l’écrivain. Nancy Carpenter Brown a également conseillé la réalisation que l’on pourra voir ci-dessous, album de photographies nous montrant Frances Chesterton.

Signalons aussi que plusieurs des poèmes de Frances ont été mis en musique. C’est le cas notamment de How Far Is it to Bethlehem (arrangement : Geoffrey Turton Shaw, 1879-1943) qui sert de titre au recueil de Nancy Carpenter Brown. On peut en écouter une interprétation ci-après.

Voici également la partition de ce chant :

Une partition qui a fait le tour du monde… :

Aperçu d’une édition rare d’un conte de Chesterton

The Turkey and the Turk est un texte de Chesterton qui date de 1925. Il s’agit d’un conte ou plutôt d’une ballade en forme de pastiche d’un jeu de mimes traditionnels pour la fête de Noël. Parmi les personnages, on trouve un Turc, une dinde, saint Georges, un croisé anglais, un médecin allemand et une princesse. Dans cette histoire, Chesterton met en cause le fatalisme oriental auquel il ne veut pas voir l’Europe succomber. Les valeurs européennes sont représentées aussi bien par le Père Noël que par saint Georges alors que le médecin allemand caractèrise le militarisme prussien que Chesterton avait en horreur.

Cette pièce a été publiée pour la première fois dans le G.K.’s Weekly, le 5 décembre 1925, accompagnée de deux dessins de Thomas Derrick, l’un des illustrateurs de l’hebdomadaire distributiste. Elle a connu un tirage exceptionnel en 1930,  puisque cent exemplaires ont été tirés sur les presses à mains Saint-Dominique de la « Guild of St Joseph and St. Dominic of Ditchling », une communauté d’artistes catholiques, d’inspiration distributiste, fondée par le graveur et typographe Eric Gill (voir ici et ). Selon les traditions artisanales mises en œuvre à Ditchling, le papier avait été aussi fabriqué à la main.

Ces exemplaires ont été numérotés de 1 et 100 et signés à la fois de l’auteur, G.K. Chesterton et de l’illustrateur, Thomas Derrick. Il semblerait qu’une partie de ce tirage ait été brûlé dans les années cinquante, sans que l’on sache exactement le nombre d’exemplaires concernés. Mais plusieurs exemplaires sont encore existantes, notamment celui de la British Library.

Voici quelques aperçus de cette édition exceptionnelles.

Un manuscrit de Chesterton : I Told You So

Nous reproduisons ci-dessous le manuscrit d’un article de Chesterton écrit en 1913, dont le titre est : I Told You So (Je vous l’avais bien dit).

I Told You So traite de la grève d’octobre 1913 à Dublin. Il aborde la situation des catholiques irlandais et le rôle que joua alors Dora Montefiore (1851-1933). Cette  militante féministe et socialiste mit alors au point un plan pour conduire les enfants de Dublin en Grande-Bretagne afin qu’ils ne souffrent pas de la faim pendant la durée de la grève. Le projet fut publiquement condamné par l’archevêque de Dublin. Les participants à cette opération furent arrêtés et accusés d’enlèvement (l’accusation tomba par la suite).

Nous reproduisons ici le manuscrit de cet article puis le tapuscrit (l’ensemble vient du site Literary Worlds. C’est l’occasion d’admirer l’écriture de Chesterton, très lisible et de remarquer (page 2 du manuscrit et page 3 du tapuscrit) la présence du phrase en français.

Le tapuscrit :