Café littéraire avec Chesterton

Rivière

On nous prie d’annoncer :

L’ECRIT POUR LE DIRE, propose des Cafés Littéraires

Dimanche 14 Février, 16h / 18h
VIE ET ŒUVRE DU DIVIN CHESTERTON
(F. Rivière, Ed. Rivages)

Gilbert Keith Chesterton, est l’un des plus importants écrivains anglais du début du XXe siècle qui excella comme journaliste, poète, biographe, nouvelliste…
Chesterton est surnommé « le prince du paradoxe ». Il utilise abondamment les proverbes et dictons populaires, et notamment les lieux communs en les détournant de leur sens.
Il est particulièrement renommé pour ses œuvres apologétiques et même ses adversaires ont reconnu l’importance de textes comme Orthodoxie ou L’Homme éternel. Jorge Luis Borges le revendique comme l’un de ses principaux maîtres.

Présentation de  la biographie qui lui est consacré & Lecture d’œuvres.

Réservation conseillée : 06 15 67 01 89 – Participation : 8 € et réduit : 5 € (Etudiants, RSA, difficultés financières)
– Formule goûter : 6 €  (consommation obligatoire)
Rencontres animées par Thierry Missonier
L’Ecrit pour le Dire. Adhésion (25 € : Gratuité pendant 1 an).
Obtenir nos programmes : lecritpourledire@gmail.com.
– Courrier : 9, rue C. Franck, 75015 Paris.

 

Chesterton et l’indissolubilité du mariage

Mr.-Mrs.-Chesterton

Nous sommes heureux de publier ici ce texte d’un jeune chestertonien, Mathieu Grossi, qui a souhaité traiter un sujet décidément d’actualité avec le récent synode organisé par l’Église catholique sur le thème de la famille.

« Depuis Browning, nul n’a aussi bien compris le sacrement du mariage que Gilbert Chesterton. » Tel est le jugement de Maisie Ward, amie du couple Chesterton et auteur d’une biographie de notre homme. Rappelons que le poète victorien Robert Browning (lui-même objet d’une biographie de Chesterton) arracha des griffes d’un père jaloux une jeune poétesse handicapée dont il était tombé amoureux par correspondance. Après un mariage clandestin, Elizabeth Barret Browning reprit peu à peu goût à la vie, cessa de consommer de l’opium, et retrouva partiellement l’usage de ses jambes. Si c’est à ce niveau que se situe Chesterton, il doit bien avoir quelque chose à dire dans les débats qui agitent l’Eglise ces derniers temps.

Chesterton à vrai dire est un champion de l’indissolubilité du mariage, qu’il défend pour plusieurs raisons. L’une de ces raisons est d’une nature purement mystique. Nous l’illustrerons par une très belle scène de The Ballad of the White Horse, où un soldat lance sa seule arme, une épée rouillée, au visage d’un chef ennemi positionné à plusieurs mètres de là et prêt à décocher sa flèche. Le roi Alfred de Wessex, qui a assisté à la scène, commente le symbolisme de cette « prouesse de feu » :

« c’est bien manière de Chrétien, par le fer ou la plume dévote, que de satisfaire le désir de son cœur en jetant son cœur loin de toute assurance. Et d’aucuns se vouent à la ruche des moines, d’aucuns à l’amitié d’une gente dame, mais telle est la manière des Chrétiens qu’ils honorent leurs vœux jusqu’à la fin. »

Ce que Chesterton admire, c’est la beauté d’un acte ou d’une parole qui, par son caractère périlleux, exprime à la fois les deux aspects, contingent et sacré, de l’expérience humaine. L’amant qui fait vœu de fidélité est comme l’aspirant qui entre dans les ordres ou le guerrier qui jette son arme au visage de l’ennemi : tous trois renoncent définitivement à ce qui leur paraissait important, et leur paraîtra sans doute important par la suite, au bénéfice de quelque chose qu’ils ont perçu par une intuition passagère mais puissante comme éternel et insurpassable : l’amour, la recherche spirituelle, la victoire.

Non seulement ce sacrifice est sublime, mais il est joyeux, il offre même la seule joie plénière, dont les autres sont de pâles copies. Dans une « défense des vœux inconsidérés », Chesterton regrette que la vie moderne comporte en toute chose une « sécurité » qui interdit l’ivresse véritable, ivresse seulement accessible à celui qui tente le tout pour le tout et « brûle ses navires » pour s’interdire la fuite :

« c’est précisément cette échappatoire, cette impression d’avoir une possibilité de faire marche arrière qui stérilise le plaisir moderne. Partout on assiste à des tentatives fébriles et obstinées pour atteindre gratuitement au plaisir. […] Ainsi, en religion et en morale, le décadent mystique dit “Baignons dans la pureté et le sacré sans prendre la peine de maîtriser nos pulsions ; chantons alternativement des hymnes à la Vierge et à Priape.” Ainsi, en amour, les sectateurs de l’amour libre disent ‘Expérimentons la beauté du don de soi sans prendre le risque de l’engagement ; voyons s’il n’est pas possible de se suicider un nombre illimité de fois.’ Évidemment, ça ne marchera pas. Il y aura des frissons, sans aucun doute, pour le spectateur, l’amateur, l’esthète, mais il existe un frisson connu seulement du soldat qui combat pour son drapeau, de l’ascète qui s’affame pour atteindre l’illumination, de l’amant qui a fini par faire un choix. Et c’est par la vertu transfiguratrice de cette discipline personnelle qu’un serment est une chose essentiellement saine. »

Tout cela est très poétique, dira-t-on, mais fort peu pratique. Chesterton bien entendu a d’autres arguments en faveur de l’indissolubilité du mariage chrétien, et nous en reparlerons peut-être dans de prochains articles. Toujours est-il qu’il refuserait obstinément d’admettre la traditionnelle opposition entre idéalisme et réalité. Pour lui, c’est l’idéal qui est pratique, et c’est le froid calcul qui mène à la catastrophe. Si l’idéal du mariage chrétien a parfois l’air inapplicable ici-bas, ce n’est pas le mariage qui doit être réformé :

« les grands idéaux du passé n’ont pas échoué parce que nous leur avons survécu (ce qui voudrait dire que nous les avons « trop vécus ») mais parce que nous ne les avons pas assez vécus. […] L’idéal chrétien n’a pas été éprouvé et jugé insuffisant ; il a été jugé difficile et laissé de côté sans qu’on l’éprouve. »

Mathieu Grossi

Philippe Maxence évoque Chesterton ce 4 novembre au Collège des Bernardins

Oservatoire-modernite

Comme nous l’avons déjà annoncé, nous rappelons que Philippe Maxence, président des Amis de Chesterton, interviendra sur Chesterton le mercredi 4 novembre, à partir de 20h00, au Collège des Bernardins, dans le cadre de l’Observatoire de la modernité, dirigé par Chantal Delsol et Bérénice Levet.

Tous les renseignements sont disponibles sur le site du Collège des Bernardins.
Nous vous attendons nombreux.

L’union au crible du bons sens, aphorisme de Chesterton (367)

GKC

Il va sans dire que l’union n’est pas plus en soi une bonne chose que la séparation n’est une bonne chose en soi. Il est aussi absurde d’avoir un parti en faveur de l’union que d’avoir un parti en faveur de monter un escalier et un parti en faveur de descendre de l’escalier. La question n’est pas de monter ou de descendre, mais de savoir où nous allons et pourquoi nous y allons.
Hérétiques

Chesterton à l’Observatoire de la modernité

PA-OBS-MOD-2015

À l’invitation de Chantal Delsol et de Bérénice Levet, Philippe Maxence, président des « Amis de Chesterton » interviendra le mercredi 4 novembre prochain (20h00-21h30) au Collège des Bernardins, dans le cadre de « L’Observatoire de la modernité », pour présenter la pensée de Chesterton et ses éventuelles réponses aux maux contemporains. Moyennant la somme modique de 6 €, les séances sont ouvertes à tous. C’est un très beau programme que propose l’Observatoire de la modernité qui, après avoir évoqué la figure de Hannah Arendt, traitera dans les mois prochains de Léon Chestov, Georges Bernanos, José Ortega y Gasset, Simone Weil, Cornelius Castoriadis, Christopher Lasch, Louis Dumont et Gunther Anders.

On trouvera sur le site du Collège des Bernardins toutes les informations nécessaires.

chestertonRomancier, journaliste et essayiste anglais. Chesterton porte un regard acéré sur le monde moderne et ses prétentions. Soutenu par une écriture jubilatoire et un art du nonsense, cette forme d’humour typiquement anglais, remarquable, il fait apparaître l’absurdité et l’arrogance d’une modernité infatuée d’elle-même, convaincue de sa supériorité sur toutes les époques qui l’ont précédée. Ardent apologiste du christianisme, de l’anthropologie chrétienne, seule susceptible de faire contrepoids à la démesure contemporaine (Orthodoxie, 1908).

  • Gratuit  pour les moins de 26 ans dans la limite des places disponibles le jour de l’évènement.
  • La conférence qui dure une heure est suivie d’un débat d’une demi-heure environ.

Une critique de la traduction française de The Thing

Un excellent connaisseur de G.K. Chesterton, auteur d’une thèse à paraître sur celui-ci, Monsieur Wojciech Golonka, a lu avec beaucoup d’attention la traduction française publiée chez Climats/Flammarion du livre The Thing. Il a relevé un certain nombre d’erreurs dans cette traduction et il nous a semblé utile de les faire connaître au public lecteur de Chesterton. On pourra, bien sûr, discuter cette critique, mais il nous a paru de notre rôle de la faire connaître. Malgré sa longueur, nous avons décidé de la faire paraître en une seule fois, et dans son intégralité, tout simplement parce qu’un tel texte ne supporte pas une publication en plusieurs parties. Nous remercions Monsieur Wojtek Golonka et Monsieur Benoît Mancheron de nous avoir donné l’occasion de participer ainsi au débat autour de la diffusion de l’œuvre de G.K. Chesterton.

The Thing

Remarques critiques sur une traduction française de Gilbert Chesterton, 
La Chose. Pourquoi je suis catholique 

Par Wojciech Golonka, docteur en philosophie et chercheur

Les éditions Flammarion ont eu le mérite de faire paraître au mois d’avril 2015 la traduction d’une œuvre apologétique de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), jusqu’à présent inédite en langue française. Il s’agit du livre The Thing Why I am Catholic (1929), publié au département « Climats », traduit par Pierre Guglielmina sous le titre « La Chose Pourquoi je suis catholique ». Il faut certainement louer la qualité et la souplesse du texte proposé par le traducteur. Sa copie est bien fluide, d’un français qui ne transpire nullement les lourdeurs d’une traduction littérale des ouvrages anglo-saxons (mis à part le titre, qui à notre sens serait à reformuler). Cette réussite du style ne surprend pas chez un traducteur aussi prolifique, qui traite ses œuvres comme des quasi partitions musicales devant correspondre aux cadences et sonorités de la langue française d’aujourd’hui. Mais pour avoir travaillé pendant plusieurs années sur les œuvres de Gilbert Chesterton, et étudié avec fascination les argumentaires contenus dans The Thing, il nous faut avouer que la traduction de Pierre Guglielmina laisse parfois à désirer concernant l’esprit, et même l’exactitude du texte chestertonien.

Dans un entretien du 7 décembre 2012 publié par L’Étudiant[1], M. Guglielmina ne cache pas qu’il ne lit plus en intégralité les ouvrages avant de les traduire. Il pense également qu’il n’est pas nécessaire de connaître la vie de l’écrivain qu’on traduit (qu’il affirme de toute façon insondable !). Ce qui nous paraît déjà comme une précipitation s’explique par un autre aveu : Pierre Guglielmina traduit de huit à douze livres par an. Un rythme énorme, difficilement compatible avec un travail impeccable, du moins pour ce qui est de traduire du Chesterton, comme nous allons le montrer.

Pour commencer, la connaissance de la vie de Chesterton aurait évité un avant-propos lapidaire et décevant aux yeux de lecteurs habitués à l’écrivain anglais (et ils sont nombreux) : « Élevé dans une famille d’Unitariens (secte protestante qui affirme l’unité de Dieu et rejette par conséquent la doctrine de la Trinité), Chesterton s’est converti au catholicisme en 1922, au lendemain de la catastrophe de la Première Guerre mondiale. […] Les biographes de Chesterton imputent sa conversion au catholicisme, relativement tardive, au fait que se femme était une femme anglicane convaincue ».

Un écrivain apologétique de la taille de Chesterton mérite plus de précision théologique. Et historique. Car non seulement les Unitariens mais encore tous les chrétiens affirment l’unité de Dieu, c’est à dire l’existence d’Un Dieu – c’est ce qu’on appelle le monothéisme. La spécificité des Unitariens c’est qu’ils affirment l’unité de la personne en Dieu, par conséquent nient l’existence d’Un Dieu en Trois Personnes. Ceci dit, l’enfance unitarienne de Chesterton nous importe peu vu qu’il a vite sombré dans l’agnosticisme dont il est sorti ensuite grâce à sa fiancée Frances Blogg. Celle-ci, pour être précis, n’était pas une Anglicane convaincue, mais une fervente Anglo-Catholique. C’est ainsi que Chesterton s’est converti au début du XXe siècle au christianisme en général, et il était dès cette époque un farouche défenseur des principales vérités chrétiennes. Quant à sa conversion ultérieure au catholicisme, elle n’a plus rien à voir avec sa femme, moins encore avec le contexte de « la catastrophe de la Première Guerre mondiale ». Chesterton y a songé dès 1911, et c’est surtout lors de ses voyages, au contact des peuples italiens profondément catholiques, qu’il entrevoyait l’abîme qui sépare les différentes confessions chrétiennes de la religion catholique romaine.

ChoseAyant fait cette remarque sur l’avant-propos, avant de passer en revue les faiblesses linguistiques de « La Chose », qu’on nous permette encore de déplorer un procédé qui dans notre milieu de chercheurs est vraiment peu courtois, pour ne pas dire plagiaire ! En effet l’essentiel des notes explicatives de « La Chose » est traduit de l’édition américaine des œuvres complètes de GKC, annotée en l’occurrence par James Thompson[2], sans qu’il soit nulle part fait mention de ce fait. « La Chose » va plus loin, en allant jusqu’à copier bêtement les erreurs historiques de notes originales. Ainsi, ce qui n’était qu’une faute de frappe chez Thompson (la date 1601 au lieu de 1061), copiée sans intelligence dans « la Chose », laisse supposer chez son traducteur une méconnaissance totale des aléas du christianisme anglais, un handicap pourtant gênant quand on traduit du Chesterton[3].

De fait, une telle méthode, malgré un français très agréable, ne suffit pas à traduire convenablement Chesterton. Pour preuve nous donnons ici une liste non exhaustive d’erreurs de traduction importantes que nous avons relevées en parcourant « La Chose » :

1.- En critiquant le calvinisme au chapitre 7 GKC explique : « It is the difference between believing that God knows, as a fact, that I choose to go to the devil; and believing that God has given me to the devil, without my having any choice at all ». Le traducteur utilise ici une expression très faible au vu du contexte : « que je choisis de me tourner vers le diable » (p. 87). En réalité, parlant du calvinisme, GKC parle de la prédestination et il conviendrait de traduire : « que je choisis de me damner ».

2.- Peu après on trouve une omission infondée. En traitant de la question de la transsubstantiation l’original parle de « considerable practical difference between Jehovah pervading the universe and Jesus Christ coming into the room ». La traduction omet la dernière spécification, pourtant de poids dans la comparaison, en mentionnant uniquement « une différence pratique considérable entre Jéhovah imprégnant l’univers et Jésus-Christ. » (p. 88).

3.- La traduction présente des notes surprenantes, aux antipodes de la pudeur habituelle de Chesterton lorsqu’il parle de sexualité, y compris dans The Thing. On lit ainsi à la note 2 du chapitre 9 : « Chesterton joue subtilement sur les mots puisque Beard désigne aussi une femme avec qui un homosexuel prétend avoir des relations afin de dissimuler son orientation sexuelle véritable » (p. 108). L’auteur de cette note, croyant découvrir l’Amérique, mentionne ici une signification vulgaire du mot beard venant de l’argot nord-américain, dont l’usage s’est répandu bien après la mort de Chesterton en 1936[4].

4.- Au chapitre 11 on constate une déformation injustifiée du texte original. Chesterton affirme des Jésuites : « they were not remembered as pioneers who had begun to ask the questions of Ibsen and Hardy and Shaw ». La traduction y change le sens en remplaçant « ask » par « answer » : « les premiers à avoir commencé à répondre aux questions d’Ibsen, de Hardy et de Shaw » (p. 135).

5.- « Si le but avait été le scepticisme logique, Voltaire avait pu l’atteindre plus rapidement grâce à son éducation chez les Jésuites que n’aurait pu le faire le pauvre protestant provincial élevé chez les habitants de Yizréel » (p. 144). Ici la traduction tente, pour une fois, une note absente de l’édition de Thompson, nous expliquant qu’il s’agit d’une ville antique de la Palestine. Mais on ne voit pas très bien ce que le pauvre protestant provincial anglican irait faire dans ce lieu, que par ailleurs on nous explique être aussi celui de la mort du roi Saül… En réalité Chesterton écrit : « brought up among the Jezreelites » et il parle des Jezréelites du Sud-Est de l’Angleterre, membres de « La nouvelle et dernière maison d’Israël », partisans sectaires de James White (1840-1885), un dissident de « L’Église chrétienne israélite », autoproclamé prophète sous le nom de James Jershom Jezreel

6.- En citant la fureur du doyen Inge, un clerc protestant ne croyant pas dans le sacrement de pénitence, Guglielmina traduit le passage « let the Irishman who has committed a treacherous murder be told to leave ‘politics’ out of his confession » par : « Que l’Irlandais qui a traîtreusement commis un meurtre soit convaincu de renoncer à la ‘politique’ grâce à sa confession ! » (p. 145). Le traducteur y perd pour une fois sa fluidité habituelle et commet tout de même un gros contre-sens, puisque le sens de cette ironie anglicane est : « persuadons l’Irlandais qui a traîtreusement assassiné de laisser ‘la politique’ en dehors de sa confession ». Autrement dit, pour le curé irlandais, fustigé par le doyen Inge, l’assassinat politique ne serait ni un péché, ni à confesser.

7.- En ironisant sur les racistes nordiques Chesterton écrit : « how the morning and evening service may be adapted to a day and a night each lasting for six months », ce qui est rendu par : « comment la messe du matin et celle du soir sont adaptées pour un jour et une nuit qui, chacun, durent six mois » (p. 154). Or Chesterton critique ici des esprits empreints du protestantisme et qui étaient, de leur propre aveu, des ennemis ouverts du catholicisme. Pourquoi donc, au lieu d’utiliser un terme proprement catholique – « messe » – ne pas garder « service », « culte » ou « office » du soir, qui de fait correspondent mieux au « evening service », une sorte de vêpres proprement anglicanes ?

8.- Chesterton signalait souvent le sens étymologique des mots, par conséquent il est regrettable de traduire « The very words “common sense” are a translation from the Latin » par : « L’expression “bon sens” est une traduction du latin » (p. 159). GKC renvoie ici au sententia communis en latin, l’avis commun, et donc le sens commun (common sense). Si le « bon sens » veut dire à peu près la même chose, cependant il ne renvoie nullement à la formule latine.

The Thing9.- Une phrase obscure du chapitre 15, « That is because, saving their holy presence, Calvinists and Buddhists have not got so large or human a religion », est rendue par : « C’est parce que, sauf leur respect, les calvinistes et les bouddhistes ne disposent pas d’une religion aussi vaste ou humaine » (p. 163). La traduction, plutôt d’éclaircir le sens de la phrase, la rend à nos yeux incompréhensible. Nous oserions d’expliciter la pensée chestertonienne en proposant : « En effet, conservant une sacro-sainte façade, les calvinistes et les bouddhistes n’ont pas obtenu de religion si large ou si humaine ».

10.- Toujours au chapitre 15 GKC parle en logicien avéré : « Neither of these two statements can be proved. And it goes without saying that the man who uses them cannot prove them, for he cannot even state them. In so far as they are at all in the order of things that can be proved, they are things that can be disproved ». La dernière phrase est traduite par un contre-sens évident : « Si elles appartiennent éventuellement à l’ordre des choses qui peuvent être prouvées, elles sont des choses qui ne peuvent être réfutées » (p. 166). Pour avoir enseigné la logique, la pensée de Chesterton nous semble autrement plus simple : « du moment que ces affirmations feraient partie des choses sujettes à démonstration, il serait possible d’en démontrer la fausseté ».

11.- Au chapitre 16 l’argument pragmatiste « de l’utilité » (« argument of utility ») est traduit par « argument sur l’utilité » (p. 180), ce qui ne renvoie plus du tout à la philosophie pragmatiste critiquée par GKC dans ce chapitre.

12.- C’est tout de même gênant, et c’est aussi une imputation un peu osée de ses propres goûts à Chesterton quand on sait le respect et le penchant de celui-ci pour l’époque et les lettres du Moyen Age, que de traduire « the stale savour of a sort of sensational romance » par « l’odeur de renfermé d’un roman du Moyen Age » (p. 189).

13.- Au chapitre 19, entre les phrases « S’il est bon pour un homme d’être heureux… » et « S’il est bon pour un homme d’être original… » (p. 200), le traducteur a omis de traduire une phrase entière, assez longue par ailleurs : « If it be good that a man should be sympathetic, should include a large number of things in his imaginative sympathy, should have a hospitality of the heart for strange things and strange people, then St. Francis was sympathetic; more sympathetic than most modern men. »

14.- On retrouve à la page suivante une autre omission (p. 201), cette fois-ci une partie de la phrase : « Et il serait assez injuste de dire que la religion n’est qu’un sentiment » est donné en traduction de la phrase entière « There are a good many broad-minded persons for whom it is only an emotion; and it would hardly be unfair to say it is only a sentiment. »

15.- Par ailleurs il est faux de traduire « But theology is only the element of reason in religion; the reason that prevents it from being a mere emotion » par : « Mais la théologie est le seul élément de raison dans la religion, raison qui l’empêche d’être une simple émotion » (p. 201). Ce n’est pas parce que la théologie est juste un élément de raison dans la religion (ce que dit GKC) qu’il est l’unique élément de raison dans la religion (ce que dit Guglielmina).

16.- A la note 2 du chapitre 22 (p. 227) le traducteur tente d’adapter une notice bibliographique à sa guise, ce qui n’éclaircit pas le sens du texte chestertonien : « Père Theobald Matthew (1796-1856), prêtre irlandais qui a prêché la tempérance ». Autant traduire carrément du mot à mot la note donnée par James Thompson (puisqu’on n’est pas à une note plagiée près !) qui précise : « who campaigned for total abstinence from alcohol », ce qui est bien plus qu’une prédication de la tempérance !

17.- Le passage « O Venerable Father in God and gentle shepherd of souls, why Hindoos? » est rendu par : « Ô Vénérable Dieu le Père, doux berger des âmes, pourquoi les Hindous ? » (p. 236). Or GKC interroge ici Mgr Barnes, un « évêque » anglican, à ce titre berger de ses ouailles, devant exercer une paternité spirituelle, c’est à dire en Dieu. « Father in God » n’est donc pas « Dieu le Père » mais tout simplement Monseigneur Barnes…

18.- Une autre erreur confirme que la rigueur ne va pas de pair avec un travail précipité : « un défi à toutes les terreurs de l’Inquisition qui ont existé en Espagne pendant deux cents ans » (p. 286) est mentionné au lieu de « il y a deux cents ans en Espagne » (« all the terrors of the Inquisition which existed two hundred years ago in Spain »).

19.- Une autre phrase contredit encore le discours chestertonien : « Il est parfaitement vrai que de nombreux mythes païens se tiennent en quelque sorte à l’ombre des mystères chrétiens » (p. 291). Chesterton, qui brillait dans le domaine des religions comparées, disait en fait : « It is perfectly true that there were in many pagan myths the faint foreshadowing of the Christian mysteries », c’est-à-dire « il est parfaitement vrai qu’il y avait dans beaucoup de mythes païens une pâle préfiguration des mystères chrétiens », ce qui est tout autre chose.

20.- Un autre exemple. Lorsque GKC parle de l’enfer on lit cette phrase : « Il [le catholique] ne prétend pas savoir exactement quel danger il aura à traverser, mais il sait quelle loyauté il violerait, sur quel commandement ou quelle condition il lui faudrait fermer les yeux » (p. 299) qui est donnée en traduction de : « He does not profess to know exactly what danger he would run; but he does know what loyalty he would violate and what command or condition he would disregard ». Ce n’est donc pas un faudrait qu’il faut, puisqu’il déforme la phrase, mais « il sait vraiment quelle loyauté il trahirait, ainsi que l’ordre et la condition qu’il ne respecterait pas ».

21.- Au chapitre 31 GKC vient appuyer les propos de son ami Hilaire Belloc et règle ses comptes avec les évolutionnistes, dont Herbert George Wells en particulier, qui par ailleurs était également un ami de GKC. Il dit « Again, Mr. Wells says that natural selection is common sense. And doubtless, if it only means that things fitted for survival do survive, it is common sense ». Or on retrouve « things fitted for survival do survive » traduit par « les choses qui s’adaptent pour la survie survivent » (p. 304), ce qui implique déjà la théorie évolutionniste combattue dans ce chapitre par GKC. Car c’est une chose que d’être adapté pour la survie (ce que dit GKC), autre chose s’adapter pour la survie (ce que dit Guglielmina).

22.- En parlant du péché originel GKC écrit : « man was uplifted at the first and fell ». Visiblement le traducteur ne comprend pas le sujet puisqu’il traduit ce passage comme suit : « l’homme a été exaucé tout d’abord et il a chuté » (p. 306). Or de toute évidence Chesterton parle de l’élévation de l’homme, ce qui renvoie à la théologie de la création originelle de l’homme dans l’état de grâce, sans qu’il ait demandé à être « exaucé » en quoi que ce soit…

23.- Un peu plus loin on trouve une autre erreur d’anglais : « it comes with quite a shock of bathos to realise that anybody let alone a man like Mr. Wells, supposes that it all depends on some detail about the site of a garden in Mesopotamia ». Ce « let alone » subit une déformation mystérieuse devenant dans la traduction : « les gens (pas seulement quelqu’un comme M. Wells) » (p. 308). On devrait dire à la place : « les gens (a fortiori M. Wells !) ». Remarquons ici que Chesterton n’a jamais caché son admiration pour les talents de Herbert Wells (il souligne ses mérites entre autres à la fin du chapitre en question), et c’est « l’a fortiori » qui précisément permet d’en rendre compte.

24.- Une autre phrase écourtée à moitié, peut-être en raison de la difficulté du jeu de mots à traduire : « But he would not in any case have wanted to see Exeter Hall by gaslight; and he would have thought its theology not moonshine but gas ». Le traducteur écrit seulement : « Il n’aurait jamais désiré voir Exeter Hall à la lueur des becs de gaz. » (p. 324). La suite qui manque serait : « et il aurait pensé que sa théologie n’était pas une baliverne mais du blabla ».

25.- Nous ne voyons pas pourquoi au chapitre 34 « common and corporate society » est traduit laconiquement par « société anonyme » (p. 330).

26.- Un peu plus loin au même chapitre on parle de « Monsignor Benson » (p. 331), pour parler de Monseigneur Benson, monseigneur étant non seulement le titre honorifique des évêques mais aussi des prêtres prélats, tels Robert Benson dont il est question. Cette intrusion du mot anglais « Monsignor » est curieuse et peut-être significative sur la culture religieuse du traducteur.

27.- A la même page de la traduction une phrase est visiblement erronée : « en découvrant de nouveau une autorité qui est purement morale et qui est la gardienne reconnue de cette autorité morale » (p. 331). La deuxième itération du mot « autorité » est de trop et il conviendrait de traduire suivant l’original « gardienne de la moralité » ou « de doctrine morale » (« custodian of morality »).

28.- Encore au même chapitre on retrouve cette inversion énorme de l’adage historique cujus regio ejus religio, rendu dans la traduction cujus religio ejus regio (p. 332), dont la signification serait complètement absurde.

29.- Enfin, au dernier chapitre, en parlant de l’imagination le traducteur écrit : « Nous devrions désormais inventer des choses nouvelles de ce genre, si nous savions encore qui est la reine des facultés » (p. 340). L’original donnait de son côté « mother of invention ». En fait l’expression « la reine des facultés », utilisée pour parler de l’imagination, vient de Baudelaire et elle a été forgée en pleine époque romantique. Il est peu probable que Chesterton, alors partisan avéré du renouveau thomiste, y aurait souscrit. Car à l’inverse des romantiques, le réaliste saint Thomas d’Aquin a traité l’imagination de « la folle du logis ». Ce qualificatif n’était pas donné pour déprécier l’imagination mais précisément pour signifier sa place dans l’ordre des facultés.

30.- D’une manière générale le traducteur ne distingue pas en anglais « modernist » de « modern », en traduisant tous les deux par « moderne » (par exemple pp. 66, 135, 284, 300 ou 313). Pourtant « modernist », c’est-à-dire moderniste, est un terme précis chez l’auteur de Heretics et Orthodoxy, et il n’est intelligible qu’en rapport avec la crise religieuse moderniste du début du XXe siècle. Ce manque de distinction fausse malheureusement plusieurs passages.

Il est, bien entendu, extrêmement difficile de réaliser une traduction inattaquable. Cette liste d’erreurs, dressé en ordre chronologique, présente d’ailleurs des fautes de calibre et d’origine différents, n’ayant pas toutes le même poids. Elles signifient cependant, toutes ensemble et certaines en particuliers, que la copie de M. Guglielmina présente des défauts sérieux, trop sérieux pour ce genre de travail chez un tel éditeur renommé. Nous oserions suggérer qu’au-delà d’un style brillant et d’un vocabulaire exceptionnellement riche il y ait aussi plus de travail de recherche honnête et moins de précipitation.

[1] Consulté le 23 septembre 2015.

[2] The Collected Works of G. K. Chesterton, vol. 3, San Francisco, Ignatius Press, 1980.

[3] Voir la note 1 du chap. 21, p. 217 : « Notre-Dame de Walsingham était un autel (sic !) élevé en 1601 pour honorer une apparition de la Vierge. » En réalité ce n’était pas un autel mais un sanctuaire marial (comme le précise avec justesse Thompson dans la note originale parlant de shrine), élevé en 1061. Précisons qu’en 1601 le sanctuaire et la statue de la Vierge ont été depuis longtemps démolis par les réformateurs.

[4] Cf. Dictionary of American Slang, Harper Collins Publisher 2010, p. 21.

Chesterton et Nietzsche (4 et fin)

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Nous terminons ici la publication de l’étude de Didier Rance sur « Chesterton et Nietzsche » dont les premières parties sont disponibles ici et . Didier Rance, ancien directeur de l’AED-France, est diacre et auteur de plusieurs ouvrages. Il a été récompensé en 2013 par le Grand Prix catholique de littérature. Il a publié cette année aux éditions Ad Solem un nouveau livre intitulé Nietzsche et le Crucifié. Il est aujourd’hui certainement l’un des meilleurs connaisseurs français non seulement de G.K. Chesterton mais également d’écrivains comme J.R.R. Tolkien ou le cardinal Newman. Nous le remercions infiniment de nous avoir confié la publication de cette étude.

Contre la volonté de puissance, l’humilité et le bon sens

Chesterton moque aussi la volonté de puissance de Nietzsche. En 1911, dans la neuvième histoire, Le Marteau de Dieu du recueil « L’Innocence du Père Brown », il écrit :

« Il y a quelque chose de dangereux à rester perché sur les hauteurs […] Les hauteurs ont été créées pour qu’on lève les yeux vers elles, non pour qu’on les abaisse depuis leurs sommets […] J’ai connu un homme […] se trouvant un jour dans une de ces vertigineuses retraite où le monde entier semblait tourner autour de lui comme une roue, la tête lui tourna aussi, et il se crut Dieu. C’est ainsi que ce brave homme commit un grand crime ».

Chesterton n’aime pas, il l’écrit dans son Dickens, « un certain regard sur le visage de l’homme quand celui-ci regard d’en haut un autre homme. Et ce regard est la seule chose au monde que nous avons réellement à combattre entre ici et les flammes de l’enfer ». Dès son premier ouvrage en prose, Le Défenseur (1901), Chesterton a plaidé pour ce que Nietzsche condamne : l’humilité et la petitesse, les pauvres, le sens commun et celui des limites, ceux qui n’ont pas reçu d’éducation, la littérature populaire, la famille, le patriotisme. Dans Hérétiques, il qualifie Nietzsche de « plus éminent représentant de cette prétention de dédain », qui est le « plus pardonnable des vices, mais la plus impardonnable des vertus » et évoque les pages du penseur pleines « du dégoût et du dédain qui le consument à la vue des gens communs avec leurs visages communs, leurs voix communes, leurs esprits communs. » Il lui oppose l’émerveillement devant la beauté et la dignité de l’homme ordinaire pour qui sait les voir. Ce n’est pas la puissance, mais la limite qui est constitutive de la volonté saine : « Tout comme la liberté de pensée complète conduit au doute sur la pensée elle-même, l’acceptation du seul « vouloir » paralyse en réalité la volonté ».

Un point précis illustre le fossé entre les deux penseurs sur la volonté de puissance : le suicide. Nietzsche le promeut et le lie à son antichristianisme :

« On ne saurait trop condamner le Christianisme parce qu’il a déprécié la valeur d’un nihilisme purificateur aussi grand, peut-être en marche, par l’idée d’une personne privée immortelle, et de même par l’espoir de la résurrection, en empêchant toujours l’acte du nihilisme, le suicide… ».

Selon son ami Franz Overbeck, il aime d’ailleurs jouer avec la pensée de mettre fin à ses jours et le sentiment de puissance « relativement agréable » que celle-ci lui procurait. Il semble qu’il soit passé à l’acte en 1883, sans succès. Pour G. K. Chesterton, au contraire, « un homme qui se tue, tue tous les hommes ». Le drame, conclut-il à propos de la volonté de puissance, c’est que cette doctrine «  fausse et faible » que « la force est le droit » est crue – et surtout quand c’est par des hommes qui portent les armes, en particulier les soldats allemands, ajoute-t-il en 1908, et à nouveau en 1935. Or quand ceux qui possèdent la force ne savent plus que celle-ci n’est qu’un moyen, le monde est mal parti – et grande est la faute des faibles comme Nietzsche qui leur inculquent cette fausse idée (Chesterton rejoint ici Pascal). De plus, inspiré par son apologie de la puissance, Nietzsche rejette la compassion, et ceci déclenche chez Chesterton une colère d’une violence rare chez lui (et lui fait prendre un ton « clinique » d’allure nietzschéenne ): c’est une hérésie si terrible «  que son traitement doit être aussi mental que moral, si ce n’est tout simplement médical », avant d’ajouter, saisi soudain d’une compassion ce Nietzsche si malade : « Si on ne meurt pas toujours d’une maladie et si on n’est pas toujours damné à cause d’une illusion, elles nous détruisent en nous affectant ».

Faiblesse du surhomme

Quant au dogme nietzschéen du surhomme (celui de l’eugénisme, pour Chesterton comme pour ses contemporains et les nietzschéens actuels, en découle) il le traite d’abord par la farce et prête à Nietzsche le discours suivant :

« Jetez toutes les créatures, belles ou laides, œil de triton et orteil de grenouille, main de singe et aile d’ange, dans le chaudron de l’anarchie et quelque monstre qui surgisse par-dessus comme de l’écume, je l’appelle le surhomme […] C’est une attitude méprisable, mais pas incompréhensible ».

Il rapporte qu’un disciple de Shaw lui a dit : « Nietzsche a au moins raison dans une phrase : l’homme est une chose qui doit être dépassés » et ajoute : « J’ai répondu : » En un sens la remarque est des plus chrétiennes et orthodoxes; mais à moins d’avoir un critère permanent de ce qu’est le bien, comment saurez-vous quand il aura été dépassé? » Le disciple n’avait apparemment jamais pensé à cela ».

En 1909, il écrit une sotie parodique, Comment j’ai trouvé le Surhomme, lequel se révèle être une pauvre créature qu’un simple courant d’air tue. Plus sérieusement, il trouve que les eugénistes tel G.B. Shaw jouent aux apprentis sorciers. En effet le surhomme[1] et l’élevage eugéniste ne sont pas des métaphores ou des sujets d’études universitaires mais des projets scientifiques et politiques précis (ne sont-ils pas en train de le redevenir ?). Pour Chesterton, c’est de plus « la superstition majeure de sombres temps qui sont devant nous ». Il enfonce le clou :

« Dans une de ses phrases les moins convaincantes, Nietzsche a dit que tout comme le singe a finalement produit l’homme, nous devrions finalement produire ce qui est plus haut que l’homme […] Le singe ne se souciait pas de l’homme, pourquoi nous soucierions-nous du surhomme ? […] Si le surhomme vient par sélection naturelle, pouvons-nous le laisser à la sélection naturelle ? Si le surhomme vient par sélection humaine, quelle sorte de surhomme allons-nous nous choisir ? S’il doit tout simplement être plus juste, plus courageux ou plus miséricordieux, alors Zarathoustra n’est plus qu’un catéchiste du dimanche; la seule façon dont nous pouvons travailler à son événement est d’être plus justes, plus courageux et plus miséricordieux – des conseils avisés, mais guère surprenants. S’il doit être autre, pourquoi devrions-nous le désirer ou quoi d’autre devons-nous désirer ? […]  Ces questions ont été maintes fois demandées aux nietzschéens, et aucun d’eux n’a même tenté d’y répondre ».

Finalement, rejoignant Soloviev, qu’il ne connaît pas, Chesterton voit dans le surhomme de Nietzsche une perversion de l’homme parfait que Dieu a en tête.

Le « pauvre Nietzsche »

nietzsche-et-le-crucifie_article_largeAinsi Chesterton balance entre sa difficulté à prendre au sérieux l’homme Nietzsche, pour lequel il éprouve de la pitié, et sa conviction que ses idées sont catastrophiques pour l’humanité. Il n’hésite pas à mettre sur le compte de la maladie plusieurs aspects négatifs des doctrines nietzschéennes, ainsi la haine de la compassion : « Elle n’était pas chrétienne, mais ce n’était pas sa doctrine, mais sa maladie. Les infirmes sont souvent durs avec les infirmes ». La pitié sera son attitude la plus fréquente envers « le pauvre Nietzsche » : l’expression revient une bonne douzaine de fois sous sa plume. Nietzsche est pour lui un timide, un peureux, malgré le courage qu’il essaie de montrer. Il il précise longuement ce qu’il entend par faiblesse (et même timidité) quand il parle de Nietzsche: « Nietzsche éludait toujours les questions par une métaphore de registre physique, comme un poète mineur jovial. Il disait « par-delà bien et mal », parce qu’il n’avait pas le courage de dire, « meilleur que le bien et le mal » ou « pire que le bien et le mal ». S’il avait affronté sa pensée sans métaphore, il aurait vu que c’était un non-sens. Ainsi, lorsqu’il décrit son héros, il n’ose pas dire, « l’homme plus pur », ou « l’homme plus heureux » ou « l’homme plus triste », tout cela, ce sont des idées ; et les idées sont inquiétantes. Il dit « l’homme supérieur », ou « le surhomme », métaphore physique d’acrobates ou d’alpinistes. Nietzsche est un penseur vraiment très timide ». Il oppose à Nietzsche la vraie force, celle de Jeanne d’Arc par exemple : « Elle choisit une voie et ne resta pas figée à la croisée des chemins, quoiqu’elle ait eu en elle tout ce qui était authentique aussi bien en Tolstoï qu’en Nietzsche, et même tout ce qui était  supportable en eux … elle n’exaltait pas le combat, elle combattait». Et Chesterton de conclure qu’elle détenait peut-être avec sa foi un secret d’unité et d’utilité morale « maintenant perdu »[2].

[1] Le terme allemand qu’utilise Nietzsche peut aussi être traduit « le trans-homme », et la critique de Chesterton concerne notre temps et ses projets de transhumanisme et d’eugénisme, non moins que le sien.

[2] Ce portrait de Nietzsche par Chesterton converge avec celui de ses contemporains les plus lucides,, malgré le martèlement des thuriféraires du penseur allemand ; ainsi Miguel de Unamuno (« sa doctrine est celle de faibles qui aspirent à être forts, mais non de forts qui soient tels en réalité » ), Giovanni Papini après sa conversion (« le secret de Nietzsche… un faible, obsédé par l’idée d’exalter la force » ), Nicolas Berdiaev (« le plus impuissant des hommes »), Henri de Lubac (parlant de « besoins anxieux d’approbation que connaissent tous les faibles » et ajoutant : «  Nous lui vouerons une pitié fraternelle » ) ou Simone Weil, qui n’a toutefois pas la même charité (« En admettant que des facteurs physiques aient joué dans son cas, un peu d’humilité sied aux malheureux, non un orgueil sans mesure. Si le malheur suscite l’orgueil comme une sorte de compensation, il y a là un phénomène qui mérite la pitié, non l’estime, moins encore l’admiration »). Avant eux, Vladimir Soloviev avait lui aussi plaint le « pauvre Nietzsche », estimant que sa prétention à jouer le rôle de l’Antichrist serait comique si elle ne l’avait conduit à la démence.

Chesterton et Nietzsche (3)

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Suite de l’étude de Didier Rance sur « Chesterton et Nietzsche » dont les premières parties sont disponibles ici et . Didier Rance, ancien directeur de l’AED-France, est diacre et auteur de plusieurs ouvrages. Il a été récompensé en 2013 par le Grand Prix catholique de littérature. Il a publié cette année aux éditions Ad Solem un nouveau livre intitulé Nietzsche et le Crucifié. Il est aujourd’hui certainement l’un des meilleurs connaisseurs français non seulement de G.K. Chesterton mais également d’écrivains comme J.R.R. Tolkien ou le cardinal Newman. 

Nietzsche, un hérétique

L’opposition entre les deux pensées n’en est que plus forte. Dès son premier article sur Nietzsche, Chesterton se demande d’abord s’il a le droit de parler de l’homme, et répond par l’affirmative :

« Dans le cas d’écrivains tels que Schopenhauer, Nietzsche ou Carlyle, qui écrivent de la philosophie sous l’impulsion poétique, nous avons le droit de parler d’eux personnellement et de façon morale, un droit que nous n’aurions pas avec de simples philosophes ».

Que sait-il de lui ? Il l’a lu, surtout Ecce Homo, Crépuscule des idoles et sans doute L’Antichrist et Zarathoustra (il prêtera son exemplaire au Père O’Connor, modèle du Father Brown) [ Il ne donne jamais les références de ses citations ou allusions, pas plus pour Nietzsche que pour tout autre. C’est la raison pour laquelle, nous ne donnons pas non plus dans ces pages, par fidélité à l’esprit chestertonien… Le lecteur curieux les trouvera dans Nietzsche et le Crucifié.], mais la connaissance qu’il a de sa vie oscille entre la légende inventée par le penseur allemand et entretenue par sa sœur ou les nietzschéens anglais, et des informations et prémonitions plus exactes. Parfois, il voit en lui un aristocrate altier, descendant de la noblesse polonaise, rêvant de cavalcades à cheval, aimant l’épée tirée, le bon vin et la danse, plus souvent il le traite de gringalet et s’apitoie sur le « pauvre Nietzsche » ; dans Un nommé Jeudi, il décrit le nietzschéen professeur Worms, qui proclame :

« L’Energie est le Tout » comme « perclus, myope, à demi-paralytique ».

Il entend d’abord rendre justice à Nietzsche. Il lui reconnait un talent de faiseur d’ « épigrammes » qui mérite « louange et lecture attentive ». Il juge qu’il peut ne pas manquer de courage, évoquant « tout ce qu’il avait de courage, de fierté, de pathétique dans ce pauvre Nietzsche, sa révolte contre la vacuité et la pusillanimité de notre époque ».

Mais Nietzsche, et c’est là son erreur majeure pour Chesterton, appartient tout comme ceux qui le suivent à la catégorie des « hérétiques », les hommes d’une idée, qui n’est pas forcément fausse mais qu’ils érigent en absolu. Cette façon d’être est pour Chesterton liée à l’anarchisme. Le terme peut surprendre, mais doit être remis dans le contexte de son époque, quand l’anarchiste était d’abord celui qui jetait des bombes, or Nietzsche s’enorgueillit de n’être pas un homme, mais de la dynamite. L’anarchie n’est d’ailleurs pas tant pour Chesterton la révolte en soi que « la condition d’esprit ou les méthodes par lesquelles vous êtes incapables de vous arrêter», pas même devant Dieu. Le sombre héros d’un poème de 1901 brode sur un thème nietzschéen :

Cette nuit, je meurs de la mort de Dieu
Les étoiles mourront avec moi

C’est cette ubris que Chesterton condamne, et elle lui semble rejoindre celle des fanatiques de l’ordre qui ne voient pas le chaos qu’ils créent. Seule l’humilité peut construire un monde humain mais Nietzsche en manque Nietzsche trahit son manque d’humilité. Autre signe d’ubris, la confusion qu’entretient Nietzsche entre bien et mal, vertus et vices, et son refus des commandements de Dieu. Pour Chesterton, au contraire,

« la vérité est, bien sûr, que la brusquerie des dix commandements est une évidence, non de l’obscurité et de l’étroitesse d’une religion, mais, au contraire, de sa libéralité et de son humanité. Cela va plus vite d’énoncer les choses interdites que les permises : parce que précisément la plupart des choses sont permises, et que seul un petit nombre de choses sont interdites ».

Quand Nietzsche confond le christianisme et sa caricature

Chesterton ne s’attarde guère sur le « Dieu est mort » et sur l’athéisme de Nietzsche. Quand Shaw les reprend, il se contente de répondre que pour lui Nietzsche

« avait complétement perdu la tête, mais qu’il avait cette lucidité particulière qui n’appartient qu’aux fous et qu’il voyait très juste en disant que Dieu était mort au milieu du XVIIIe siècle […], sauf que le Dieu chrétien a l’habitude de mourir et de se relever d’entre les morts ».

Nietzsche de plus se trompe de cible en accusant le christianisme, et Chesterton fait remarquer qu’il le confond avec les « philanthropes myopes d’aujourd’hui ». En traitant le christianisme de contempteur du plaisir, Nietzsche montre surtout son ignorance de celui-ci, qui croit en un plaisir ultime et absolu – l’ivresse du « spiritueux », le vin du Sang de Dieu. A l’inverse, la religion crée par Nietzsche est étriquée et triste – à son image. Chesterton l’interpelle :

« Vous êtes donc le Créateur et le Rédempteur du monde : mais quel petit monde ce doit être ! Quel petit ciel vous devez habiter, avec les anges qui ne dépassent pas les papillons ! Quelle tristesse, d’être Dieu et un Dieu défectueux ! N’y a-t-il vraiment pas de vie plus complète et d’amour plus merveilleux que les vôtres ? Est-ce vraiment dans votre petite et douloureuse pitié que toute chair doit mettre sa foi ? Combien vous seriez plus heureux, et combien plus vous-même si le marteau d’un Dieu plus puissant pouvait briser votre petit univers, éparpillant les étoiles comme des paillettes et vous laissant à ciel ouvert, libre comme les autres hommes de regarder vers le haut comme vers le bas ! ».

Contre l’éternel retour nietzschéen, saint Thomas

Parmi les dogmes de la religion nietzschéenne, G. K. Chesterton s’attaque à l’éternel retour, dont Christopher Dawson avait montré qu’il s’agissait, au moment où Nietzsche le fait sien, à la fois d’une banalité à la mode liée aux premiers signes de déclin de la religion mondaine du Progrès et d’une reprise des Anciens. Dans All is Grist, Chesterton imagine que Nietzsche a « proféré » comme une révélation « hurlée » son propre éternel retour juste avant de basculer dans la folie, et il s’interroge : est-il devenu fou parce qu’il y croyait ou y croyait-il parce qu’il était devenu fou ? Il associe ce mythe nietzschéen à la roue du Bouddhisme tel que son époque le perçoit à travers Schopenhauer et le bouddhisme mondain qui se répand à Londres, et il leur oppose la vision créatrice du théologien médiéval :

« Il est vrai que le flux et le reflux du retour éternel que Bouddha décrivait comme la roue de la tristesse, le pauvre Nietzsche vient de nous le resservir sous le nom de Gai savoir […] Une fois au moins il tenta de s’échapper, mais il fut broyé lui aussi, sur la roue. Seule sur la terre, élevée au-dessus de toutes les roues et libérée de tous les tourbillons de la terre, la foi de saint Thomas se tient debout, pesée et équilibrée, plus métaphysique que l’Orient, avec une pompe et une splendeur qui surpassent celle du paganisme, mais absolument unique quand elle déclare que la vie vaut la peine d’être vécue, qu’elle possède un grand commencement et une grande fin. Elle s’enracine dans la joie primordiale d’un Dieu Créateur et s’épanouit dans le bonheur éternel du genre humain ».

À suivre…