Supervivant vu par le blog de Robin Guilloux

Il n’y a pas une semaine où l’on ne voit Chesterton cité, étudié, présenté, admiré ou critiqué. Récemment, sur le blogue « lechatsurmonepaule », nous avons pu lire une intéressante présentation de Supervivant (Manalive selon son titre d’origine), un des romans de Chesterton. Outre cette présentation de l’auteur et du roman, on peut lire un florilège de citations et quelques anecdotes concernant Chesterton dont celle-ci que je prends plaisir à reproduire :

« Un jour, il fit la remarque suivante à son ami George Bernard Shaw : « À vous voir, tout le monde pourrait penser que la famine règne en Angleterre » ; à quoi Shaw aurait rétorqué : « À vous voir, tout le monde pourrait penser que c’est vous qui en êtes la cause ». »

 Présentant Chesterton, l’auteur écrit :

Gilbert Keith Chersterton (1874-1936) est l’auteur d’une centaine de livres qui touchent à la plupart des genres littéraires : poésie, roman, nouvelle, essai, critique, biographie. L’extraordinaire, c’est que dans toute son oeuvre Chesterton fait entendre une voix unique, ne vise qu’un seul but suprême : l’orthodoxie.

Mais les moyens qu’il utilise pour y parvenir sont déroutants : l’incongru, l’inadmissible, l’humour, le fantastique, l’aberrant, le fabuleux.

Pour lui, l’Humanité a besoin de merveilleux, de folie, de tempêtes. Il faut être déraisonnable pour comprendre le monde, saisir les questions les plus fondamentales de l’existence. »

Il estime que Supervivant représente le meilleur témoin de la vision chestertonienne. Après une présentation de ce roman, il conclut :

« Supervivant est l’apologie extraordinaire de l’existence burlesque considérée comme une fin en soi – un salut en soi. Il peut se lire à la fois comme un roman policier, comme une parabole métaphysique ou encore comme un récit d’humour espiègle, capricieux et provocant à souhait. Il peut se lire aussi comme un roman fantastique, si tant est que le fantastique reste, au plus haut point, une littérature de révolte et de scandale, qu’il sacralise une vision non matérialiste de l’existence.

Toute l’oeuvre de Chesterton – poésie, nouvelle, roman, essai, biographie – constitue une provocation à l’humain. Celle de Supervivant atteint des proportions uniques… » »

Une petite étude à découvrir en allant ICI.

Chesterton selon Simon Leys

Le site Internet de L’Express, en lien avec le magazine Lire, publie sur son site une bonne partie du chapitre que Simon Leys consacre à Chesterton dans son dernier livre paru, Le Studio de l’inutilité (Flammarion). Ce texte de Simon Leys participe à la redécouverte de Chesterton, à laquelle nous assistons aujourd’hui, de la part de plusieurs écrivains, journalistes et philosophes contemporains, souvent confrontés à des perspectives très différentes.

En introduction de sa publication du chapitre de Simon Leys, L’Express apporte cette précision :

L’écrivain consacre un chapitre à l’écrivain anglais G.K. Chesterton. Le seul inédit du livre, Simon Leys n’en ayant fait qu’une communication orale à la Chesterton Society, en 1997.

Il n’est pas question de reproduire sur ce blogue l’intégralité de cet article. On ira le lire intégralement ICI sur le site de L’Express. En voici juste un court extrait :

On conserve beaucoup de malentendus au sujet de Chesterton. L’un d’eux le peint sous les traits d’un grand bonhomme aimable et jovial, animé en permanence d’un rire innocent -un homme qui semblerait avoir passé sa vie entière dans une bienheureuse ignorance des noirs aspects de notre commune condition, un homme solidement et sereinement ancré dans des certitudes ensoleillées, un homme auquel nos quotidiennes angoisses, nos doutes et nos peurs auraient été épargnés; un homme d’un autre âge peut-être, et qui n’aurait guère pu pressentir les terreurs et les horreurs de notre époque. A la fin du hideux XXe siècle qui fut peut-être la période la plus féroce et la plus inhumaine de toute l’Histoire, et au commencement du XXIe qui ne s’annonce guère mieux, nous pouvons bien nous demander si, avec sa bonne humeur constante et invincible, Chesterton n’est pas une sorte de monument d’un autre temps, voire même d’une autre civilisation. Ne devrait-il pas apparaître aux yeux du lecteur moderne comme un anachronisme, certes plaisant, mais qui n’a plus rien à nous dire? Car, après tout, ne sommes-nous pas les enfants de Kafka? Et comment donc Chesterton pourrait-il répondre à nos angoisses?

Or le fait est cependant là: Kafka lui-même, précisément, trouva en Chesterton un miroir reflétant sa propre inquiétude.

Chesterton… toujours vivant !

Après plusieurs semaines d’absence, nous reprenons la publication d’articles sur ce blogue consacré à l’écrivain G.K. Chesterton et, notamment, à l’actualité chestertonienne en France. Lorsque nous avions lancé la première version de ce site Un Nommé Chesterton, plusieurs amis avaient manifesté leur étonnement quant à la notion même d’actualité chestertonienne. Il est vrai que notre auteur, mort en 1936, ne semblait pas alors très en vogue en France et que la rubrique risquait d’être peu remplie. Pourtant, au fil du temps, elle n’a cessé de s’enrichir, de coupures de presse en livres publiés, d’émissions radiophoniques en colloques. Force est de constater donc que l’actualité chestertonienne existe bien et que les dernières semaines n’ont pas dérogé à cette (bonne) habitude.

Côté publication d’ouvrages, nous voudrions ainsi signaler (avant d’y revenir davantage dans le détail) quelques livres qui parlent de Chesterton (et pas seulement en passant) :

– Fruit d’un colloque qui s’est tenu à Lyon, à l’initiative de Jean-Noël Dumont, le livre Les Catholiques et la démocratie (éditions de l’Emmanuel, 186 pages, 25€) contient les actes de ce colloque. Parmi les conférences données, celle de Frédéric Crouslé, qui traite de la démocratie vue par les démocrates-chrétiens, repose largement sur la vision chestertonienne de la démocratie telle que Frédéric Crouslé la perçoit, particulièrement à la lecture de Hérétiques et Orthodoxie. (Merci à D.S. et à V.A.)

– Dans un autre genre, le sociologue Luc Boltanski se livre, dans Énigmes et complots (Nrf/Essais, Gallimard, 480 pages, 23,90€) à une vaste enquête sur le roman policier. Il consacre plusieurs pages à Chesterton et nous espérons, là aussi, avoir le temps d’y revenir. (Merci à V.A.)

– La Correspondance Paul Claudel/Louis Massignon 1908-1953 connaît une nouvelle édition « renouvelée et augmentée » (Gallimard, 530 pages, 48€). Chesterton est présent dans cet échange entre les deux hommes, Claudel ayant conseillé sa lecture à Massignon.

– Enfin, Simon Leys consacre tout un chapitre (c’est la reproduction d’une conférence donnée à Chesterton Society d’Australie) de son dernier livre, Le studio de l’inutilité (Flammarion, 302 pages, 20€) à l’auteur d’Un Nommé Jeudi, un cauchemar. Un véritable régal, une parfaite compréhension de l’homme Chesterton et de son œuvre, une saisie de l’essentiel. Simon Leys évoque également Chesterton dans un autre chapitre, consacré celui-ci à Joseph Conrad.

– A la rubrique des manifestations, signalons également pour terminer tout à fait que l’ICES (Institut catholique d’études supérieures) de La Roche-sur-Yon organise les lundi 23 et mardi 24 avril prochain la cinquième journée d’études de son département de Lettres sur le thème : « Wilde, Waugh, Chesterton : trois humeurs britanniques ».

Connaissez-vous Leonard Wibberley ?

Un des lecteurs de ce blogue a attiré récemment notre attention sur l’écrivain Leonard Wibberley, peu connu en France et qui ne manque pas de ressemblance avec G.K. Chesterton. À notre demande, il a bien voulu écrire un texte de présentation de cet écrivain, texte que nous sommes heureux de publier ci-dessous. 

Leonard Patrick O’Connor Wibberley naquit à Dublin en Irlande le 9 avril 1915. Son père, Thomas Wibberley, professeur d’agronomie, enseignait à l’University College de Cork ; il commit plusieurs ouvrages qui défendaient l’idée d’un Royaume-Uni auto-suffisant et ce, sans l’Empire. Lorsqu’il mourut en 1932, le jeune Leonard Wibberley dut abandonner ses études et travailler. Il fit de nombreux petits métiers de rue et débuta une carrière de journaliste après une courte période dans une maison d’édition. Il travailla au Sunday Dispatch puis au Daily Mirror et devint rédacteur en chef dans un journal à la Trinité-et-Tobago, alors colonie anglaise. En 1943 il devint correspondant de guerre aux États-Unis pour le compte des Evening News de Londres ainsi que rédacteur à l’Associated Press de New-York.

Une fois la guerre terminée, il voyage avant de revenir s’installer définitivement en Californie en 1947. Il trouve un emploi comme journaliste au Los Angeles Times et s’attelle à l’écriture ; son premier roman paraît en 1952 (La Barbe du Roi).

Il devint célèbre en 1955 avec la parution de La Souris qui rugissait (The Mouse that roared) qui fut adapté au cinéma en 1959 avec Peter Sellers dans les rôles principaux (il joua trois personnages des plus dissemblables). Le succès de cette première Souris donna lieu à trois suites (The Mouse on the Moon, The Mouse on Wall Street et The Mouse that Saved the West) ainsi qu’une chronique médiévale (Beware of the Mouse). Débuta aussi à la fin des années 50, une série pour enfants narrant les déboires d’un soldat anglais en lutte contre les insurges américains (John Treegate, série de six livres) ; Wibberley fut un écrivain pour enfant des plus prolifique publiant sous pseudonyme (Patrick O’Connor). En 1959, sous le masque de Léonard Holton (il usa du nom de jeune fille de sa femme), il commença à narrer les aventures policières d’un moine franciscain de Los Angeles, Father Joseph Bredder. La première des aventures The Saint Maker porta d’ailleurs en sous-titre « In the tradition of G. K. Chesterton’s Father Brown, a superb mystery thriller » ce qui est à la fois un hommage filial et une bonne introduction à l’esprit de cette série.

Il ne se contenta pas d’une carrière littéraire et fut également un animateur de radio réputé pour les nombreuses pièces radiophoniques qu’il y joua. Ses talents multiples et son ardeur de polygraphe firent qu’il écrivit plus de cent livres. Si Chesterton bénéficia de solides relais en France comme Paul Claudel, Wibberley ne vit son oeuvre que faiblement traduite. Les Editions Fasquelles traduisirent plusieurs de ses oeuvres au cours des années cinquante (La Souris qui rugissait en 1955, Feu l’Indien de Madame en 1957, Mc Gillicuddy Mc Gotham en 1958, Passez-moi le président en 1958, Prenez garde à la souris en 1959, Vers une île lointaine en 1960) et les Presses de la Cité firent paraître en 1971 une traduction de Le Dernier Safari.

Il mourut le 22 novembre 1983 d’une crise cardiaque. Ses enfants déposèrent selon ses dernières volontés la totalité de ses papiers aux Archives de Californie.

Thomas Delannoy

Le Chesterton du Père de Tonquédec (fin)

Nous terminons ici la publication de très larges extraits de l’étude du Père Joseph de Tonquédec, parue en 1920 sous le titre, G.K. Chesterton, ses idées et son caractère. On pourra retrouver les différentes publications sur ce blogue (ici, , , ,, , et ).

Il s’agit en France de la première étude vraiment systématique de l’œuvre et de la pensée de Chesterton, lequel est en quelque sorte pris au sérieux et non réduit au simple rang d’amuseur. Nous achevons donc ici la reproduction intégrale du dernier chapitre de ce livre.

FIN.

Le Chesterton du Père de Tonquédec (8)

À la fin de l’année 2011, nous avions commencé à publier de larges extraits du livre du père jésuite Joseph de Tonquédec consacré à Chesterton sous le titre : G.K. Chesterton, ses idées et son caractère. Publié d’abord en feuilleton dans la revue Études, cette enquête sur la pensée d’un écrivain alors vivant a été réunie en volume en 1920 et publiée aux Nouvelles Éditions Nationales.

Pour mémoire, cet ouvrage comporte quatre chapitres (La philosophie d’un humoristeUne manière de prendre la vie;  L’Art; La Religion). Nous continuons ici la publication du quatrième chapitre (débutée ici) et consacré à l’aspect religieux de l’œuvre et de la démarche de Chesterton. C’est peut-être dans ce chapitre que le jésuite prend le plus ses distances vis-à-vis d’un écrivain qui le fascine très visiblement.

A suivre…

Aphorisme (13)

 

Individuellement, les hommes peuvent bien offrir une apparence plus ou moins rationnelle, ils mangent, dorment, intriguent. Mais l’humanité en masse est mystique et frivole, elle se plaît aux changements. Les hommes sont des hommes, mais l’Homme est une femme.

Le Napoléon de Notting Hill

Vous voulez découvrir d’autres aphorismes et citations de G.K. Chesterton ? N’hésitez pas à commander L’Univers de G.K. Chesterton (éditions Via Romana),310 pages, 24 €.

Benoît XVI lecteur de Chesterton

L’agence Zenit vient de publier un entretien très intéressant avec Andrea Monda, professeur de religion et de littérature à l’Université pontificale du Latran. Le professeur Monda interviendra samedi prochain à un colloque à Gênes dont l’intitulé du thème général est : « La journée du bon sens. La beauté paradoxale du quotidien. Une journée de G.K. Chesterton ». Pour sa part, le professeur Monda évoquera le thème « Bon sens, vie bonne et bonne humeur : G.K. Chesterton et Benoît XVI ».

Dans l’entretien accordé à Zenit, le professeur Monda indique que Joseph Ratzinger a lu Chesterton et que plusieurs citations des histoires du Father Brown apparaissent dans son œuvre. Mais plus encore il établit, à partir du thème de la Joie (le grand secret du chrétien selon le dernier chapitre d’Orthodoxie) un rapprochement entre l’écrivain anglais et le pape allemand :

une société qui perd le sens de l’humour, se prépare, disait Maritain, à ses funérailles. A des moments différents et de façon différente, Chesterton et Ratzinger dénoncent cette folie de la vie des hommes occidentaux. Ils rappellent que la joie existe, non pas en vue du plaisir, qui est toujours plus petit que l’homme et sous son contrôle, mais en vue de cette joie qui reste un grand mystère.

(…)

De ce point de vue, on peut définir Benoît XVI comme un pape de la joie. C’est le mot qui revient le plus souvent dans ses discours depuis qu’il a été élu. C’est ce qu’il affirme dans son récent livre-entretien, « Lumière du monde »: « Ma vie a toujours été aussi traversée par cette conviction: c’est le christianisme qui donne la joie et fait grandir ». Nous avons là, en une phrase, tout Ratzinger et, à bien y penser, tout Chesterton. Foi, joie, raison. Bon sens, vie bonne, bonne humeur.

L’entretien dans son intégralité peut être lu ICI.

Signalons qu’un autre pape fut un bon connaisseur de Chesterton. Alors qu’il était encore cardinal, le futur Jean-Paul 1er, le pape du sourire, publia un recueil de lettres qu’il avait adressées à de grands penseurs et écrivains, dans cadre d’une série d’articles. Il y figurait bien sûr G.K. Chesterton. Ce livre a été traduit en français sous le titre Humblement vôtre (Nouvelle Cité, 1978).

Aphorisme (12)

Il était divinement nécessaire que l’Empire romain réussît, ne fût-ce que pour échouer. Dans cette perspective les soldats romains tuèrent le Christ, non seulement en toute légalité mais même par droit divin. Il fallait que la mort du Christ fût authentifiée par la loi romaine et non par une simple loi militaire. Pilate et à travers lui Rome tout entière collaborent tout comme Pierre à l’œuvre divine.

Une Brève histoire de l’Angleterre

 

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Écouter Un Nouveau Jeudi, un cauchemar

 

Un Nouveau Jeudi, un cauchemar, titre français de The Man Who Was Thursday (1908), est l’un des plus fantastiques et des plus célèbres des romans de G.K. Chesterton. Toujours disponible chez Gallimard, ce roman a été traduit en français par Jean Florence, pseudonyme de Jean Blum (1883-1915) et publié en 1911 pour la première fois.

Grâce à l’association Des livres à lire et à entendre, qui a pour but de donner accès à la littérature aux non-voyants et aux malvoyants, on peut désormais entendre la lecture d’Un Nommé Jeudi, un cauchemar, directement sur le site de l’association, qui propose également de télécharger les fichiers (mp3) de cette lecture (7h31 d’écoute, quand même…).

Pour écouter un extrait, voir ICI.

Une très bonne initiative qu’il faut saluer. Bien évidemment de nombreux autres écrivains sont proposés par cette association et son site, Littérature audio.com, que nous vous invitons à visiter.

Pour mémoire, voici le début du livre :

Le faubourg de Saffron Park s’étendait à l’est de Londres, rouge et déchiré comme un nuage au couchant, dessinant sur le ciel une silhouette fantastique de maisons bizarres, toutes construites en briques claires. Le sol même en était étrangement tourmenté.

On devait cette création à la fantaisie d’un spéculateur audacieux, qui possédait quelque vague teinture d’art. Il qualifiait l’architecture de son faubourg tantôt de « style Elizabeth », tantôt de « style reine Anne » ; sans doute, dans sa pensée, les deux souveraines n’en faisaient qu’une.

Dans le public, on traitait ce faubourg de colonie d’artistes. Non qu’aucun art y fût particulièrement cultivé, mais l’aspect, l’atmosphère en était « artiste ».

Endroit fort agréable, d’ailleurs, si ses prétentions au titre de centre intellectuel pouvaient passer pour exagérées. L’étranger, qui jetait pour la première fois un regard sur ces curieuses maisons rouges, devait faire sans doute quelque effort d’imagination pour se représenter la structure singulière de leurs habitants. Et, s’il rencontrait l’un d’eux, son impression n’en était pas modifiée. Cet endroit était non seulement agréable, il était parfait pour peu qu’on le considérât non comme truqué mais plutôt comme un rêve. Si ce n’étaient pas des artistes qui habitaient là, l’ensemble n’en avait pas moins un caractère artiste.

Ce jeune homme, par exemple, avec ses longs cheveux châtains et sa mine impertinente, ne voyez pas en lui un poète : c’est un poème.

Ce vieux monsieur, avec sa vaste barbe sauvage et son vaste et sauvage chapeau, ce vénérable charlatan, ce n’est pas un philosophe : c’est un thème de philosophie.

Ce personnage aux apparences doctorales, au crâne chauve et brillant comme un œuf, au long cou décharné comme celui d’un oiseau, n’a aucun droit aux dehors de savant qu’il se donne ; il n’a fait aucune découverte en biologie : mais n’est-il pas lui-même la plus extraordinaire créature que puissent étudier les biologistes ?

Voilà, disons-nous, le bon point de vue d’où il convenait d’observer le faubourg de Saffron Park : non pas un atelier d’artistes, mais une œuvre d’art, délicate et parfaite. On avait, en y entrant, l’impression qu’on allait prendre part à quelque comédie.

Ce charme de l’irréel était surtout sensible le soir, quand les toits bizarres se découpaient en valeurs sombres sur le couchant et que tout le chimérique endroit se détachait, en quelque sorte, visiblement du monde ordinaire, comme une nuée flotte dans le ciel. Ce charme était, véritablement, irrésistible les soirs de fête locale, quand de grosses lanternes vénitiennes, fruits monstrueux des arbres nains, illuminaient les jardinets.

Et ce charme fut plus sensible, plus irrésistible que jamais, un certain soir dont on se souvient encore dans le voisinage et dont le poète aux cheveux châtains fut le héros.