Pour commencer l’année : G.K. Chesterton vu par Leonardo Castellani

Pour débuter cette année 2016, que nous vous souhaitons la meilleure possible, sous le regard de Dieu, nous sommes heureux de publier un article inédit en français consacré à G.K. Chesterton. Ce texte émane d’un écrivain argentin, Leonardo Castellani dont nous devons la découverte à Erick Audouard, qui est également la traducteur de ce bel hommage à Chesterton que vous pourrez lire ci-dessous. Nous lui avons demandé de présenter également Castellani afin que les Amis de Chesterton puissent se faire une idée sur cet auteur généralement inconnu en France. Nous remercions vivement Erick Audouard de nous avoir fait connaître Castellani, de nous permettre de le découvrir à propos de Chesterton et, nous espérons avec lui pouvoir le lire prochainement dans la langue de Molière.

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Leonardo Castellani (1899-1981), prêtre catholique et écrivain argentin, est l’auteur d’une œuvre immense comme poète, romancier, nouvelliste, conteur, essayiste, philosophe, théologien, exégète, journaliste et critique littéraire. Il initia également la traduction en espagnol de la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. Exclu de l’ordre des Jésuites en 1949 pour insubordination, il ne récupéra son ministère sacerdotal qu’en 1966, et déclina sa réintégration dans la Compagnie de Jésus en 1971 pour raisons de santé. Proche par l’esprit de Chesterton qu’il rencontra deux fois, pourfendeur des idéologies et des fausses gloires du XXème siècle, pratiquant au moins cinq langues, doté d’une érudition prodigieuse et d’une curiosité insatiable, touchant aussi bien à la politique et à l’éducation qu’à la psychologie et à la métaphysique, il écrivit une partie de ses articles et de ses livres sous divers pseudonymes : Jerónimo del Rey, Militis Militorum, Cide Hamete, Pio Duca D’Elia, Desiderio Fierro, etc.
Tour à tour repoussé, exilé et réduit à la misère, il est resté un marginal jusqu’à son dernier souffle : Ermite Urbain, comme il s’appelait lui-même, il développa son génie mystique à travers plus de 50 ouvrages admirables de profondeur, de richesse et d’humour. Quasiment oublié dans son propre pays, il demeure l’une des plus grandes figures de toute la littérature argentine : « Ce qui n’est pas beaucoup dire… » aurait-il ajouté.
Erick Audouard (Fragments de Trébizonde, Gallimard) entreprend actuellement de le traduire et de le présenter au public français.

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Le bon sens de Chesterton par Leonardo Castellani

« La vraie philosophie se moque de la philosophie » Pascal[1]

Le 15 décembre 1929, à Rome, j’ai entendu une conférence de Chesterton sur les Martyrs Anglais, alors béatifiés au Collège Anglais dont certains d’entre eux furent élèves, tel le bienheureux Robert Southwell. Le grand journaliste commença son allocution en plaisantant sur son retard et sur son allure joviale et massive, encore inconnue pour beaucoup.

« Vous vous serez peut-être alarmés, dit-il, – me croyant victime de quelque collision dans ces terribles rues de Rome, qui sont pires que celles de Londres. My dear friends, ne vous inquiétez jamais pour moi : la voiture dans laquelle je roule balaie toujours l’autre ».

Comme toutes ses images, celle du ventripotent chroniqueur londonien dans sa petite auto disloquée, aussi combative qu’invincible, est tout un symbole. Le journaliste de génie qui vient de nous quitter possédait un goût diabolique pour les collisions. Il fut un chauffeur de bus doublé d’un entrepreneur de démolitions. On peut le voir sous la forme d’un gigantesque outlaw à la crinière turbulente et au rire de grand enfant qui, monté dans l’omnibus entre Hamersmith et Oxford Circus, haranguerait les passagers pour qu’ils le soutiennent, s’emparerait du volant et s’empresserait ensuite de catapulter l’engin contre tous les slums, tous les taudis et tous les bidonvilles, honte de l’humanité, qui délimitent la métropole du monde : murs en ruine, montagnes d’ordures et d’encombrants, pauvres bicoques à punaises, immeubles abominables dans lesquels la plèbe chère à son cœur s’étiole et s’asphyxie, écrasée par La Richesse des Nations d’Adam Smith. Faire de l’air, de l’espace. Et la raison pour laquelle il réussit à balayer tout ce qu’il percute en restant sain et sauf, – comme il dit -, se trouve justement dans sa corpulence, dans son bien-être prodigieux, dans ce sens commun d’une tonne, cette bonne santé mentale, cette joie de vivre (parce que le savoir est la vie, le savoir est justement la vie plus vivante en l’homme), sa joie de savoir, de voir, de comprendre, de convaincre, de débattre. Et le plus fort, c’est que les propriétaires de tout ce qu’il démolit n’ont pas d’autre recours que de rire, voire d’applaudir. Ce Gros, le plus batailleur qui soit, mais batailleur avec la cordiale bonhommie du boxeur obèse, est mort sans laisser un seul ennemi derrière lui. Ses raclées étaient si sincères, si humbles, si charitables, tellement imprégnées d’humaine sympathie, qu’il n’y avait qu’à les recevoir et à fermer son bec. On ne peut rien contre la vie [2].

Cependant, ce serait une erreur de voir en Chesterton un pur polémiste : il fut avant tout un catéchiste. Voltaire est un pur polémiste, un bretteur fallacieux[3]. Chez Chesterton, la polémique n’est jamais qu’un épisode, un prétexte.

– Combien vous en savez, don Gilberto !

– Rien de plus que le Catéchisme, mon fils.

– Mais vous en mettez partout, comme la sauce tomate.

– C’est fait pour.

Pour enseigner à nouveau le Catéchisme aux anglais, il fallait entrer dans un pub, s’asseoir devant un verre de gin, savoir de tout, aimer Londres, être un peu loufoque, toujours de bonne humeur, avoir une grosse voix tonitruante et un genre excentrique, à la fois modeste et conquérant. Il fallait avoir une gaîté d’enfant, une santé de taureau, une foi d’irlandais, un bon sens de cockney, une imagination shakespearienne, le cœur de Dickens et la plus formidable envie de discuter qu’on ait vue depuis que le monde est monde.

Dans The Thing (Sheed Ward, 1929), Chesterton a réuni une sélection de ses derniers articles polémico-catéchistiques. Techniquement, ce sont de pures merveilles, aussi ciselées que des joyaux ou des poèmes. (Lisez par exemple Logic and Lawn Tennis, The Roots of Sanity, What do They Thing). Une petite introduction sentencieuse inattendue, venue on ne sait d’où, – une présentation de la victime, du malheureux qui a osé dire quelque chose contre la bien-aimée Eglise de Rome – ; une battue à fond et dans le détail par le biais systématique des questions-réponses; un knock-out fulgurant ; – et lorsqu’il le tient au-dessus du sol par les pieds, un petit sermon chrétien au public réjoui, qui s’achève sur une fanfare triomphale, un morceau de bravoure dont chacune des syllabes chante comme dix mille rossignols.
Sa mission fut de prêcher la Bonne Nouvelle du Salut au moyen de la joie et de la liberté par la foi. Dieu le chargea de composer durant 40 années, à travers 70 volumes, une pantagruélique Silly Symphony basée sur le Credo de Nicée. Seul Chesterton trouva tant de choses à dire sur le premier article,

Je crois en Dieu le Père tout-puissant

Créateur du ciel et de la terre

De l’univers visible et invisible,

qu’il passa toute sa vie à paraphraser sur tous les tons possibles et imaginables. Certes, il connaît l’ensemble des Mystères, la Croix, la Rédemption, le Péché Originel, qui forment le fond rouge et noir de ses tableaux ; il connaît Marie, Saint Thomas et Saint François, avec lesquels il s’entretient comme un gamin plein d’audace ; mais, au bout du compte, Chesterton est le poète créationniste. C’est un poète existentiel comme disent les fous d’aujourd’hui. Il semble s’être trouvé aux côtés d’Adam quand toutes les choses étaient en train de se faire, quand le cosmos était un conte de fées, aux temps du Langage Neuf. Oh frère François, tout ce qui est, en tant que c’est, comme c’est beau ! Il passa toute sa vie dans l’adhésion la plus chaleureuse à l’opinion de Dieu le Père lorsqu’Il déclara que Tout le créé était bon. « Et vidit Deus quod esset bonum ».

Cet homme qui écrivit deux pages impeccables sur deux tremendous trifles : la clé (Orthodoxy) et la boîte aux lettres (What Wrong With The World) ; cet homme qui écrivit un délicieux madrigal à l’Âne :

When fishes flew and forest walked

And figs grew upon thorn,

Some moment when the moon was blood

The surely I was born.

With monstruous head and sickening cry

And ears like errant wings

The devil’s walking parody

On all four footed things…,

comme il doit désormais sentir les splendeurs majestueuses du grand Univers, desquelles (entre parenthèses), en notre triste époque, il faisait partie.

Dieu fit bien les choses, et Adam leur donna le nom qu’il fallait ; mais comme Gilbert Chesterton sait comment elles auraient pu être, il leur donne toutes sortes de sobriquets : et cela l’amuse terriblement. Il a le regard du nouveau-né qui voit les hommes appeler « manger » le fait de s’introduire dans le corps des choses curieuses par un trou qu’ils ont dans la tête. Il fut tout à fait homme, il eut en lui tout ensemble et simultanément ce qui fait l’homme : la sagesse de l’ancien, la sagacité du mâle, la combativité du jeune, la pétulance du garçon, le rire et la ludicité de l’enfant, et encore au-dessus, comme je le disais, ce regard sérieux et stupéfait du bébé. Le regard ontologique de celui qui vient de naître, dont Saint Thomas dit que ce qu’il voit intellectuellement en premier n’est rien d’autre que l’Être.
Chesterton est le Roi du Bon Sens et le Poète de la Sagacité, le poète du Deux et Deux Font Quatre.

Up my lads, and lift the ledgers, sleep and ease are o’er

Hear the stars of morning shouting « Two and two four »

 C’est le roi du Bon Sens parce que nul homme, plus que lui, n’a « fait le fou ».

Grand paradoxe, mais grande vérité. Qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’un paradoxe soit une vérité ? Un éminent professeur et critique littéraire de mes bons amis me disait un jour :

« Je n’aime pas Chesterton parce que je n’aime pas la pensée sautillante. Je suis du parti de Cervantès, pas de celui de Quevedo ; et surtout, je suis du parti d’Anatole France, mon maître. La vérité n’aime pas les entrechats, la vérité ne fait pas de cabrioles, elle marche vêtue d’apophtegmes et de maximes, pas de calembours. Dans tous les cas, elle se revêt d’ironie ».

Tandis qu’il s’éloignait méditatif dans la rue Anchorena, je suis parti de mon côté dans la rue Santa Fe, impressionné par cette objection : « La vérité ne fait pas de cabrioles ». Et voilà comment une voiture aux intentions manifestement suspectes, qui fit faire une cabriole invraisemblable à mon professeur d’ami, qui se croyait encore en chaire, m’apporta la solution que je cherchais. « La vérité ne fait pas de cabrioles ». De quelle vérité parlez-vous ? La vérité fait ce qu’elle peut, et il ne nous est pas loisible de la découvrir par son seul vêtement. Mais il existe une vérité spéciale, chère à Chesterton toute sa vie, une vérité qui s’ingénie à exécuter toutes sortes de choses anti-professorales et malséantes : elle crie dans la rue, joue avec les enfants, tire à la sarbacane sur les pédants et se promène de par le monde en se jouant de tout et de tous. « Ludens in orbe terrarum ». C’est ainsi du moins que la décrit le Livre de la Sagesse.

Quelles relations entre le Sens Commun et la Folie, entre le Sens Commun et la Métaphysique ? Encore une fois, de quelle Folie parlez-vous ? Il faut rappeler que le Verbe de Dieu fut très souvent dit fou, que Hamlet fut fou, que Don Quichotte fut fou… et Don Bosco, et Saint Philippe Neri ? C’est pourquoi beaucoup continuent d’appeler Chesterton le Roi du Sens Commun, et s’obstinent à affirmer que, à force de creuser cette sagesse naturelle, patrimoine universel de tout analphabète, il parvint aux plus profondes intuitions philosophiques ; alors, va, lis-le, et traduis-le (mal : il est impossible de bien traduire Chesterton), et tant pis si tu le trouves plus fou qu’une chèvre[4].

Comment ? Que le Ciel m’emporte ! Un curé catholique détective, un criminel chef de la Police, un lad de Notting-Hill changé en Bonaparte, quelques oisifs qui s’amusent à déplacer une enseigne de taverne de maison en maison, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent, phénoménales et prévisibles, un athée et un catholique qui se battent à l’épée à propos de l’existence de Dieu dans un duel qui ne finit jamais, un professeur allemand qui n’est autre que Lucifer en personne, un asile de fou qui n’est autre que le monde lui-même, et Dieu, l’Etre Ineffable, symbolisé semble-t-il dans la personne d’un homme corpulent, leader d’une horde de gangsters, qui se révélera être un policier déguisé, et par-dessus tout cet homme, cet écrivain prodigieusement informé, passant son existence à nier minutieusement tout ce que tout le monde répète (répéter ce que tout le monde dit : en quoi se trouve justement l’essence du sens commun), et pire encore : à essayer de le prouver. C’est ça, le Sens Commun ? C’est ça, la Logique ?

Eh bien oui, monsieur ; mais la Logique qui fait la folle ; la philosophie qui, selon Pascal, se moque de la philosophie. C’est le Sens Commun, mais le Sens Commun pris d’ivresse.

– Ivre de quoi ?

– Ivre de Poésie et de Théologie. Bras-dessus bras-dessous avec sa fille, la Joie de Vivre.

Nul d’entre nous n’est ce qu’il veut, mais ce qu’il peut. Cela me rappelle Alfred le Grand, ce bon roi saxon auquel Chesterton dédia une merveilleuse romance. Le danois Gunthorn, barbare obscur, avait envahi le royaume chrétien, assassiné le roi Æthelred  et usurpé sa couronne ; Alfred, frère du roi tué, dont la tête est mise à prix, jeune homme ardent et vif, doté d’un regard espiègle et de deux grandes dents de rongeur, demeure justement aux côtés du vieil ogre Gunthorn, – déguisé en bouffon du roi. Sa foi est si grande (sa foi en Dieu et en son droit) que tout en faisant sonner les grelots quand il faut pour couvrir le bruit des fidèles en armes, il arrive à se moquer des courtisans pansus, à faire rire aux éclats le roi stupide et cruel, et à proférer des choses insensées derrière lesquelles se cache un sens terrible. Il est la risée de tous, lui le capovolgitore, mais il n’en est pas moins de chef réel, le roi légitime : ils le craignent tous, quoiqu’ils en disent, ils le respectent et peut-être même, au fond, qu’ils l’envient et qu’ils l’aiment un petit peu. Si les forces loyales n’avaient pas fini par le remettre sur le trône au cri de « Saint Aidan ! », si ce vrai roi était à jamais resté le fou du roi, cela n’aurait fait aucune différence : premier par le lignage, premier par le mérite et par la grandeur d’âme, il était le maître natif et authentique, jusque dans les moments qui le virent cheminer cul par-dessus tête. « Asseyez-vous là, espèce de casse-pied – dit le Duc à Don Quichotte – quelle que soit la place où je m’assieds, j’occuperai toujours celle du maître ». En quoi le Duc se trompa prodigieusement, tout comme ce roublard de Sancho ; car en réalité c’est Don Quichotte qui occupe la place de choix, où qu’il s’assied, par rapport à n’importe lequel de ces faux Ducs qui pullulent dans le monde[5].

Supposons qu’un usurpateur vienne à s’asseoir sur le trône du Bon Sens, encadré par une escorte de pirates et un bataillon de marchands. Gens solennels, gens pratiques, gens responsables, grands financiers et prêteurs sur gages. « Facts and figures, facts and figures ». La Science avec une majuscule, la Nouvelle Psychologie, la Psychanalyse, Economics and Politics, la respectabilité, les messieurs d’Oxford et Cambridge, la pudeur victorienne, la révolution industrielle, l’oligarchie des grandes fortunes, l’Empire, toute la terre à exploiter, la Culture, le Progrès et la Civilisation sous le règne suprématiste et prédestiné de la race nordique, précisément tel parce que nordique. Qu’est-ce que Dieu ferait avec un plat pareil sous le nez ? Il laisserait tomber deux gouttes d’esprit. Deux gobelins. Un gobelin immensément compatissant dans un corps maigre : Dickens. Un gobelin immensément moqueur dans un gros corps : Chesterton. Mais tous deux devront se déguiser en bouffons, car si on voyait ce qu’ils sont, dans toute leur nudité, à savoir des mystiques et des sociologues, ils prendraient le risque d’être inquiétés, ou du moins inécoutés. Parce que la folie est parfois démence, parfois déguisement, parfois les deux à la fois, comme dans Hamlet. David dansa devant l’arche pour éviter l’extase. Au début de chaque messe, de peur que le ravissement ne l’empêchât de consacrer, Saint Philippe Neri se tournait vers l’enfant de chœur et se mettait à lui raconter des blagues de Bertoldo, Bertoldino et Cacaseno. Ces deux-là étaient des saints. Mais les deux autres l’étaient aussi à leur manière, serviteurs et fiancés de cette invisible, méconnue, criarde, royale, enivrante vérité qui danse et qui joue. « Ludens in orbe terrarum ».

Jouer toute la vie. Autre paradoxe. Seul un homme qui ne fit jamais rien d’autre que jouer dans sa vie était capable de travailler autant[6]. J’aimerais bien apercevoir Chesterton au ciel, en train d’apprendre à Saint Pierre (ce Saint Pierre si semblable à celui des légendes folkloriques) les règles du poker.
Car alors je lui dirais :

Saint Gilbert du Bon Sens, toi qui fus sur terre le Sens Commun outlaw et la Sagesse qui dansait dionysiaque,

Gilberto Chesterton, toi qui, pour être encore plus anglais, portais le nom d’un bourg de Cambridge-County,

Falstaff dévot, toi qui eus la vocation d’apprendre le Catéchisme illustré aux anglais,

En leur démontrant par la même que Dieu n’avait pas précisément intérêt à leur laisser l’Empire du Monde.

(Et sans avoir d’objections per se contre leur bacon frit, leur steak argentin, leur golf et leur bridge, et moins encore contre la Liberté et la Joie.)

Sinon le souci de nous offrir, coûte que coûte, l’Empire du Ciel,

Avec la Croix cachée de Thomas More au prix du marché

et un peu plus de Lumière sous la peau…

Gargantua des lettres, Michel-Ange euphuiste, espèce de Robin des Bois et de Sherlock Holmes monastique.

Plus exquis que Rabelais, trop brutal pour Benvenuto[7] et la moniale Hrotsvita,

toi qui pouvais réciter et récitais tout Shakespeare et la Bible itou en dialecte cokney à l’envers, dans l’ordre et dans le désordre.

Toi qui jamais ne pus résister à la tentation de l’espièglerie et du whisky glacé.

Saint Gilberto qui es au ciel entre Saint Simon le Fou, Marie Stuart et le Bembo[8],

Saint Gilberto, souviens-toi de nous face au trône de l’Eternelle Sagesse.

Et rends-lui grâce de t’avoir fait naître à notre époque,

A notre sale, bien sale époque

 

For we all praises famous men

ancients of the College :

for they taught us common sense

tried to teach us common sense

Truth and God’s Own Common Sense

which is more than knowledge !

 

Article de 1936 réuni dans le volume Critica Literaria, Buenos Aires, 1945.
Traduction et notes : Erick Audouard.
© Erick Audouard.

[1] Blaise Pascal écrit « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher » (B. 4). N.d.t.

[2] Nous n’ignorons pas que cette raison prochaine de l’amabilité de G.K. Chesterton s’insère dans une autre raison générale, qui est la position de minorité sans gravitation politique, position qui est celle qu’occupent les catholiques en Angleterre. C’est aussi pourquoi il y a aujourd’hui un combat religieux en Allemagne, combat qui est absent (apparemment) en Angleterre. Le tout prime toujours sur les parties. « One of the loveliest characters I have ever know was G.K. Chesterton », dit Wells dans son livre furieux The New World Order (1940). Il explique dans la foulée que ce n’était pas parce qu’il était catholique, sinon malgré le fait qu’il le fût. En quoi il se trompait grandement. Note de l’auteur.

[3] Intéressant de les voir ferrailler tous les deux : le converti d’une nation hérétique armé de taille contre l’apostat d’une nation chrétienne armé d’estoc, – abeille contre vipère -, dans The Maid of Orléans (in A shilling for my thoughts, Methue Co. 36 Essex, St. W.C, Ltd, 1927). Note de l’auteur.

[4] Et cela, même quand on s’efforce de bien le traduire. Ne parlons pas de la récente traduction argentine qui fait de The Thing « Lo que es » (Ce qui est), de spiritualist « espiritualista », de spanish desperadores « espanoles desesperados », et pareil pour le style, qui brille par son absence totale, dans une prose indigeste qui est une véritable horreur ; rappelons que la traduction a été exécutée par un catholique et une maison d’édition catholique, et promue par un groupe de catholiques de la revue Nuestro Tiempo… Note de l’auteur.

[5] Citant de mémoire, Castellani se met à inventer une scène qui ne figure pas telle quelle dans le livre de Cervantès. « Je dis donc, reprit Sancho, qu’étant tous deux comme j’ai dit, prêts à s’attabler, le laboureur s’opiniâtrait à ce que l’hidalgo prît le haut de la table, et l’hidalgo s’opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu’il fallait faire chez lui ce qu’il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d’être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu’à ce qu’enfin l’hidalgo, impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant : « Asseyez-vous, lourdaud ; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout. » Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu’elle ne vient pas si mal à propos. » (Chap. XXXI, Tome II). Préalablement, le Duc dont parle Castellani avait prié très courtoisement Don Quichotte d’occuper le haut bout de la table. On remarquera dans cette modification son ardeur quasi « romantique » à défendre Don Quichotte. N.d.t.

[6] Ici, Castellani met en notes la liste de tous les ouvrages de Chesterton disponibles. N.d.t.

[7] Sans doute le sculpteur et orfèvre florentin Benvenuto Cellini et Hrotsvita de Gandersheim, mystique. N.d.t.

[8] Pietro Bembo (Venise 14701547), cardinal, philologue, écrivain, poète, traducteur et érudit italien. N.d.t.

La course après la santé… (aphorisme de Chesterton, 370)

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La poursuite exclusive de la santé conduit toujours à quelque chose de morbide.
Le Défenseur

Café littéraire avec Chesterton

Rivière

On nous prie d’annoncer :

L’ECRIT POUR LE DIRE, propose des Cafés Littéraires

Dimanche 14 Février, 16h / 18h
VIE ET ŒUVRE DU DIVIN CHESTERTON
(F. Rivière, Ed. Rivages)

Gilbert Keith Chesterton, est l’un des plus importants écrivains anglais du début du XXe siècle qui excella comme journaliste, poète, biographe, nouvelliste…
Chesterton est surnommé « le prince du paradoxe ». Il utilise abondamment les proverbes et dictons populaires, et notamment les lieux communs en les détournant de leur sens.
Il est particulièrement renommé pour ses œuvres apologétiques et même ses adversaires ont reconnu l’importance de textes comme Orthodoxie ou L’Homme éternel. Jorge Luis Borges le revendique comme l’un de ses principaux maîtres.

Présentation de  la biographie qui lui est consacré & Lecture d’œuvres.

Réservation conseillée : 06 15 67 01 89 – Participation : 8 € et réduit : 5 € (Etudiants, RSA, difficultés financières)
– Formule goûter : 6 €  (consommation obligatoire)
Rencontres animées par Thierry Missonier
L’Ecrit pour le Dire. Adhésion (25 € : Gratuité pendant 1 an).
Obtenir nos programmes : lecritpourledire@gmail.com.
– Courrier : 9, rue C. Franck, 75015 Paris.

 

Comme Carthage… (aphorisme de Chesterton, 369)

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Carthage est tombée pour sa philosophie, pour avoir poussé jusqu’au terme logique les conséquences de sa vision du monde. Moloch a dévoré ses enfants.
L’Homme éternel

Chesterton et l’indissolubilité du mariage

Mr.-Mrs.-Chesterton

Nous sommes heureux de publier ici ce texte d’un jeune chestertonien, Mathieu Grossi, qui a souhaité traiter un sujet décidément d’actualité avec le récent synode organisé par l’Église catholique sur le thème de la famille.

« Depuis Browning, nul n’a aussi bien compris le sacrement du mariage que Gilbert Chesterton. » Tel est le jugement de Maisie Ward, amie du couple Chesterton et auteur d’une biographie de notre homme. Rappelons que le poète victorien Robert Browning (lui-même objet d’une biographie de Chesterton) arracha des griffes d’un père jaloux une jeune poétesse handicapée dont il était tombé amoureux par correspondance. Après un mariage clandestin, Elizabeth Barret Browning reprit peu à peu goût à la vie, cessa de consommer de l’opium, et retrouva partiellement l’usage de ses jambes. Si c’est à ce niveau que se situe Chesterton, il doit bien avoir quelque chose à dire dans les débats qui agitent l’Eglise ces derniers temps.

Chesterton à vrai dire est un champion de l’indissolubilité du mariage, qu’il défend pour plusieurs raisons. L’une de ces raisons est d’une nature purement mystique. Nous l’illustrerons par une très belle scène de The Ballad of the White Horse, où un soldat lance sa seule arme, une épée rouillée, au visage d’un chef ennemi positionné à plusieurs mètres de là et prêt à décocher sa flèche. Le roi Alfred de Wessex, qui a assisté à la scène, commente le symbolisme de cette « prouesse de feu » :

« c’est bien manière de Chrétien, par le fer ou la plume dévote, que de satisfaire le désir de son cœur en jetant son cœur loin de toute assurance. Et d’aucuns se vouent à la ruche des moines, d’aucuns à l’amitié d’une gente dame, mais telle est la manière des Chrétiens qu’ils honorent leurs vœux jusqu’à la fin. »

Ce que Chesterton admire, c’est la beauté d’un acte ou d’une parole qui, par son caractère périlleux, exprime à la fois les deux aspects, contingent et sacré, de l’expérience humaine. L’amant qui fait vœu de fidélité est comme l’aspirant qui entre dans les ordres ou le guerrier qui jette son arme au visage de l’ennemi : tous trois renoncent définitivement à ce qui leur paraissait important, et leur paraîtra sans doute important par la suite, au bénéfice de quelque chose qu’ils ont perçu par une intuition passagère mais puissante comme éternel et insurpassable : l’amour, la recherche spirituelle, la victoire.

Non seulement ce sacrifice est sublime, mais il est joyeux, il offre même la seule joie plénière, dont les autres sont de pâles copies. Dans une « défense des vœux inconsidérés », Chesterton regrette que la vie moderne comporte en toute chose une « sécurité » qui interdit l’ivresse véritable, ivresse seulement accessible à celui qui tente le tout pour le tout et « brûle ses navires » pour s’interdire la fuite :

« c’est précisément cette échappatoire, cette impression d’avoir une possibilité de faire marche arrière qui stérilise le plaisir moderne. Partout on assiste à des tentatives fébriles et obstinées pour atteindre gratuitement au plaisir. […] Ainsi, en religion et en morale, le décadent mystique dit “Baignons dans la pureté et le sacré sans prendre la peine de maîtriser nos pulsions ; chantons alternativement des hymnes à la Vierge et à Priape.” Ainsi, en amour, les sectateurs de l’amour libre disent ‘Expérimentons la beauté du don de soi sans prendre le risque de l’engagement ; voyons s’il n’est pas possible de se suicider un nombre illimité de fois.’ Évidemment, ça ne marchera pas. Il y aura des frissons, sans aucun doute, pour le spectateur, l’amateur, l’esthète, mais il existe un frisson connu seulement du soldat qui combat pour son drapeau, de l’ascète qui s’affame pour atteindre l’illumination, de l’amant qui a fini par faire un choix. Et c’est par la vertu transfiguratrice de cette discipline personnelle qu’un serment est une chose essentiellement saine. »

Tout cela est très poétique, dira-t-on, mais fort peu pratique. Chesterton bien entendu a d’autres arguments en faveur de l’indissolubilité du mariage chrétien, et nous en reparlerons peut-être dans de prochains articles. Toujours est-il qu’il refuserait obstinément d’admettre la traditionnelle opposition entre idéalisme et réalité. Pour lui, c’est l’idéal qui est pratique, et c’est le froid calcul qui mène à la catastrophe. Si l’idéal du mariage chrétien a parfois l’air inapplicable ici-bas, ce n’est pas le mariage qui doit être réformé :

« les grands idéaux du passé n’ont pas échoué parce que nous leur avons survécu (ce qui voudrait dire que nous les avons « trop vécus ») mais parce que nous ne les avons pas assez vécus. […] L’idéal chrétien n’a pas été éprouvé et jugé insuffisant ; il a été jugé difficile et laissé de côté sans qu’on l’éprouve. »

Mathieu Grossi

Philippe Maxence évoque Chesterton ce 4 novembre au Collège des Bernardins

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Comme nous l’avons déjà annoncé, nous rappelons que Philippe Maxence, président des Amis de Chesterton, interviendra sur Chesterton le mercredi 4 novembre, à partir de 20h00, au Collège des Bernardins, dans le cadre de l’Observatoire de la modernité, dirigé par Chantal Delsol et Bérénice Levet.

Tous les renseignements sont disponibles sur le site du Collège des Bernardins.
Nous vous attendons nombreux.

Écologie chestertonienne (aphorisme de Chesterton, 368)

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(dessin de G.K. Chesterton, extrait de Greybeards at Play)

Le soleil est le faubourg de la terre et les étoiles sa banlieue.
Hérétiques

L’union au crible du bons sens, aphorisme de Chesterton (367)

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Il va sans dire que l’union n’est pas plus en soi une bonne chose que la séparation n’est une bonne chose en soi. Il est aussi absurde d’avoir un parti en faveur de l’union que d’avoir un parti en faveur de monter un escalier et un parti en faveur de descendre de l’escalier. La question n’est pas de monter ou de descendre, mais de savoir où nous allons et pourquoi nous y allons.
Hérétiques

Chesterton à l’Observatoire de la modernité

PA-OBS-MOD-2015

À l’invitation de Chantal Delsol et de Bérénice Levet, Philippe Maxence, président des « Amis de Chesterton » interviendra le mercredi 4 novembre prochain (20h00-21h30) au Collège des Bernardins, dans le cadre de « L’Observatoire de la modernité », pour présenter la pensée de Chesterton et ses éventuelles réponses aux maux contemporains. Moyennant la somme modique de 6 €, les séances sont ouvertes à tous. C’est un très beau programme que propose l’Observatoire de la modernité qui, après avoir évoqué la figure de Hannah Arendt, traitera dans les mois prochains de Léon Chestov, Georges Bernanos, José Ortega y Gasset, Simone Weil, Cornelius Castoriadis, Christopher Lasch, Louis Dumont et Gunther Anders.

On trouvera sur le site du Collège des Bernardins toutes les informations nécessaires.

chestertonRomancier, journaliste et essayiste anglais. Chesterton porte un regard acéré sur le monde moderne et ses prétentions. Soutenu par une écriture jubilatoire et un art du nonsense, cette forme d’humour typiquement anglais, remarquable, il fait apparaître l’absurdité et l’arrogance d’une modernité infatuée d’elle-même, convaincue de sa supériorité sur toutes les époques qui l’ont précédée. Ardent apologiste du christianisme, de l’anthropologie chrétienne, seule susceptible de faire contrepoids à la démesure contemporaine (Orthodoxie, 1908).

  • Gratuit  pour les moins de 26 ans dans la limite des places disponibles le jour de l’évènement.
  • La conférence qui dure une heure est suivie d’un débat d’une demi-heure environ.

Une critique de la traduction française de The Thing

Un excellent connaisseur de G.K. Chesterton, auteur d’une thèse à paraître sur celui-ci, Monsieur Wojciech Golonka, a lu avec beaucoup d’attention la traduction française publiée chez Climats/Flammarion du livre The Thing. Il a relevé un certain nombre d’erreurs dans cette traduction et il nous a semblé utile de les faire connaître au public lecteur de Chesterton. On pourra, bien sûr, discuter cette critique, mais il nous a paru de notre rôle de la faire connaître. Malgré sa longueur, nous avons décidé de la faire paraître en une seule fois, et dans son intégralité, tout simplement parce qu’un tel texte ne supporte pas une publication en plusieurs parties. Nous remercions Monsieur Wojtek Golonka et Monsieur Benoît Mancheron de nous avoir donné l’occasion de participer ainsi au débat autour de la diffusion de l’œuvre de G.K. Chesterton.

The Thing

Remarques critiques sur une traduction française de Gilbert Chesterton, 
La Chose. Pourquoi je suis catholique 

Par Wojciech Golonka, docteur en philosophie et chercheur

Les éditions Flammarion ont eu le mérite de faire paraître au mois d’avril 2015 la traduction d’une œuvre apologétique de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), jusqu’à présent inédite en langue française. Il s’agit du livre The Thing Why I am Catholic (1929), publié au département « Climats », traduit par Pierre Guglielmina sous le titre « La Chose Pourquoi je suis catholique ». Il faut certainement louer la qualité et la souplesse du texte proposé par le traducteur. Sa copie est bien fluide, d’un français qui ne transpire nullement les lourdeurs d’une traduction littérale des ouvrages anglo-saxons (mis à part le titre, qui à notre sens serait à reformuler). Cette réussite du style ne surprend pas chez un traducteur aussi prolifique, qui traite ses œuvres comme des quasi partitions musicales devant correspondre aux cadences et sonorités de la langue française d’aujourd’hui. Mais pour avoir travaillé pendant plusieurs années sur les œuvres de Gilbert Chesterton, et étudié avec fascination les argumentaires contenus dans The Thing, il nous faut avouer que la traduction de Pierre Guglielmina laisse parfois à désirer concernant l’esprit, et même l’exactitude du texte chestertonien.

Dans un entretien du 7 décembre 2012 publié par L’Étudiant[1], M. Guglielmina ne cache pas qu’il ne lit plus en intégralité les ouvrages avant de les traduire. Il pense également qu’il n’est pas nécessaire de connaître la vie de l’écrivain qu’on traduit (qu’il affirme de toute façon insondable !). Ce qui nous paraît déjà comme une précipitation s’explique par un autre aveu : Pierre Guglielmina traduit de huit à douze livres par an. Un rythme énorme, difficilement compatible avec un travail impeccable, du moins pour ce qui est de traduire du Chesterton, comme nous allons le montrer.

Pour commencer, la connaissance de la vie de Chesterton aurait évité un avant-propos lapidaire et décevant aux yeux de lecteurs habitués à l’écrivain anglais (et ils sont nombreux) : « Élevé dans une famille d’Unitariens (secte protestante qui affirme l’unité de Dieu et rejette par conséquent la doctrine de la Trinité), Chesterton s’est converti au catholicisme en 1922, au lendemain de la catastrophe de la Première Guerre mondiale. […] Les biographes de Chesterton imputent sa conversion au catholicisme, relativement tardive, au fait que se femme était une femme anglicane convaincue ».

Un écrivain apologétique de la taille de Chesterton mérite plus de précision théologique. Et historique. Car non seulement les Unitariens mais encore tous les chrétiens affirment l’unité de Dieu, c’est à dire l’existence d’Un Dieu – c’est ce qu’on appelle le monothéisme. La spécificité des Unitariens c’est qu’ils affirment l’unité de la personne en Dieu, par conséquent nient l’existence d’Un Dieu en Trois Personnes. Ceci dit, l’enfance unitarienne de Chesterton nous importe peu vu qu’il a vite sombré dans l’agnosticisme dont il est sorti ensuite grâce à sa fiancée Frances Blogg. Celle-ci, pour être précis, n’était pas une Anglicane convaincue, mais une fervente Anglo-Catholique. C’est ainsi que Chesterton s’est converti au début du XXe siècle au christianisme en général, et il était dès cette époque un farouche défenseur des principales vérités chrétiennes. Quant à sa conversion ultérieure au catholicisme, elle n’a plus rien à voir avec sa femme, moins encore avec le contexte de « la catastrophe de la Première Guerre mondiale ». Chesterton y a songé dès 1911, et c’est surtout lors de ses voyages, au contact des peuples italiens profondément catholiques, qu’il entrevoyait l’abîme qui sépare les différentes confessions chrétiennes de la religion catholique romaine.

ChoseAyant fait cette remarque sur l’avant-propos, avant de passer en revue les faiblesses linguistiques de « La Chose », qu’on nous permette encore de déplorer un procédé qui dans notre milieu de chercheurs est vraiment peu courtois, pour ne pas dire plagiaire ! En effet l’essentiel des notes explicatives de « La Chose » est traduit de l’édition américaine des œuvres complètes de GKC, annotée en l’occurrence par James Thompson[2], sans qu’il soit nulle part fait mention de ce fait. « La Chose » va plus loin, en allant jusqu’à copier bêtement les erreurs historiques de notes originales. Ainsi, ce qui n’était qu’une faute de frappe chez Thompson (la date 1601 au lieu de 1061), copiée sans intelligence dans « la Chose », laisse supposer chez son traducteur une méconnaissance totale des aléas du christianisme anglais, un handicap pourtant gênant quand on traduit du Chesterton[3].

De fait, une telle méthode, malgré un français très agréable, ne suffit pas à traduire convenablement Chesterton. Pour preuve nous donnons ici une liste non exhaustive d’erreurs de traduction importantes que nous avons relevées en parcourant « La Chose » :

1.- En critiquant le calvinisme au chapitre 7 GKC explique : « It is the difference between believing that God knows, as a fact, that I choose to go to the devil; and believing that God has given me to the devil, without my having any choice at all ». Le traducteur utilise ici une expression très faible au vu du contexte : « que je choisis de me tourner vers le diable » (p. 87). En réalité, parlant du calvinisme, GKC parle de la prédestination et il conviendrait de traduire : « que je choisis de me damner ».

2.- Peu après on trouve une omission infondée. En traitant de la question de la transsubstantiation l’original parle de « considerable practical difference between Jehovah pervading the universe and Jesus Christ coming into the room ». La traduction omet la dernière spécification, pourtant de poids dans la comparaison, en mentionnant uniquement « une différence pratique considérable entre Jéhovah imprégnant l’univers et Jésus-Christ. » (p. 88).

3.- La traduction présente des notes surprenantes, aux antipodes de la pudeur habituelle de Chesterton lorsqu’il parle de sexualité, y compris dans The Thing. On lit ainsi à la note 2 du chapitre 9 : « Chesterton joue subtilement sur les mots puisque Beard désigne aussi une femme avec qui un homosexuel prétend avoir des relations afin de dissimuler son orientation sexuelle véritable » (p. 108). L’auteur de cette note, croyant découvrir l’Amérique, mentionne ici une signification vulgaire du mot beard venant de l’argot nord-américain, dont l’usage s’est répandu bien après la mort de Chesterton en 1936[4].

4.- Au chapitre 11 on constate une déformation injustifiée du texte original. Chesterton affirme des Jésuites : « they were not remembered as pioneers who had begun to ask the questions of Ibsen and Hardy and Shaw ». La traduction y change le sens en remplaçant « ask » par « answer » : « les premiers à avoir commencé à répondre aux questions d’Ibsen, de Hardy et de Shaw » (p. 135).

5.- « Si le but avait été le scepticisme logique, Voltaire avait pu l’atteindre plus rapidement grâce à son éducation chez les Jésuites que n’aurait pu le faire le pauvre protestant provincial élevé chez les habitants de Yizréel » (p. 144). Ici la traduction tente, pour une fois, une note absente de l’édition de Thompson, nous expliquant qu’il s’agit d’une ville antique de la Palestine. Mais on ne voit pas très bien ce que le pauvre protestant provincial anglican irait faire dans ce lieu, que par ailleurs on nous explique être aussi celui de la mort du roi Saül… En réalité Chesterton écrit : « brought up among the Jezreelites » et il parle des Jezréelites du Sud-Est de l’Angleterre, membres de « La nouvelle et dernière maison d’Israël », partisans sectaires de James White (1840-1885), un dissident de « L’Église chrétienne israélite », autoproclamé prophète sous le nom de James Jershom Jezreel

6.- En citant la fureur du doyen Inge, un clerc protestant ne croyant pas dans le sacrement de pénitence, Guglielmina traduit le passage « let the Irishman who has committed a treacherous murder be told to leave ‘politics’ out of his confession » par : « Que l’Irlandais qui a traîtreusement commis un meurtre soit convaincu de renoncer à la ‘politique’ grâce à sa confession ! » (p. 145). Le traducteur y perd pour une fois sa fluidité habituelle et commet tout de même un gros contre-sens, puisque le sens de cette ironie anglicane est : « persuadons l’Irlandais qui a traîtreusement assassiné de laisser ‘la politique’ en dehors de sa confession ». Autrement dit, pour le curé irlandais, fustigé par le doyen Inge, l’assassinat politique ne serait ni un péché, ni à confesser.

7.- En ironisant sur les racistes nordiques Chesterton écrit : « how the morning and evening service may be adapted to a day and a night each lasting for six months », ce qui est rendu par : « comment la messe du matin et celle du soir sont adaptées pour un jour et une nuit qui, chacun, durent six mois » (p. 154). Or Chesterton critique ici des esprits empreints du protestantisme et qui étaient, de leur propre aveu, des ennemis ouverts du catholicisme. Pourquoi donc, au lieu d’utiliser un terme proprement catholique – « messe » – ne pas garder « service », « culte » ou « office » du soir, qui de fait correspondent mieux au « evening service », une sorte de vêpres proprement anglicanes ?

8.- Chesterton signalait souvent le sens étymologique des mots, par conséquent il est regrettable de traduire « The very words “common sense” are a translation from the Latin » par : « L’expression “bon sens” est une traduction du latin » (p. 159). GKC renvoie ici au sententia communis en latin, l’avis commun, et donc le sens commun (common sense). Si le « bon sens » veut dire à peu près la même chose, cependant il ne renvoie nullement à la formule latine.

The Thing9.- Une phrase obscure du chapitre 15, « That is because, saving their holy presence, Calvinists and Buddhists have not got so large or human a religion », est rendue par : « C’est parce que, sauf leur respect, les calvinistes et les bouddhistes ne disposent pas d’une religion aussi vaste ou humaine » (p. 163). La traduction, plutôt d’éclaircir le sens de la phrase, la rend à nos yeux incompréhensible. Nous oserions d’expliciter la pensée chestertonienne en proposant : « En effet, conservant une sacro-sainte façade, les calvinistes et les bouddhistes n’ont pas obtenu de religion si large ou si humaine ».

10.- Toujours au chapitre 15 GKC parle en logicien avéré : « Neither of these two statements can be proved. And it goes without saying that the man who uses them cannot prove them, for he cannot even state them. In so far as they are at all in the order of things that can be proved, they are things that can be disproved ». La dernière phrase est traduite par un contre-sens évident : « Si elles appartiennent éventuellement à l’ordre des choses qui peuvent être prouvées, elles sont des choses qui ne peuvent être réfutées » (p. 166). Pour avoir enseigné la logique, la pensée de Chesterton nous semble autrement plus simple : « du moment que ces affirmations feraient partie des choses sujettes à démonstration, il serait possible d’en démontrer la fausseté ».

11.- Au chapitre 16 l’argument pragmatiste « de l’utilité » (« argument of utility ») est traduit par « argument sur l’utilité » (p. 180), ce qui ne renvoie plus du tout à la philosophie pragmatiste critiquée par GKC dans ce chapitre.

12.- C’est tout de même gênant, et c’est aussi une imputation un peu osée de ses propres goûts à Chesterton quand on sait le respect et le penchant de celui-ci pour l’époque et les lettres du Moyen Age, que de traduire « the stale savour of a sort of sensational romance » par « l’odeur de renfermé d’un roman du Moyen Age » (p. 189).

13.- Au chapitre 19, entre les phrases « S’il est bon pour un homme d’être heureux… » et « S’il est bon pour un homme d’être original… » (p. 200), le traducteur a omis de traduire une phrase entière, assez longue par ailleurs : « If it be good that a man should be sympathetic, should include a large number of things in his imaginative sympathy, should have a hospitality of the heart for strange things and strange people, then St. Francis was sympathetic; more sympathetic than most modern men. »

14.- On retrouve à la page suivante une autre omission (p. 201), cette fois-ci une partie de la phrase : « Et il serait assez injuste de dire que la religion n’est qu’un sentiment » est donné en traduction de la phrase entière « There are a good many broad-minded persons for whom it is only an emotion; and it would hardly be unfair to say it is only a sentiment. »

15.- Par ailleurs il est faux de traduire « But theology is only the element of reason in religion; the reason that prevents it from being a mere emotion » par : « Mais la théologie est le seul élément de raison dans la religion, raison qui l’empêche d’être une simple émotion » (p. 201). Ce n’est pas parce que la théologie est juste un élément de raison dans la religion (ce que dit GKC) qu’il est l’unique élément de raison dans la religion (ce que dit Guglielmina).

16.- A la note 2 du chapitre 22 (p. 227) le traducteur tente d’adapter une notice bibliographique à sa guise, ce qui n’éclaircit pas le sens du texte chestertonien : « Père Theobald Matthew (1796-1856), prêtre irlandais qui a prêché la tempérance ». Autant traduire carrément du mot à mot la note donnée par James Thompson (puisqu’on n’est pas à une note plagiée près !) qui précise : « who campaigned for total abstinence from alcohol », ce qui est bien plus qu’une prédication de la tempérance !

17.- Le passage « O Venerable Father in God and gentle shepherd of souls, why Hindoos? » est rendu par : « Ô Vénérable Dieu le Père, doux berger des âmes, pourquoi les Hindous ? » (p. 236). Or GKC interroge ici Mgr Barnes, un « évêque » anglican, à ce titre berger de ses ouailles, devant exercer une paternité spirituelle, c’est à dire en Dieu. « Father in God » n’est donc pas « Dieu le Père » mais tout simplement Monseigneur Barnes…

18.- Une autre erreur confirme que la rigueur ne va pas de pair avec un travail précipité : « un défi à toutes les terreurs de l’Inquisition qui ont existé en Espagne pendant deux cents ans » (p. 286) est mentionné au lieu de « il y a deux cents ans en Espagne » (« all the terrors of the Inquisition which existed two hundred years ago in Spain »).

19.- Une autre phrase contredit encore le discours chestertonien : « Il est parfaitement vrai que de nombreux mythes païens se tiennent en quelque sorte à l’ombre des mystères chrétiens » (p. 291). Chesterton, qui brillait dans le domaine des religions comparées, disait en fait : « It is perfectly true that there were in many pagan myths the faint foreshadowing of the Christian mysteries », c’est-à-dire « il est parfaitement vrai qu’il y avait dans beaucoup de mythes païens une pâle préfiguration des mystères chrétiens », ce qui est tout autre chose.

20.- Un autre exemple. Lorsque GKC parle de l’enfer on lit cette phrase : « Il [le catholique] ne prétend pas savoir exactement quel danger il aura à traverser, mais il sait quelle loyauté il violerait, sur quel commandement ou quelle condition il lui faudrait fermer les yeux » (p. 299) qui est donnée en traduction de : « He does not profess to know exactly what danger he would run; but he does know what loyalty he would violate and what command or condition he would disregard ». Ce n’est donc pas un faudrait qu’il faut, puisqu’il déforme la phrase, mais « il sait vraiment quelle loyauté il trahirait, ainsi que l’ordre et la condition qu’il ne respecterait pas ».

21.- Au chapitre 31 GKC vient appuyer les propos de son ami Hilaire Belloc et règle ses comptes avec les évolutionnistes, dont Herbert George Wells en particulier, qui par ailleurs était également un ami de GKC. Il dit « Again, Mr. Wells says that natural selection is common sense. And doubtless, if it only means that things fitted for survival do survive, it is common sense ». Or on retrouve « things fitted for survival do survive » traduit par « les choses qui s’adaptent pour la survie survivent » (p. 304), ce qui implique déjà la théorie évolutionniste combattue dans ce chapitre par GKC. Car c’est une chose que d’être adapté pour la survie (ce que dit GKC), autre chose s’adapter pour la survie (ce que dit Guglielmina).

22.- En parlant du péché originel GKC écrit : « man was uplifted at the first and fell ». Visiblement le traducteur ne comprend pas le sujet puisqu’il traduit ce passage comme suit : « l’homme a été exaucé tout d’abord et il a chuté » (p. 306). Or de toute évidence Chesterton parle de l’élévation de l’homme, ce qui renvoie à la théologie de la création originelle de l’homme dans l’état de grâce, sans qu’il ait demandé à être « exaucé » en quoi que ce soit…

23.- Un peu plus loin on trouve une autre erreur d’anglais : « it comes with quite a shock of bathos to realise that anybody let alone a man like Mr. Wells, supposes that it all depends on some detail about the site of a garden in Mesopotamia ». Ce « let alone » subit une déformation mystérieuse devenant dans la traduction : « les gens (pas seulement quelqu’un comme M. Wells) » (p. 308). On devrait dire à la place : « les gens (a fortiori M. Wells !) ». Remarquons ici que Chesterton n’a jamais caché son admiration pour les talents de Herbert Wells (il souligne ses mérites entre autres à la fin du chapitre en question), et c’est « l’a fortiori » qui précisément permet d’en rendre compte.

24.- Une autre phrase écourtée à moitié, peut-être en raison de la difficulté du jeu de mots à traduire : « But he would not in any case have wanted to see Exeter Hall by gaslight; and he would have thought its theology not moonshine but gas ». Le traducteur écrit seulement : « Il n’aurait jamais désiré voir Exeter Hall à la lueur des becs de gaz. » (p. 324). La suite qui manque serait : « et il aurait pensé que sa théologie n’était pas une baliverne mais du blabla ».

25.- Nous ne voyons pas pourquoi au chapitre 34 « common and corporate society » est traduit laconiquement par « société anonyme » (p. 330).

26.- Un peu plus loin au même chapitre on parle de « Monsignor Benson » (p. 331), pour parler de Monseigneur Benson, monseigneur étant non seulement le titre honorifique des évêques mais aussi des prêtres prélats, tels Robert Benson dont il est question. Cette intrusion du mot anglais « Monsignor » est curieuse et peut-être significative sur la culture religieuse du traducteur.

27.- A la même page de la traduction une phrase est visiblement erronée : « en découvrant de nouveau une autorité qui est purement morale et qui est la gardienne reconnue de cette autorité morale » (p. 331). La deuxième itération du mot « autorité » est de trop et il conviendrait de traduire suivant l’original « gardienne de la moralité » ou « de doctrine morale » (« custodian of morality »).

28.- Encore au même chapitre on retrouve cette inversion énorme de l’adage historique cujus regio ejus religio, rendu dans la traduction cujus religio ejus regio (p. 332), dont la signification serait complètement absurde.

29.- Enfin, au dernier chapitre, en parlant de l’imagination le traducteur écrit : « Nous devrions désormais inventer des choses nouvelles de ce genre, si nous savions encore qui est la reine des facultés » (p. 340). L’original donnait de son côté « mother of invention ». En fait l’expression « la reine des facultés », utilisée pour parler de l’imagination, vient de Baudelaire et elle a été forgée en pleine époque romantique. Il est peu probable que Chesterton, alors partisan avéré du renouveau thomiste, y aurait souscrit. Car à l’inverse des romantiques, le réaliste saint Thomas d’Aquin a traité l’imagination de « la folle du logis ». Ce qualificatif n’était pas donné pour déprécier l’imagination mais précisément pour signifier sa place dans l’ordre des facultés.

30.- D’une manière générale le traducteur ne distingue pas en anglais « modernist » de « modern », en traduisant tous les deux par « moderne » (par exemple pp. 66, 135, 284, 300 ou 313). Pourtant « modernist », c’est-à-dire moderniste, est un terme précis chez l’auteur de Heretics et Orthodoxy, et il n’est intelligible qu’en rapport avec la crise religieuse moderniste du début du XXe siècle. Ce manque de distinction fausse malheureusement plusieurs passages.

Il est, bien entendu, extrêmement difficile de réaliser une traduction inattaquable. Cette liste d’erreurs, dressé en ordre chronologique, présente d’ailleurs des fautes de calibre et d’origine différents, n’ayant pas toutes le même poids. Elles signifient cependant, toutes ensemble et certaines en particuliers, que la copie de M. Guglielmina présente des défauts sérieux, trop sérieux pour ce genre de travail chez un tel éditeur renommé. Nous oserions suggérer qu’au-delà d’un style brillant et d’un vocabulaire exceptionnellement riche il y ait aussi plus de travail de recherche honnête et moins de précipitation.

[1] Consulté le 23 septembre 2015.

[2] The Collected Works of G. K. Chesterton, vol. 3, San Francisco, Ignatius Press, 1980.

[3] Voir la note 1 du chap. 21, p. 217 : « Notre-Dame de Walsingham était un autel (sic !) élevé en 1601 pour honorer une apparition de la Vierge. » En réalité ce n’était pas un autel mais un sanctuaire marial (comme le précise avec justesse Thompson dans la note originale parlant de shrine), élevé en 1061. Précisons qu’en 1601 le sanctuaire et la statue de la Vierge ont été depuis longtemps démolis par les réformateurs.

[4] Cf. Dictionary of American Slang, Harper Collins Publisher 2010, p. 21.