La modernité du hareng selon Chesterton (aphorisme de Chesterton, 344)

Le hareng donne, dit-on, des milliers d’œufs par jour. Bien qu’il reste insensible à la théorie de la naissance contrôlée, le hareng est, aux autres points de vue, essentiellement moderne. Le hareng femelle n’a nul besoin de garder souvenir de ses enfants et même de son mâle. Les devoirs d’un jeune hareng, au seuil de la vie, sont très simples et essentiellement instinctifs. Ils sont, tout comme une religion moderne, spontanés. Point n’est besoin d’apprendre au hareng à prendre un bain ; sa vie n’est qu’un bain éternel. Inutile de le force à retirer son chapeau devant les dames, ni de déguiser par quelqu’artifice puritain la grâce tout hellène de ses mouvements. Son père et sa mère n’ont donc aucune responsabilité, aucune part à une œuvre commune ; libre à eux de modeler leur union sur le roman ou la pièce la plus avancée de l’année. Le hareng femelle dit probablement au mâle : « Le vrai mariage doit être libéré des dogmes chers aux prêtres ; ce n’est qu’un moment délicieux. » Sans aucun doute, le hareng mâle dit-il à sa compagne : « Lorsque l’amour est mort, le mariage n’est que déraison dans le ménage ».

Lumière sur deux villes

Chesterton, de verbe et de chair

Chesterton n’abandonne pas l’actualité. En journaliste qu’il fut, il sait combien celle-ci transporte avec elle son lot de questions fondamentales qui dépassent le court moment où l’on s’interroge sur elles. Mais revenons à notre écrivain.

Nous avons évoqué récemment la parution du livre Figures de pensée dans lequel se trouve un chapitre consacré à Chesterton. Dans le registre des autres bonnes nouvelles, signalons l’excellent livre d’Henri Quantin, De Verbe et de chair (Les éditions du Cerf). Il s’agit d’une visite vivante, profonde et drôlatique dans le monde des porteurs de voix du Verbe, comme il y a des porte-flambeaux. Les principaux noms défilent à nos yeux ravis devant le talent de l’auteur de saisir l’essentiel d’une œuvre et d’une destinée sans jamais tomber dans la pesanteur académique. De Péguy à Bernanos, de Max Jacob à Chesterton ou Bloy, ils y sont tous. Français, mais pas seulement. Croyants, mais pas forcément tranquilles. Écrivains et artistes, évidemment.

Henri Quantin compare Chesterton à Obélix et intitule son chapitre, « Ils sont fous, ces romains ». Le ton est donné. Le reste du chapitre est du même tonneau. La potion magique de Quantin est un mélange, d’une maîtrise parfaite, de connaissances précises et d’un renversement de ton pour aborder l’écrivain et l’œuvre qui tombe sous son regard. On a beau se dire que l’auteur est agrégé de lettres classiques, il dépoussière à tour de bras et rend vivant un auteur avec une saveur particulière. Avec Chesterton, c’est une réussite.

Papauté et division (aphorisme de Chesterton, 343)

Chesterton à propos du Grand schisme d’Occident :

Les papes ont pu se ridiculiser entre eux, se faire passer les uns les autres pour des fous, jamais ils n’ont dénoncé le dogme comme une folie. Aucun de ceux qui attaquaient le pape n’attaquaient la papauté. En s’en prenant à la papauté, personne ne songeait à attaquer l’Église. Des milliers de chrétiens ont souffert qu’un faux pape se dresse contre le vrai. Mais ils auraient perdu la raison et souffert si l’un des papes s’était levé pour nier l’existence du purgatoire. Ils seraient morts de peur si l’un des papes avait prié l’autre de cesser de dire des imbécillités avec ses histoires de prières pour les morts et de cantiques à la Sainte Vierge. Quand les peuples ont commencé à se séparer de la papauté, une importance nouvelle s’est attachée à elle.
Chaucer

Identité ? (aphorisme de Chesterton 342)

On peut mélanger les choses jusqu’à un certain point, on peut les déformer jusqu’à un certain point ; mais, au-delà, vous en perdez l’identité, et avec cette identité, vous perdez tout ; vous ne savez plus de quoi vous parlez. Un centaure, c’est pour partie un homme, pour partie un cheval ; il ne faut pas se hâter de le confondre avec l’homme chevalin. Tout de même, la sirène doit avoir quelque chose de la femme, même si sa conduite en société a quelque chose de celle du poisson.

L’Auberge volante

Chesterton, une figure de pensée

Sous la direction de François Charbonneau vient de paraître aux éditions Liber un recueil de portraits d’auteurs et de philosophes considérés par le maître-d’œuvre de cet ouvrage comme « témoins lucides de leur époque et des déchirements qui la traversaient ». Au total, le lecteur peut découvrir ou redécouvrir  à travers vingt-cinq portraits des noms et des œuvres parfois méconnus ou inconnus. On explore ainsi la vie et les réflexions de :

Gérard Bergeron, Ernst Bloch, Emil Cioran, Fernand Dorais, Fernand Dumont, François-Xavier Garneau, George Grant, Joseph Joubert, Heinrich von Kleist, Victor Klemperer, Gerhard Krüger, Pierre de Sales Laterrière, Gilles Leclerc, Jean Le Moyne, Curzio Malaparte, Henri Louis Mencken, Maurice Merleau-Ponty, Cosntantin Noica, Paul Ricœur, Franz Rosenzweig, Denis de Rougemont, Albert Thibaudet, Paul Valery et Simone Weil.

Il s’agit là d’un ensemble disparate dont est bien conscient le chef d’orchestre de ce recueil et qui vise, principalement, à donner à connaître certains regards qui se sont posés sur le XXe siècle, dans une perspective qui se réclame de l’humanisme. À l’origine ces textes furent publiés dans la revue Argument, une revue québécoise qui se présente ainsi elle-même sur sont site Internet :

Fondée en 1998, Argument est une revue généraliste de débats et d’idées. Sans être un magazine d’actualités, elle n’est ni une revue universitaire, ni une revue spécialisée ou scientifique. Tout en respectant un niveau d’exigence élevé au plan intellectuel, elle vise la publication de textes qui éclairent le public cultivé sur les grandes questions qui touchent la société contemporaine au Québec et ailleurs. La revue paraît deux fois par année, et chaque numéro présente des essais sur des sujets variés touchant la politique, l’histoire, la société et la culture. Argument n’est pas une revue de combat. Elle n’est pas alignée sur un parti ou une idéologie politique. Elle accueille de manière ouverte différents points de vue qui ne correspondent pas toujours à l’opinion des membres du comité de rédaction. Cela ne veut toutefois pas dire qu’Argument soit sans visage. Au fil des ans, la revue s’est faite l’écho d’une sensibilité intellectuelle nouvelle au Québec qui a surgi à la fin des années 1990. Afin de cerner et d’explorer cette nouvelle sensibilité, la revue privilégie la forme de l’essai argumenté et engagé.

Les auteurs et les approches sont divers donc, mais le niveau intellectuel est élevé. Dans son comité d’honneur, on trouve Alain Finkielkraut et Pierre Manent. Mais si nous évoquons cette revue et le livre Figures de pensée, c’est que parmi les « vingt-cinq portraits de lucidité et de courage » (le sous-titre du livre) se trouve celui de G.K. Chesterton, dû à la signature de Stéphane Kelly.

Très pertinent, ce portrait s’attarde principalement sur la vision social et politique de Chesterton, le fameux distributisme, qu’il relie en toute justesse à l’action d’Hilaire Belloc. Il en donne une bonne vision, synthétique forcément, mais qui permettra à ceux qui cherchent à en savoir plus à ce sujet d’avoir là un des rares textes en français sur le sujet. La conclusion résume bien l’esprit et le ton de ce portrait :

Il est impossible d’établir si Chesterton était à gauche ou à droite de l’échiquier politique. Et avouons-le, cela n’a aucune importance. Inclassable, on peut néanmoins lui trouver des ancêtres au sein de la tradition politique anglaise, parmi les républicains radicaux du XVIIIe siècle (Swift, Gordon, Trenchard, Paine) ou les critiques romantiques de la révolution industrielle du XIXe siècle (Cobbett, Carlyle, Morris, Ruskin). Il devient plus aventureux de lui trouver des héritiers, étant donné que le monde qu’il a âprement défendu s’est effondré. On décèle parfois le même esprit insolite et singulier dans des passages de Hannah Arendt ou de Christopher Lasch. Ses propos sur la propriété, la démocratie, les classes sociales et les petites nations étaient terribles mais vrais, pour ne pas dire terriblement vrais. Ses contemporains pensaient qu’il était paranoïaque. Pardonnons-les. G. K. était simplement prophétique.

Figures de pensée, vingt-cinq portraits de lucidité et de courage, sous la direction de François Charbonneau est publié par les éditions Liber.