Le Puits et les bas-fonds, une étude

 

le-puits-et-les-bas-fonds_article_large« Le Puits et les bas-fonds », recueil d’articles de Gilbert Keith Chesterton, a été publié en 1935, un an avant la mort de l’auteur. Il sort aujourd’hui pour la première fois en langue française, aux éditions DDB, traduit par Patrick Gofman (assisté d’Angélique Provost) et préfacé et annoté par Wojciech Golonka (auteur de l’ouvrage Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain). Cet ouvrage de la maturité contient à notre avis certains des essais les plus brillants de l’auteur, qui excelle une nouvelle fois dans l’art de polémiquer avec les modernes sur les sujets qu’il affectionne particulièrement : l’église catholique, le mariage, le contrôle des naissances ou encore le capitalisme.

par Florent Lacas

Chesterton, journaliste très actif, avait beaucoup à dire sur la société de son temps. Mais il en a autant, voire davantage, à dire sur notre époque, dans la mesure où toutes ses prophéties (ou presque) se sont réalisées ou se réalisent sous nos yeux.

Prenons, par exemple, la question du mariage. Le pape François a récemment parlé d’une « guerre mondiale en cours contre le mariage ». Le mérite de Chesterton est d’avoir, en temps réel, pris acte de l’existence de cette guerre, et d’avoir osé critiquer en des termes absolus la banalisation du divorce – de concert, bien entendu, avec l’église catholique. « Les défenseurs du divorce pensaient qu’il était admissible dans quelques cas très extrêmes et extraordinaires. (…) Cela n’était pas, à bien la considérer, une position déraisonnable. Elle n’était certainement pas entendue comme anarchisante. Mais l’église catholique, presque seule sur sa position, déclara que cela conduirait de fait à une position anarchisante, et l’église catholique avait raison » (p.70). Inutile d’insister sur les ravages provoqués, de nos jours, par ce que l’on appelle pudiquement la « crise de la famille ».

Ce travers, celui de vouloir mettre l’exceptionnel (le divorce), voire l’anormal, en lieu et place du normal (le mariage qui tient malgré tout), est pour Chesterton à l’origine de tous les maux modernes. Car cette recette a été appliquée dans presque tous les domaines, notamment celui du commerce. « Le commerçant existe et doit exister ans toutes les civilisations normales. Mais il était l’exception dans toutes. Il n’était certainement jamais la règle, et plus certainement jamais le dirigeant. La prédominance qu’il a conquise dans le monde moderne y est la cause de tous ses désastres » (p. 296). On peut ici admirer la cohérence de la pensée de Chesterton qui a toujours été conscient du fait que l’ennemi principal de la vérité t de la justice était, dans le monde moderne, le capitalisme (ou le culte de l’argent). « Ce qui a brisé les foyers et encouragé les divorces, et traité les vieilles vertus domestiques avec toujours plus de mépris ouvert, c’est l’époque et la puissance du capitalisme. C’est le capitalisme qui a imposé dissension morale et compétition commerciale entre les sexes, qui a détruit l’influence des parents en faveur de l’influence de l’employeur, qui a sorti les hommes de leur foyer à la recherche d’emploi, qui les a obligés à vivre auprès de leurs usines ou de leur société au lieu de vivre auprès de leur famille ; et par-dessus tout qui a encouragé, pour des raisons commerciales, un déploiement de publicités et de nouveautés criardes, qui représente par nature la mort de tout ce que nos mères et nos pères appelaient dignité et pudeur » (p.200-201). Notons l’excellence déconcertante de la formulation « compétition commerciale entre les sexes » ; une soixantaine d’années plus tard, un Michel Houellebecq tiendra la chronique de cette désolation sentimentale et sexuelle moderne, résultat de l’application à la « vie amoureuse » des lois du marché.

C’est la prépondérance de la valeur d’échange dans notre monde qui serait donc à l’origine de la dévaluation de la vie humaine. Sur certains points, Chesterton n’est pas bien éloigné de la doctrine marxiste. « Les gens sont incapables d’imaginer aucun bien sinon par le troc d’une chose pour une autre. L’idée d’un homme profitant d’une chose en elle-même, pour lui-même, leur est inconcevable. La notion d’un homme mangeant ses propres pommes cueillies sur son propre pommier a l’air d’un conte de fées » (p.296). L’auteur anglais, comme on sait, a toujours opposé, à cette vision blasée de l’existence, la capacité d’émerveillement. Admirons les choses telles qu’elles sont, dans leur état le plus normal, le plus naturel, pour échapper à la folie moderne, au snobisme généralisé. « Je ne crois pas qu’il y ait une seule échappatoire à l’enchevêtrement moderne, hors de l’accroissement de la proportion du peuple vivant en accord avec l’ancienne simplicité » (p. 297). Notons à quel point ce projet est proche de nombreuses initiatives anticapitalistes qui fleurissent ici ou là, sous le nom « d’alternatives ». Rappelons également que la notion chestertonienne d’émerveillement s’appuie sur l’idée de Création comme œuvre d’un dieu fondamentalement bon. Tandis que, bien souvent, les modes « alter-mondialistes » se veulent plus ou moins détachées de toute idée religieuse ou même métaphysique, ce qui en fixe les limites et explique peut-être, en partie, le succès tout relatif qu’elles rencontrent.

L’importance donnée à la valeur d’échange dans le monde moderne va de pair avec celle donnée à l’argent, moyen des échanges. Chesterton, dans un raccourci saisissant, relie le goût de l’argent en tant qu’argent à celui du plaisir sexuel immédiat. « A présent l’idée de réduire la propriété à la seule jouissance de l’argent correspond exactement à l’idée de ramener l’amour au seul plaisir du sexe. Dans les deux cas un plaisir incident, isolé, servile et même dissimulé est substitué à la participation à un grand processus créatif… » (p.306). Nous ne profitons plus des choses, mais de la valeur conférée aux choses sur le marché des modes qui passent. Et nous n’hésitons pas à ravaler les humains au rang de choses. Chesterton a été, rappelons-le, l’un des premiers penseurs européens à s’inquiéter de la question de l’eugénisme.

Comment se tirer de là ? Evidemment, pour Chesterton, inutile d’attendre quoi que ce soit de salutaire de la part du pouvoir politique, vendu aux puissances de l’argent. Ce ne sont pas des gouvernants qui nous dirigent, estime-t-il, mais des « sociétés secrètes » (p.91). Nous pourrions également avancer le terme d’oligarchie. « Premièrement, j’ai réalisé que le gouvernement représentatif avait cessé d’être représentatif. Deuxièmement, que le Parlement était en fait gravement menacé par la corruption politique. Les politiciens ne représentaient pas le peuple, même le plus bruyant et vulgaire. Les politiciens ne méritaient pas le digne nom de démagogue. » Selon Chesterton, les totalitarismes du vingtième siècle ont fait de cette médiocrité des classes dirigeantes leur carburant – pour plus de détails sur ce sujet, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal actuel.

Ainsi, dans le monde moderne, le capitalisme évolue en roues libres. Même les forces qui y résistent n’emportent pas les suffrages de Chesterton. Bien sûr, il n’a que mépris pour les régimes totalitaires. Mais il est également déçu du fait que les mouvements de révolte ne viennent pas des classes populaires, mais des classes supérieures, « sur-éduquées ». En utilisant des termes actuels, nous pourrions dire que Chesterton se désole du fait que les « réactionnaires », ou les « anti-système », soient issus du même moule culturel que les modernes les plus militants ! Et il va même jusqu’à écrire cette phrase que le regretté Philippe Muray, auteur de Moderne contre moderne (2005), aurait pu signer : « Les temps modernes sont devenus d’une stupidité trop insupportable pour les gens intelligents. Mais l’affaire la plus moderne, son côté le plus saillant, c’est cette révolte de modernes contre la modernité. » Ainsi, il semble ne pas y avoir d’autre manière d’exister socialement, aujourd’hui, qu’une forme de snobisme complaisant, quel que soit notre camp. Nous avons peut-être ici un indice de ce qu’aurait pensé Chesterton d’une initiative comme celle de « Nuit debout ».

Force est donc de constater que ceux qui souffrent le plus directement du système, à savoir les pauvres, sont absents de la scène politique. « La réaction n’est pas, comme j’aurais pu moi-même l’espérer ou l’attendre, une révolte de gens simples et démodés contre les gens sophistiqués. C’est une révolte de gens sophistiqués. C’est à tous égards une révolte de personnes hautement civilisées, peut-être trop civilisées », écrit-il (p.123). Or, ce que souhaiterait notre auteur, ce serait ni plus ni moins qu’une sorte de révolution menée par le bas-peuple. « J’aurais espéré une révolte populaire contre les perversions et les pédanteries du vice, lesquelles n’ont jamais, en fait, été populaires. J’aurais aimé que les gens ordinaires, vieux jeu, obstinés, encore attachés à l’existence de quelques liens entre eux et leur progéniture, se lèvent et cognent sur la tête de ces pharisiens dont l’idéal est une espèce d’infanticide prophétique. Je voudrais qu’une cohue hurlante de gens respectables fît brûler les maisons où le luxe a revêtu son sens latin véritable de luxure. J’aimerais que les gens normaux, qui vivent de bœuf et de bière, fissent la guerre aux loufoques hypocrites qui consomment leur végétarisme sous forme de cocktails de légumes moins salubres que le fruit de la vigne » (p.130-131).

Notons, avec délice, l’actualité de cette dernière pique à l’heure de la mode « végane ». Le problème, pointe Chesterton, c’est que ces pseudo-rebelles ne sont que des puritains hypocrites (en plus d’être de mauvais logiciens ; mais pour GKC l’un ne va pas sans l’autre). « Le prohibitionniste déclare qu’il ne doit pas y avoir de vin ; le pacifiste qu’il ne doit pas y avoir de guerre ; le communiste qu’il ne doit pas y avoir de propriété privée ; le séculier qu’il ne doit pas y avoir de culte religieux » (p.101). Ces sortes de commandements à visées totalitaire et hygiéniste ne sont pas, une nouvelle fois, sans rappeler Philippe Muray, cette fois-ci pour son livre L’Empire du Bien. « L’échec de la Prohibition (…) fût l’effondrement de toute idée d’élimination complète des tentations humaines et des épreuves de la vie mortelle », écrit Chesterton (p.101-102).

Pour le dire d’une autre manière, l’erreur propre aux faux rebelles et plus généralement à la modernité matérialiste, c’est de ne pas identifier la réalité du péché originel. Pour notre auteur, les mauvais théologiens sont probablement les êtres les plus dangereux. Ainsi, selon lui, il ne faut pas trop en attendre de l’homme ; à l’inverse des modernes qui en appellent, à coups de slogans et de formules incantatoires, à une auto-divinisation de l’homme. Nouveau paradoxe chestertonien, c’est dans la mesure où l’on n’a pas totalement foi en l’homme qu’on lui permet de vivre… humainement ! « Il y a un petit défaut dans l’homme, l’image de Dieu, merveille du monde et parangon des animaux, c’est que l’on ne peut pas s’y fier. Si vous l’identifiez à un certain idéal que vous choisissez de croire être sa nature intime ou son seul but, le jour viendra où il vous semblera soudain être un traître » (p.62). Ou comment GKC formule son scepticisme quant à ce que l’on appelle aujourd’hui le « droit-de-l’hommisme ». L’homme, seul, est incapable de tenir ses promesses ; incapable de ne pas divorcer ou de ne pas vouloir le faire ; incapable d’assumer son rôle jusqu’au bout. Qui n’accepte pas cette vérité se condamne à être, tôt ou tard, horriblement déçu par le monde et l’humanité. Et c’est peut-être cette déception finale que le moderne cherche, à tout prix, à éloigner de lui. Il en attend toujours plus, il place sans cesse la barre plus haut, souhaitant de tout son cœur non pas la divinisation de l’homme, mais sa dématérialisation pourrait-on dire, sa virtualisation. Qu’il n’y ait plus de contenu vivant dont on puisse être déçu. Il ne cesse pas de procéder, en désespoir de causes, à l’extension du domaine de l’idolâtrie. C’est pourquoi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous pourrions dire : celui que ne reconnaît pas la réalité du péché originel ne peut pas apprécier vraiment l’existence. Le péché originel nous rend humble, et l’humilité est la condition sine qua non pour ressentir l’émerveillement devant le monde. Celui qui veut tout, sans exception, ne goûtera rien – c’est l’une des leçons de la Genèse. Car il sera sans cesse horriblement déçu par les choses, les autres et surtout lui-même. C’est en ce sens que la Chute est une bonne nouvelle, et ce n’est pas pour rien que le catholicisme est la religion des paradoxes, et que Chesterton a embrassé sa foi.

Pour le penseur anglais, si nous sommes engagés sur cette voie dangereuse de l’idolâtrie, c’est parce que nous avons perdu la boussole catholique. Et le déclin a commencé avec la Réforme. L’auteur prend l’exemple du divorce d’Henri VIII, à l’origine du schisme de l’église d’Angleterre avec Rome, pour illustrer cette faiblesse humaine, et la manière avec laquelle elle peut précipiter un homme puis une époque dans la tourmente. C’est également le protestantisme qui serait à l’origine du succès des partis totalitaires, notamment en Allemagne et en Italie. Notre auteur voit ainsi (il n’est d’ailleurs pas le seul) le nazisme, en son temps, comme étant la dernière création monstrueuse du protestantisme. Si Luther ne se serait certainement pas reconnu en Hitler, force serait de constater, selon Chesterton, que l’un mène à l’autre. Car le protestantisme est une religion pour ainsi dire mort-née, menée par de « mauvais théologiens » (encore eux !). « La partie théologique et théorique de l’œuvre des protestants se flétrit avec une rapidité extraordinaire, et le vide qui fût laissé se remplit d’autres choses presque aussi rapidement. (…) C’est plus clair que tout dans ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui : la religion raciale des Allemands » (p.54). C’est d’ailleurs la dégénérescence progressive de l’anglicanisme qui conduit Chesterton à embrasser la foi catholique, en 1922, comme l’auteur l’explique dans la partie de son ouvrage intitulée « Mes six conversions ».

L’église catholique reste ainsi le phare du monde et le seul moyen de ne pas en devenir l’esclave. A ce titre, il faut rappeler que Chesterton n’est, en aucun cas, ce que nous appellerions aujourd’hui un « décliniste ». Il ne dit pas qu’il faut « revenir » au christianisme, même s’il a une grande admiration pour le Moyen-Âge ; mais qu’il faut, dans son temps, se battre pour l’église catholique, attaquée de toutes parts, notamment depuis la Réforme. « Il n’y a pas de direction où aille le monde. Il n’y en a jamais eu. Le monde ne va nulle part, au sens des anciens optimistes progressistes, ou même celui des vieux réactionnaires pessimistes. (…) Le monde est ce que les saints et les prophètes ont vu qu’il était ; il ne va pas simplement pour le mieux ou pour le pire. Il y a une chose que fait le monde : il oscille. Laissé à lui-même, il ne va nulle part, quoique avec l’aide de vrais réformateurs de bonne religion et philosophie il puisse aller mieux à maints égards, et parfois pour des périodes de temps considérables. (…) En fait, c’est fondamentalement ce que l’Église a toujours dit, et c’est pourquoi elle a été toujours plus décriée depuis environ quatre cents ans » (p.60-61). Pour Chesterton, la question de s’arrimer au catholicisme est infiniment plus importante que les questions d’ordre politiques, qui sont toutes circonstancielles : « Soyez royalistes si vous voulez ; essayez la monarchie si vous pensez que ce sera mieux, mais ne vous fiez pas à la monarchie, au sens de vous attendre à ce qu’un monarque soit quoi que ce soit d’autre qu’un homme. Soyez un démocrate si vous le voulez. (…) Mais ne placez pas votre confiance dans le suffrage des hommes ou tout autre forme d’égalité » (p. 61-62).

Tous les types de régimes se valent, l’important étant qu’ils se fondent sur la vérité catholique. Car l’Eglise est, au plan le plus profond, la seule chose qui soit arrivée (et qui arrive) au monde. « La vérité fondamentale du monde moderne : il n’y a pas de fascistes ; il n’y a pas de socialistes ; il n’y a pas de libéraux ; il n’y a pas de parlementaires. Il y a l’unique institution au monde, et il y a ses ennemis. » (p.95). Dans le même ordre d’idées, GKC affirme page 63 : « Au cœur de la chrétienté, à la tête de l’Eglise, et au centre de la civilisation dite catholique, là et en aucun mouvement ni aucun avenir, se trouve cette cristallisation du sens commun et les véritables traditions et réformes rationnelles, que l’homme moderne recherche à tort dans toutes les tendances des temps modernes. »

Nous retrouvons ici la fameuse phrase de Chesterton, tirée d’Orthodoxie : « Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. » La folie de la modernité, c’est de vouloir faire « mieux » que l’Église, en se basant sur ses enseignements. Ainsi, derrière chaque nouveau coup de folie de la modernité, qualifiés dans la plupart de nos journaux d’« avancées sociales » ou de « progrès de civilisation », on retrouve un enseignement chrétien. Prenons un exemple d’actualité, celui de la « théorie du genre ». Ne peut-elle pas être interprétée comme une hérésie basée sur cette sentence de l’apôtre Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga.3:28). Ici, la modernité s’est tout simplement contentée d’appliquer le programme en se débarrassant de la référence au Christ. Elle s’est mis à faire confiance, absolument et uniquement, en l’homme, là où le christianisme affirmait la dignité de la personne humaine parce que le Christ la sauvait du péché. Là où l’apôtre dit que Jésus nous considère comme des personnes (douées de raison, de libre-arbitre…) avant de nous percevoir comme étant un homme ou une femme, la modernité dit tout simplement qu’il n’y a absolument ni homme, ni femme. En vertu de quoi ? En « vertu » de son incapacité de vouloir quoi que ce soit et de s’engager de quelque manière que ce soit. C’est le nihilisme. Et le nihilisme ne produit que des positions radicales, propres aux esprits épuisés, voire malades. « Les notions modernes de cette espèce ne sont pas seulement négatives mais nihilistes, elles exigent toujours l’annihilation absolue ou la ‘prohibition totale’ de quelque chose » (p.169). Ainsi, pour le moderne, il n’y a pas de différence entre les sexes, puisque tout est culturel. Il n’y a pas de nations, pas de nationalités. Plus de frontières, plus de races. Et, sur un mode plus anecdotique : il ne faut plus manger de viande. Il ne faut plus boire d’alcool. Etc. Voilà pourquoi Chesterton traite ces militants d’hypocrites : ils prétendent libérer les hommes après des siècles d’asservissement, mais les harcèlent quotidiennement de dizaines d’impératifs qui les empêchent de vivre normalement. Pour s’en convaincre, contentons-nous de lire, tout simplement, les slogans que nous voyons affichés partout. Mangez cinq fruits et légumes par jour. Bougez plus. Ne fumez pas. Ne fraudez pas. Souriez, vous êtes filmés. Etc.

Chesterton avait diagnostiqué cette fatigue générale qui conduit l’homme à se soumettre à des impératifs absurdes qu’il s’est lui-même imposés (n’est-ce pas, malheureusement, une bonne définition de ce qu’a réellement donné le projet « d’individualisme des Lumières » ?…). Cette fatigue se repère à ce que les modernes ne veulent surtout pas être mis dans la détestable situation d’avoir à choisir quelque chose – et une vision radicale de l’existence est en effet une manière de s’interdire la possibilité du choix : « L’esprit moderne n’est pas habitué du tout à se prononcer. Il trouve cette tâche presque aussi déconcertante que de gérer sa propre ferme ou d’exercer son propre métier, ou de faire cent autres choses que les êtres humains ont fait depuis la fondation du monde » (p.102). Paradoxalement, ainsi va l’âge où chacun a la conviction intime de « penser par lui-même ». Car ce snobisme est le plus souvent symptôme d’une terrible fragilité de jugement et de caractère. Celui qui ne fait que penser par lui-même, uniquement par lui-même, se retrouve tout simplement incapable d’agir sa liberté.

Le catholique, lui, a cette lucidité (par la grâce de Dieu) qui lui permet de douter sainement de lui-même (sans tomber pour autant, comme cela peut être le cas, dans une forme de masochisme). C’est ce qui le sauve. « Un catholique est une personne qui a rassemblé du courage pour faire face à l’idée incroyable et inconcevable qu’il peut y avoir quelque chose de mieux avisé que lui-même » (p.69). Le catholique ne s’estime pas sauvé parce qu’il serait plus parfait que les autres ; ça, c’est plutôt ce que ressentent certains végétariens ultras ou religieux fondamentalistes. Mais il se sent sauvé précisément parce qu’il a toute conscience de sa perfectibilité et du peu qu’il fait pour essayer de sauver le monde, plutôt que de faire comme presque tout le monde autour de lui : l’enterrer.

Chesterton, en bon catholique, a le courage de penser que l’église catholique est plus avisée que lui-même, et s’inscrit donc, tout au long de ses analyses, dans la vision chrétienne du monde comme théâtre de la lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Dépassant ainsi un dualisme plat qui opposerait l’Optimisme et le Pessimisme, le Progrès et la Réaction, la Droite et la Gauche, la République et la Monarchie… « Nous ne sommes pas au début d’une quelconque aube sans fin, mais seulement devant les quotidiennes aubes ordinaires, chacune suivie de sa propre obscurité. Et la Foi, comme le dit M. Belloc, ‘est la seule lueur dans cette nuit, si lueur il y a.’ »

Florent Lacas

De nouvelles parutions de Chesterton

Malgré le silence de ce site, principalement en raison d’une activité professionnelle trop prenante, l’actualité chestertonienne a été particulièrement vivace ces derniers temps. On ne peut que s’en réjouir et saluer ceux qui prennent le relais aujourd’hui, indiquant également qu’il est peut-être temps pour nous de nous retirer. Nous voudrions ici indiquer trois parutions :

CV_CHESTERTON_Saint.inddLa première est la réédition dans la traduction d’Isabelle Rivière du Saint François d’Assise de Chesterton, aux éditions Le Bruit du temps. Ce livre de 230 pages, parfaitement édité, est accompagné d’une préface d’Anne Weber. Pour mémoire, Le Bruit du temps avait publié en 2009 la première des biographies écrite par G.K. Chesterton et consacrée au poète Robert Browning.

gkc-la-partL’autre parution récente est un petit essai de Chesterton, intitulé Comment écrire un roman policier. Il est publié par les éditions La Part commune, dans un petit format de poche. Outre le texte de Chesterton, ce petit livre se recommande par sa présentation de l’auteur, signé Basil Syme, qui réussit l’exploit en peu de lignes de bien résumer la vie et le dessein de l’auteur.

Enfin, saluons la parution chez DDB du recueil d’essais, Le Puits et les bas-fonds, traduction en langue française de The Well and The Shallows, publié la première fois en 1935. Cette édition a été réalisée sous la conduite de Wojciech Golonka qui s’affirme aujourd’hui comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Chesterton. La traduction est réalisée par Patrick Golfman, assisté d’Angélique Provost. Nous publierons prochainement une étude sur cet ouvrage.

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A propos du Chesterton de Wojciech Golonka

Florent Lacas est un admirateur de Chesterton dont il parle souvent (et qu’il traduit) sur son blog Retour d’actu. Il a lu pour nous le récent livre consacré à Chesterton en langue française, celui de Wojciech Golonka : Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain. Nous le remercions vivement de nous avoir donné cette longue et enthousiaste recension. Une occasion de souligner que ce site est ouvert à tous les amis de Chesterton, désireux d’évoquer cet écrivain et ceux qui lui sont proches, de proposer des travaux, des études à ce sujet et, bien sûr, les traductions de ces textes. 

Wojtek

C’est bien le moins, lorsque l’on écrit sur Gilbert Keith Chesterton, de commencer par énoncer un paradoxe. L’une des choses qui nous frappent lorsque l’on ouvre aujourd’hui un de ses livres, c’est la dimension prophétique de ses thèses. Or, l’idée-force qui me semble ressortir du livre de Wojciech Golonka, intitulé Gilbert Keith Chesterton : portrait philosophique d’un écrivain, c’est que Chesterton a été un penseur visionnaire parce qu’il a été très réaliste dans sa vision du monde.

Si Chesterton peut être qualifié de réaliste, c’est, comme le montre cet ouvrage publié aux éditions du Cerf patrimoine, parce qu’il s’est progressivement rapproché du réalisme de la philosophie de Saint Thomas d’Aquin.

« On peut vraiment dire que Chesterton a été un visionnaire et Saint Thomas nous explique ce phénomène dans son principe : connaître exactement une chose, c’est en connaître aussi les effets potentiels. (…) La fine observation des choses jointe à l’aptitude d’analyse du présent et du passé fait de Chesterton un écrivain visionnaire », affirme Wojciech Golonka (p.337).

Gilbert Keith Chesterton a bien été visionnaire, mais il n’a jamais prétendu être philosophe. Il se disait journaliste, et sa pensée s’en retrouve pour ainsi dire éparpillée dans des centaines d’articles de presse et seulement quelques livres théoriques et synthétiques (notamment Orthodoxie, L’Homme éternel et son Saint-Thomas). Pour autant, il n’aura échappé à aucun de ses lecteurs attentifs que le penseur anglais avait, c’est le moins que l’on puisse dire, de la suite dans les idées. Et ce depuis sa « philosophie des contes de fées », exposée dans Orthodoxie (1908), jusqu’à son ouvrage de la maturité Saint-Thomas d’Aquin (1933) (1). L’objectif du livre de Wojciech Golonka est précisément de nous donner une vision précise de l’évolution de la pensée philosophique de Chesterton dans chacune des catégories classiques de la philosophie (cosmologie, psychologie, métaphysique, politique…). Mais d’en montrer également les limites. Un travail d’orfèvre à saluer. Cet ouvrage a également le mérite de proposer énormément d’extraits (en anglais) de textes du penseur, souvent inédits en français. Ces extraits, placés en notes de bas de page, constituent une bonne moitié du livre.

GKC a visiblement été, de nombreuses années, thomiste sans trop le savoir. Il pourrait être qualifié de « thomiste intuitif ». Sans passer par le labeur qui incombe à l’authentique philosophe, Chesterton, en partant de l’observation de la réalité, de ce qu’il avait sous les yeux, a « grillé » certaines étapes du raisonnement intellectuel pour déboucher sur de fermes conclusions se rapprochant de celles d’Aristote mais surtout de l’Aquinate (Wojciech Golonka en donne de multiples exemples tout au long de l’ouvrage, concernant le chagrin page 81, la vision aristotélicienne de la véracité des premiers principes et l’absurde page 188, etc.).

« Chesterton va adhérer au réalisme thomiste non pas pour des raisons scolaires, professionnelles ou sociales, mais d’une manière spontanée et naturelle, pour des raisons proprement philosophiques » (p.380).

Ce qu’il manque à Chesterton, mais qu’il n’a jamais prétendu avoir, c’est bien sûr une forme de rigueur scientifique dans l’expression et le développement de ses idées. De nombreux passages de l’étude en prennent note.

« Chez l’écrivain anglais, c’est une constante : une pensée profonde, illustrée avec des exemples ingénieux, mais aux antipodes d’une formalisation ou d’une synthèse scientifique. C’est seulement le temps, une certaine sagesse d’écrivain mûr et son intérêt pour la philosophie scolastique qui permettent à son génie de dépasser ses intuitions et ses soupçons ontologiques au profit d’une philosophie de l’être avérée » (p.164, Wojciech Golonka à propos de la vision métaphysique de l’écrivain anglais).

Autre remarque allant dans le même sens :

« Notre auteur perçoit avec justesse le fond des problèmes étudiés, ses intuitions et ses inductions coïncident avec la réalité des choses, par contre il est incapable de les exprimer d’une manière adéquate, faute d’une connaissance spécifique du sujet traité et d’un vocabulaire technique correspondant » (p.101).

L’auteur note quelques lignes plus loin :

« La rectification de sa pensée, ou plutôt des expressions de sa pensée, fait suite à sa conversion et à l’influence conséquente de la pensée catholique. »

Impossible, en effet, d’évoquer Chesterton sans rappeler que toute sa pensée gravite autour du catholicisme, religion à laquelle il se convertit en 1922. Quel est le lien entre la philosophie des contes de fées et le christianisme ? Ni plus ni moins que la notion se situant au coeur même de la pensée et même de la vie de Chesterton : l’émerveillement devant le spectacle de l’univers, le sentiment de gratitude que l’on ressent face à ce monde qui aurait pu ne pas exister ou ne pas être tel qu’il est. « Chesterton trouve dans la philosophie de Saint-Thomas une confirmation à sa doctrine de la louange béatifiante de l’existence, observe Wojciech Golonka. Et précisément l’unique philosophie qui permet cette harmonie avec le réel c’est la philosophie chrétienne, tant du point de vue de son réalisme épistémologique (la capacité d’entrevoir les choses telles qu’elles sont) que du point de vue de son théisme (la reconnaissance pour l’existence indue) » (p.109). Ce qui nous amène à une définition possible du bonheur selon Chesterton :

« C’est la contemplation des mystères de la foi, également plus élevée que la contemplation naturelle, qui élève l’homme à une dignité supérieure de la vie » (p.107).

Le catholicisme, pour Chesterton, c’est aussi une sorte de réseaux de vérités (de dogmes) qui permet de maintenir le monde en équilibre comme une cathédrale (2). Et si le penseur anglais n’a pas été un philosophe au sens ‘scientifique’ du terme, Wojciech Golonka reconnaît qu’il l’a été à d’autres égards :

« Le souci de se conformer à la réalité est la fin qui transcende toute sa pensée, qu’elle soit d’ordre naturel ou d’ordre surnaturel. C’est ce que précisément on appelle du réalisme et à quoi correspond l’étymologie du mot ‘philosophe’, un ami de la sagesse s’intéressant gratuitement à tout afin de le comprendre et de l’expliquer » (p.284).

Chesterton adopte aussi une posture philosophique dans le sens où il recherche en permanence le juste milieu (la « normalité » (3)), incarné de toutes les manières possibles par l’église catholique en ce bas monde.

Pour lui, le catholicisme est en effet la « religion des paradoxes », celle qui par ses différents dogmes, qui ont parfois l’air de se contredire les uns les autres, permet d’unir les contraires en un mystérieux équilibre (4). Ainsi, quand Chesterton s’attaque à une hérésie moderne (la psychanalyse, le marxisme…), il précise toujours qu’il y a une part de vérité dans cette hérésie. Le problème, c’est que ces vérités partiales sont érigées par leurs défenseurs comme des vérités totales (pour Freud, tout vient des pulsions sexuelles, pour Marx, tout vient des conditions sociales d’existence, etc.).

« Le faux absolu n’existe pas : un système de pensée n’est jamais totalement erroné, c’est précisément cela qui est problématique, note Wojciech Golonka. En réalité l’erreur s’appuie sur quelque chose de juste mais en est une déformation, la suppression de son équilibre initial » (p.205).

Au coeur même de cette recherche de l’équilibre, Chesterton adopte une vision classique de la relation entre foi et raison, sous le ‘patronage’, pourrait-on dire, de Saint Thomas, dont l’oeuvre constitue un « pont entre les sens, la raison et la foi » (p.227). L’homme, marqué par le péché originel, a en effet besoin de l’apport incommensurable de la Révélation pour pouvoir utiliser sainement sa raison.

Cette vision catholique de l’existence, non seulement Chesterton l’a personnellement adoptée, mais il l’a défendue avec le brio que l’on sait. C’est même en la défendant qu’il a affiné, année après année, sa doctrine.

Ainsi, la partie de l’ouvrage que Wojciech Golonka consacre à l’utilisation magistrale par GKC de la logique et du « raisonnement droit » est particulièrement intéressante, dans la mesure où nous sommes là au plus près de l’art dialectique de notre auteur. « Un raisonnement ‘droit’, orthodoxe, consiste à inférer une conclusion juste à partir de prémisses vraies, c’est ce que l’on appelle un syllogisme rigoureux », précise l’auteur (p.186). Il insiste aussi, bien évidemment, sur l’emploi du paradoxe chez Chesterton, plutôt entendu dans son sens premier : opinion allant à l’encontre de l’opinion communément admise. Pour Wojciech Golonka, l’emploi du paradoxe chez notre auteur est une méthode pédagogique destinée à faire apparaître les choses dans leur réalité, dépouillées de tous les préjugés modernes. Un paradoxe chestertonien, c’est un peu comme un seau d’eau froide que l’on nous enverrait à la face : il s’agit de nous réveiller et de nous faire adopter un regard neuf sur une chose que nous croyions connaître. Cette méthode a aussi l’avantage de remettre automatiquement à l’endroit tout ce que la modernité a mis à l’envers.

Outre l’emploi du paradoxe, l’ouvrage passe en revue les autres techniques de la dialectique favorites de Chesterton : dévoiler les sous-entendus impliqués par des jugements parfois anodins, se référer à l’étymologie des termes ou encore employer le raisonnement par analogie. Pour notre penseur, la meilleure éducation serait celle d’apprendre à repérer et invalider les sophismes de toutes sortes (cf p.206), sur lesquels prospèrent les différentes formes du scepticisme moderne (p.309-319).

Ce sont en s’appuyant sur ces techniques dialectiques, dans l’utilisation desquelles il est un maître, qu’il se permet donc de discréditer violemment la modernité (5). Que lui reproche-t-il ? « Rupture avec le passé, une liberté chimérique et la stérilité intellectuelle, l’indifférence par rapport à la vérité se traduisant par l’intolérance vis-à-vis des certitudes, enfin l’abandon de la logique et de la raison au profit d’une émotion folle », liste Wojciech Golonka (p.307). On notera la pertinence du diagnostic, notamment sur la question de l’infertilité. C’est particulièrement frappant dans la promotion récente du « mariage pour tous » ou encore dans la création d’un « baptême civil » : la modernité, par son incapacité chronique à inventer quoi que ce soit de réellement nouveau, se limite à recycler des institutions et des rites du passé, en les vidant de leur substance, alors qu’elle claironne à tout bout de champs qu’elle souhaite instaurer un « monde nouveau ». Malheureusement pour elle, elle ne retombera toujours que sur une énième manifestation du péché originel sous une forme plus ou moins criminelle et plus ou moins massive.

Face à cette déréliction, quelle est la « bonne vie » que nous propose Chesterton ? Sur le plan personnel, il estime qu’une « attitude claire au niveau des principes moraux, comme par exemple les Commandements, donne une liberté supérieure allant jusqu’à s’émanciper de certaines conventions lorsqu’elles n’ont pas de connotations morales » (p.94). Sur le plan communautaire, Chesterton est démocrate. Mais pas au sens d’un mode de gouvernement, selon Wojciech Golonka (6), plutôt dans l’idée du respect des traditions d’un peuple (p.124-130), du respect des convictions personnelles de la majorité des individus constituant une communauté.

C’est d’ailleurs sur cette question de la démocratie que l’auteur pointe quelques limites à la pensée chestertonienne. Un problème se présente notamment : le 20ème siècle (et pas seulement lui) a malheureusement prouvé à quel point des masses entières de « common man » avaient pu faire de mauvais choix (c’est un euphémisme). « Il est d’ailleurs surprenant que l’auteur faisant intervenir la religion en éthique en raison des conséquences du péché originel ne considère pas que les hommes puissent s’avérer également ignorants ou malicieux dans le domaine social », remarque à ce titre Wojciech Golonka. GKC idéalise probablement trop, par moment, ce « common man ». L’auteur critique également la vision romantique et sentimentale qu’a Chesterton de la Révolution. La prise de la Bastille serait ainsi, selon lui, une « action liturgique ». Chesterton se laisserait ici aller, selon l’auteur, à l’un de ces accès de sentimentalisme qu’il reproche d’habitude à ses adversaires : il oublie le réel, en l’occurrence toute la face sordide et terrible de la Révolution. Wojciech Golonka établit par ailleurs une liste d’erreurs théologiques qu’il a relevées dans les écrits de Chesterton (p.276-283).

Bien sûr, certaines de ces critiques (comme celle qui concerne le flou entourant la notion d’égalité chez le penseur – p.371-378) sont dues au relatif dilettantisme de Chesterton. Toutefois, n’oublie pas de préciser l’auteur, qu’il ait pu aboutir à tant de puissantes conclusions en ayant si peu recours au travail philosophique classique tient du prodige. « On obtient difficilement une telle perfection globale au premier jet d’écriture et visiblement – quoique méditée, construite selon un plan préétabli et appuyée de quelques notes personnelles – l’œuvre de Chesterton est essentiellement d’un tel jet. On ne peut être qu’admiratif des résultats obtenus avec une méthode aussi imparfaite, révélant un génie des lettres incontesté » (p.357).

© Florent Lacas

(1) Je ne résiste pas à l’envie de citer ce commentaire qu’a fait de cet ouvrage le spécialiste du docteur angélique Etienne Gilson, dans une lettre à Kevin Scannel citée page 165 de l’ouvrage de Wojciech Golonka : « La raison pour laquelle j’admire à ce point le livre de Chesterton sur Saint-Thomas d’Aquin, c’est que je le trouve toujours juste dans ses conclusions à propos de l’homme et de sa doctrine alors même qu’en fait, Chesterton en savait très peu sur lui. »

(2) Wojciech Golonka cite, dans cet ordre d’idées, le dominicain Réginald Garrigou-Lagrange : « Dans l’âme parfaite, l’humilité et la douceur s’accompagnent de vertus en apparence contraires, mais en réalité complémentaires : celles de forces et de magnanimité ; ce sont comme les deux côtés opposés d’une voûte d’ogive qui se soutiennent mutuellement. »

(3) « La raison s’aliénant [dans le cadre de la modernité], Chesterton a cherché la normalité là où elle était encore prêchée » (p. 232). A savoir, à l’église. En 2016, nous en sommes encore là.

(4) « L’avantage des objections portées à l’égard de la sagesse catholique, contradictoires les unes par rapport aux autres, démontrent incidemment un équilibre qui ne peut être naturel. Par exemple on l’accuse d’être à la fois pessimiste à cause du côté ascétique et pénitentiel de la religion, mais aussi on l’a dit trop optimiste dans la foi en la Providence ou la liberté des hommes » (p.251).

(5) Pour Chesterton, « est moderne ce qui rompt avec la pensée européenne et chrétienne commune dont il se reconnaît un héritier intellectuel » (p.290).

(6) Dans cet article, traduit par mes soins, il semble pourtant bien que Chesterton défende l’idée de démocratie comme mode de gouvernement :

Rostand vu par G.K. Chesterton

Nous remarquions récemment que le nouveau recueil d’essais de Chesterton publié aux éditions de l’Age d’Homme ne contenait pas son texte sur Rostand. Il n’en a pas fallu davantage à Mathieu Grossi pour relever le défi et traduire dans la foulée ce texte. On trouvera ci-dessous cette traduction. Mathieu Grossi appartient à la jeune génération des chestertoniens avertis qui apparaît, ici ou là, en France et qui non content de s’intéresser à l’œuvre de Chesterton, la connait déjà très bien. Ils vont donc nous surprendre dans les années à venir, et même très bientôt.

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Rostand

Quand Cyrano de Bergerac fut publié, la pièce portait le sous-titre « comédie héroïque ». Nous n’avons pas de tradition dans la littérature anglaise qui justifierait qu’on intitule une comédie héroïque, bien qu’un poète jadis osa nommer sa comédie divine. D’après les conceptions modernes, le héros a sa place dans la tragédie, et le type de pouvoir qui lui est particulièrement refusé est le pouvoir de vaincre. Qu’un homme ait assez de force spirituelle pour changer une tragédie en comédie, c’est ce qu’on n’admet pas. Pourtant, presque toutes les légendes primitives du monde sont des comédies, non seulement au sens où elles ont une fin heureuse, mais aussi au sens où elles se fondent sur certaines suppositions optimistes, comme l’idée que le héro est destiné à détruire le monstre. Assez singulièrement, cette affirmation moderne selon laquelle la vie, considérée sérieusement, serait essentiellement désastreuse, est apparentée à l’approche hyper-esthétique de la tragédie et de la comédie, approche elle-même largement inspirée de la France moderne où naquirent les sublimes comédies héroïques de Monsieur Rostand. Le génie français a un instinct sûr quand il s’agit de réparer ses fautes, et la France fournit toujours le meilleur remède à la « francéité ». L’idée que se fait de la comédie l’école la plus portée à l’étude des beautés techniques implique l’impossibilité d’une comédie héroïque. Chez la plupart de nos jeunes écrivains règne l’idée que la comédie est par excellence* une chose fragile. Elle est vue comme un monde purement conventionnel plein des babioles les plus délicates. Des histoires comme L’heureux hypocrite de Max Beerbohm s’évanouissent ou s’écroulent dans l’absurdité complète dès le moment où on les envisage avec un iota de sérieux en trop. Mais la grande comédie, celle de Shakespeare ou de Sterne, non seulement peut, mais doit être prise au sérieux. Il n’y a rien en ce monde qui exige plus de foi et d’abandon que le rire authentique. Dans ces comédies, on rit non des héros, mais avec eux. L’humour qui imprègne les histoires de Falstaff et d’Oncle Toby est cosmique et philosophique, c’est une bonne humeur qui descend dans les profondeurs. Ce ne sont pas des lectures superficielles, ni même, strictement parlant, des lectures légères. Nous nous attachons aux personnages avec la même passion que s’ils étaient les victimes prédestinées d’une tragédie grecque. Au contraire, on pourrait dire que l’auteur de comédie moderne se glorifie des faiblesses de ses personnages. Il semble toujours être sur le point de réduire ses marionnettes en morceaux. Quand John Oliver Hobbes écrivit pour la première fois une comédie à propos d’émotions sérieuses, elle nomma son œuvre, avec un mépris mal dissimulé, « Une comédie sentimentale ». Cette idée du caractère artificiel de la comédie se fonde sur un profond pessimisme. La vie, aux yeux de ces bouffons endeuillés, est en soi une chose tragique ; la comédie doit donc être aussi creuse qu’un masque grimaçant. Elle est un refuge pour se cacher du monde, dont à vrai dire elle ne fait même pas partie. Leur humour est une fine couche de glace étincelante sur les eaux d’une amertume éternelle.

Cyrano de Bergerac nous parvint comme la nouvelle parure d’une ancienne vérité : la joie est l’une des fleurs les plus naturelles du monde, et non l’une des plus exotiques. La gigantesque légèreté, l’éloquence flamboyante, les calembredaines et les digressions rabelaisiennes y sont à nouveau ce qu’elles furent chez Rabelais, les explosions pures et simples d’un esprit d’allégresse fanfaronne aussi vieux et inébranlable que les étoiles. L’esprit humain exigeait un humour aussi vertigineux et aussi hautain que son désir. Tout est exprimé dans les paroles de Cyrano lors de sa plus grande extase : « Il me faut des géants !* » Un aspect essentiel de cette question de la comédie héroïque est le problème du drame rimé. Rien n’est si facile à attaquer, pour un réaliste dramatique, que le choix de la versification dans la composition d’une pièce. D’après ses canons, il est absurde de représenter des personnages confrontés à quelque crise terrible en empilant les assonances comme si on jouait aux bouts rimés* dans un salon. À ses yeux il doit paraître en quelque sorte ridicule que deux ennemis échangeant d’insupportables insultes aient l’obligeance de se fournir l’un l’autre suffisament d’espace pour respecter la métrique et des fins de phrases claires et faciles à rimer. Mais cette approche dans son ensemble repose finalement le fait que peu de gens (s’il y en a) comprennent ce qu’on appelle un poème dramatique. Il est singulier de constater que les poèmes dramatiques produits de nos jours en Angleterre par les plus grands maîtres en dramaturgie se bornent aux grandes lignes tracées par Maeterlinck, et n’emploient le vers et la rime que pour l’ornement d’un thème profondément tragique. Mais la rime est suprêmement appropriée au traitement de la plus haute comédie. Le domaine de la comédie héroïque est, semble-t-il, un paradis des amants, où il n’est pas difficile d’imaginer que les hommes parlent en vers à longueur de temps. Une floraison naturelle du discours en ces formes harmonieuses est bien plus facile à imaginer parmi des hommes pleins de l’esprit essentiel de la jeunesse que parmi ceux qui se tiennent immobiles et sinistres face à un destin immémorial. La grande erreur consiste à supposer que la poésie est une forme non naturelle du langage. Nous ressentons tous, dans ces moments où nous vivons réellement, le désir de parler en poésie, et si nous n’y parvenons pas, c’est que nous souffrons d’un défaut d’élocution. Ce n’est pas le chant qui est la chose restreinte et artificielle, c’est la conversation qui est une tentative de chant balbutiante et confuse. Quand des hommes saisis comme Cyrano d’une espèce d’extravagance spirituelle se mettent à parler en vers, notre langage n’est pas travesti ou déformé, mais réparé et accompli. Les rimes se répondent comme les sexes des fleurs et de l’humanité. Les hommes ne parlent pas ainsi, c’est vrai. Même quand ils sont inspirés ou amoureux, ils racontent n’importe quoi. Mais la comédie poétique ne déforme pas le discours à moitié autant que le discours ne déforme le sentiment. Monsieur Rostand surpassa sa perspicacité habituelle en intitulant Cyrano de Bergerac une comédie héroïque, bien que strictement parlant la pièce s’achève sur la déception et la mort. L’essence de la tragédie est un écroulement ou un déclin spirituel, et dans la grande pièce française, le sentiment spirituel gagne incessamment en hauteur jusqu’à la dernière réplique. Ce ne sont pas les faits eux-mêmes, mais ce que nous ressentons à leur contact, qui détermine la tragédie ou la comédie, et la mort est plus joyeuse dans Rostand que la vie dans Maeterlinck. La même contradiction apparente est présente dans l’Aiglon, qu’on joue actuellement avec tant de succès. Bien que le héros soit un gringalet, le sujet un fiasco, la fin une mort prématurée et une désillusion personnelle, malgré ce thème qui aurait pu être choisi pour son caractère déprimant, l’invincible et universelle action de grâce présente dans l’ingouvernable gaieté des chants du poète s’enfle si haut qu’à la fin ils semblent couvrir toutes les faibles voix des personnages dans un chœur éclatant de grands hommes et de grandes choses. On pourrait tirer de la pièce une multitude de devises qui illustrent et définissent non seulement son propre esprit, mais une bonne partie de l’esprit moderne. Quand dans sa vision de Wagram les horribles voix des blessées hurlent « les corbeaux, les corbeaux !* », le Duc, submergé par un cauchemar plein de trivialités hideuses s’écrie « Où, où sont les aigles ?* » Cette antithèse est inscrite, seule, sur la porte du XXe siècle, comme une invocation à l’esprit de la comédie héroïque. Quand on demande à un ancien général de Napoléon pourquoi il a trahi l’empereur, il répond « La fatigue !* » À ces mots, un vieux soldat de la Grande Armée se précipite et dans une exclamation passionnée s’écrie « Et nous ? » avant de délivrer une terrible description de la vie du grognard ordinaire. Aujourd’hui que le pessimisme est presque autant que les bijoux et les cigares associé aux grandes fortunes et à la mode, alors que les héritiers choyés du siècle peinent à définir la vie en employant d’autres mots que « la fatigue* », on pourrait certainement entendre un cri s’élever de la vaste masse de l’humanité ordinaire depuis ses commencements : « Et nous ?* » C’est cette faculté d’enthousiasme parmi le peuple ordinaires qui rend la fonction de la comédie à la fois commune et sublime. Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare est une grande comédie, parce que la pièce est portée par cet amour de l’amour qui est la jeunesse du monde, et qui est commun à tous les jeunes gens, spécialement à ceux qui jurent qu’ils mourront célibataires. Peine d’amour perdue est plein du même sujet, et s’inscrit mieux encore dans le cadre de notre étude, puisque c’est une comédie rimée où tous les personnages atteignent au lyrisme avec autant de facilité que des oiseaux chantant en couple. Ce que l’amour de l’amour est aux comédies shakespeariennes, cette autre passion humaine plus mystérieuse, l’amour de la mort, l’est à l’Aiglon. Il est pour le moment difficile de déterminer si nous aurons un jour une nouvelle tradition de comédie poétique en Angleterre, mais assurément ce ne sera jamais le cas si nous ne comprenons pas que la comédie est construite sur des fondations éternelles présentes dans la nature des choses ; qu’elle n’est pas trop légère pour être saisie, mais trop profonde pour être sondée. Monsieur Rostand, dans sa description de la bataille de Wagram, ne craint pas d’apporter aux oreilles du Duc les voix effroyables qui y retentirent, les voix des hommes déchirés par les corbeaux et suffoqués par le sang. Mais lorsque le Duc, terrifié par ces horribles agonisants, s’enquiert de leur dernière parole, ils s’écrient tous en chœur « Vive l’Empereur !* » Monsieur Rostand ignorait peut être qu’il écrivait une allégorie. Son Wagram est à mon sens le champ de bataille de la littérature moderne. Nous n’entendons plus que les voix de la douleur, et l’ensemble est un vaste phonographe d’horreur. Il est bon que nous entendions ces cris de détresse, il est bon qu’aucun ne soit bâillonné ; mais ils ne sont pas seuls à retentir dans la vie ou dans l’art : ils sont les voix des hommes, mais non la voix de l’homme. Quand on les interroge définitivement et sérieusement sur la conception qu’ils ont de leur destin, les hommes, depuis le commencement des temps, répondent par un millier de philosophies et de religions, et d’une seule voix formidable et sacrée : « Vive l’Empereur. »

*En français dans le texte.

© Mathieu Grossi

GKC : portrait philosophique d’un écrivain

WojtekLes éditions du Cerf viennent de publier G.K. Chesterton, portrait philosophique d’un écrivain, livre issu d’une thèse de doctorat de Wojtek Golonka. Celui-ci signe cet ouvrage aujourd’hui à Paris, à la librairie Notre-Dame de France (33 rue Galande à Paris), de 15h00  à 18h00. Ne manquez pas d’aller à sa rencontre, de vous procurer son livre et de discuter avec lui.

Nous reviendrons plus longuement sur ce livre important dont nous donnons pour l’instant la présentation de l’éditeur :

La présente thèse réalise une systématisation philosophique des principales oeuvres de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936). À l’occasion de sa polémique avec la philosophie moderne, à sa manière et dans son langage de popularisation propres, Chesterton induit les principales thèses de la philosophia perennis en insistant sur le réalisme épistémologique. La Révélation chrétienne joue aussi un rôle important dans sa pensée – c’est auprès d’elle que le publiciste anglais cherche son inspiration philosophique et un refuge intellectuel face au scepticisme, au relativisme ou au nihilisme contemporains.
L’ensemble de la pensée de Chesterton n’est pas une pure philosophie mais plutôt une dialectique philosophique selon le sens aristotélicien du mot, ce qui correspond également à l’intention de l’auteur, c’est-à-dire à la popularisation journalistique de la pensée du sens commun et à la défense raisonnée des convictions enracinées dans la tradition européenne, tant humaine que chrétienne.
Gilbert Keith Chesterton est un exemple original de la philosophie aristotélico-thomiste exercée dans le cadre de la popularisation journalistique, dont l’auteur, avec le temps, s’identifie naturellement et spontanément avec le courant du renouveau thomiste. La portée et le processus de cette identification constituent le principal objet de la présente thèse.

Saint Georges et le dragon : un nouveau Chesterton

St-GeorgesLes éditions de L’Âge d’Homme, dans leur collection Revizor (format de poche) viennent de publier un nouveau recueil de chroniques de G.K. Chesterton sous le titre : Saint Georges et le dragon, chroniques. Il s’agit d’un livre de 294 pages et qui rassemble 44 textes de l’auteur, précédés d’une préface signée du traducteur, Gérard Joulié.

Dans cette préface, Gérard Joulié donne quelques indications concernant l’origine des chroniques rassemblées dans ce nouveau volume en langue française :

« Les textes que nous présentons ici sont tirés des articles que l’auteur de La Sphère et la Croix publia dans l’Illustrated London News dans les années 20 et 30 du siècle dernier. Nous avons choisi ceux qui nous paraissaient les plus significatifs de l’art et de la méthode de Chesterton et les moins tributaires d’une actualité enracinée dans la vie politique et littéraire de l’Angleterre de ce temps. »

Ces indications restent larges et, finalement, sont assez floues. Les chroniques de G.K. Chesterton dans la collection des Collected Works toujours en cours de publication chez « Ignatius Press » (éditeur catholique américain) recouvrent plusieurs volumes. Rien que pour les années 20 et 30, signalées par le préfacier et traducteur, le lecteur est confronté à cinq volumes (du numéro 32 à 36) de 600 pages chaque volume en moyenne.

La préface de Saint Georges et le dragon ne donne malheureusement pas plus d’indication concernant l’origine des textes proposés : ni date de première publication dans l’Illustrated London News, ni titre anglais original. Il est vrai que ces détails n’intéressent que les spécialistes ou les amoureux de précision. Avouons que Chesterton lui-même n’ayant été ni l’un ni l’autre, il est normal que la majorité de ses lecteurs français ne le soit pas non plus, aujourd’hui.

Plusieurs chroniques ont été cependant publiées du vivant de Chesterton dans des recueils dont il avait lui-même conduit la réalisation. À titre d’exemple, et sans avoir pu rechercher l’exhaustivité, nous donnons dans la Table des matières que nous reproduisons quelques exemples. Les lecteurs pourront compléter eux-mêmes.

Que dire de la traduction ? Gérard Joulié est un familier de Chesterton, qu’il connaît bien et depuis longtemps, et il a déjà traduit plusieurs ouvrages de notre auteur. Il appartient également à cette « école » de traduction qui prend quelques libertés avec le texte original afin de le rendre plus accessible au public français. On peut évidemment discuter cette manière de procéder appliquée dans ce nouveau recueil. Généralement, les choses passent relativement bien. Mais on peut s’étonner, par exemple, qu’une chronique initialement intitulée : « On The Renaissance » devienne : « La vérité sur le moyen âge », sans que cela se justifie par la difficulté de compréhension de la traduction du titre original. Et, pourtant ! À lire la chronique en question, les deux thèmes (Moyen Âge et Renaissance) sont bien liés par Chesterton.

Il faut enfin noter que si ce recueil reprend plusieurs chroniques publiées dans le recueil The Varied Types (1903), parues à l’origine, non dans The Illustrated London News (auquel Chesterton collabora à partir de 1905), mais dans The Daily News et The Speaker, on regrette que cette édition en langue française ne reprenne pas, par exemple, la chronique consacrée à Jean Rostand (que Chesterton apprécié) et qui pouvait trouver un écho auprès du public français. Cette chronique sur Rostand faisait d’ailleurs partie d’une première sélection publiée dans Twelve Types en 1902.

Table de Saint Georges et le dragon

Préface

Calemote et pacotille

Le monde des publicistes tories

Serf et heureux de l’être

L’ère de l’Amérique

La théorie psychologique de l’Histoire

Modernes, mais du bout des doigts

Du progrès en Histoire

La vérité concernant saint Georges

Le censeur moderne

Bouddhisme et christianisme (The Illustrated London News, 2 mars 1929)

Spiritualisme et agnosticisme

Qu’est-ce que la vulgarité ?

La crise du parlementarisme

L’effondrement du système matérialiste

Shaw et la naissance d’un préjugé (All is Grist)

Concernant mon antisémitisme

Trollope et la Révolution Whig (All is Grist)

L’esprit de l’Europe

La vérité sur le moyen âge (All is Grist)

Inspiré par la Muse

Savanarole (Varied Types)

Thomas Carlyle (Varied Types)

Charles II (Varied Types)

Stevenson (Varied Types)

L’optimisme de Byron (Varied Types)

François (Varied Types)

Charlotte Brontë (Varied Types)

Ruskin (Varied Types)

La reine Victoria (Varied Types)

Pope et l’art de la satire (Varied Types)

William Morris et son école (Varied Types)

Tennyson (Varied Types)

Elizabeth Barrett Browning (Varied Types)

Sur l’essai

L’Angleterre et le christianisme dogmatique

Mythes et métaphores

Si j’étais un prédicateur

Les modes littéraires victoriennes et les nôtres

De l’art de s’ennuyer (All is Grist)

Walter Scott (Varied Types)

L’effort de distinguer

Que faut-il penser des machines ?

Sur l’Histoire et les Héros

Stevenson contre Poe

Pour commencer l’année : G.K. Chesterton vu par Leonardo Castellani

Pour débuter cette année 2016, que nous vous souhaitons la meilleure possible, sous le regard de Dieu, nous sommes heureux de publier un article inédit en français consacré à G.K. Chesterton. Ce texte émane d’un écrivain argentin, Leonardo Castellani dont nous devons la découverte à Erick Audouard, qui est également la traducteur de ce bel hommage à Chesterton que vous pourrez lire ci-dessous. Nous lui avons demandé de présenter également Castellani afin que les Amis de Chesterton puissent se faire une idée sur cet auteur généralement inconnu en France. Nous remercions vivement Erick Audouard de nous avoir fait connaître Castellani, de nous permettre de le découvrir à propos de Chesterton et, nous espérons avec lui pouvoir le lire prochainement dans la langue de Molière.

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Leonardo Castellani (1899-1981), prêtre catholique et écrivain argentin, est l’auteur d’une œuvre immense comme poète, romancier, nouvelliste, conteur, essayiste, philosophe, théologien, exégète, journaliste et critique littéraire. Il initia également la traduction en espagnol de la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. Exclu de l’ordre des Jésuites en 1949 pour insubordination, il ne récupéra son ministère sacerdotal qu’en 1966, et déclina sa réintégration dans la Compagnie de Jésus en 1971 pour raisons de santé. Proche par l’esprit de Chesterton qu’il rencontra deux fois, pourfendeur des idéologies et des fausses gloires du XXème siècle, pratiquant au moins cinq langues, doté d’une érudition prodigieuse et d’une curiosité insatiable, touchant aussi bien à la politique et à l’éducation qu’à la psychologie et à la métaphysique, il écrivit une partie de ses articles et de ses livres sous divers pseudonymes : Jerónimo del Rey, Militis Militorum, Cide Hamete, Pio Duca D’Elia, Desiderio Fierro, etc.
Tour à tour repoussé, exilé et réduit à la misère, il est resté un marginal jusqu’à son dernier souffle : Ermite Urbain, comme il s’appelait lui-même, il développa son génie mystique à travers plus de 50 ouvrages admirables de profondeur, de richesse et d’humour. Quasiment oublié dans son propre pays, il demeure l’une des plus grandes figures de toute la littérature argentine : « Ce qui n’est pas beaucoup dire… » aurait-il ajouté.
Erick Audouard (Fragments de Trébizonde, Gallimard) entreprend actuellement de le traduire et de le présenter au public français.

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Le bon sens de Chesterton par Leonardo Castellani

« La vraie philosophie se moque de la philosophie » Pascal[1]

Le 15 décembre 1929, à Rome, j’ai entendu une conférence de Chesterton sur les Martyrs Anglais, alors béatifiés au Collège Anglais dont certains d’entre eux furent élèves, tel le bienheureux Robert Southwell. Le grand journaliste commença son allocution en plaisantant sur son retard et sur son allure joviale et massive, encore inconnue pour beaucoup.

« Vous vous serez peut-être alarmés, dit-il, – me croyant victime de quelque collision dans ces terribles rues de Rome, qui sont pires que celles de Londres. My dear friends, ne vous inquiétez jamais pour moi : la voiture dans laquelle je roule balaie toujours l’autre ».

Comme toutes ses images, celle du ventripotent chroniqueur londonien dans sa petite auto disloquée, aussi combative qu’invincible, est tout un symbole. Le journaliste de génie qui vient de nous quitter possédait un goût diabolique pour les collisions. Il fut un chauffeur de bus doublé d’un entrepreneur de démolitions. On peut le voir sous la forme d’un gigantesque outlaw à la crinière turbulente et au rire de grand enfant qui, monté dans l’omnibus entre Hamersmith et Oxford Circus, haranguerait les passagers pour qu’ils le soutiennent, s’emparerait du volant et s’empresserait ensuite de catapulter l’engin contre tous les slums, tous les taudis et tous les bidonvilles, honte de l’humanité, qui délimitent la métropole du monde : murs en ruine, montagnes d’ordures et d’encombrants, pauvres bicoques à punaises, immeubles abominables dans lesquels la plèbe chère à son cœur s’étiole et s’asphyxie, écrasée par La Richesse des Nations d’Adam Smith. Faire de l’air, de l’espace. Et la raison pour laquelle il réussit à balayer tout ce qu’il percute en restant sain et sauf, – comme il dit -, se trouve justement dans sa corpulence, dans son bien-être prodigieux, dans ce sens commun d’une tonne, cette bonne santé mentale, cette joie de vivre (parce que le savoir est la vie, le savoir est justement la vie plus vivante en l’homme), sa joie de savoir, de voir, de comprendre, de convaincre, de débattre. Et le plus fort, c’est que les propriétaires de tout ce qu’il démolit n’ont pas d’autre recours que de rire, voire d’applaudir. Ce Gros, le plus batailleur qui soit, mais batailleur avec la cordiale bonhommie du boxeur obèse, est mort sans laisser un seul ennemi derrière lui. Ses raclées étaient si sincères, si humbles, si charitables, tellement imprégnées d’humaine sympathie, qu’il n’y avait qu’à les recevoir et à fermer son bec. On ne peut rien contre la vie [2].

Cependant, ce serait une erreur de voir en Chesterton un pur polémiste : il fut avant tout un catéchiste. Voltaire est un pur polémiste, un bretteur fallacieux[3]. Chez Chesterton, la polémique n’est jamais qu’un épisode, un prétexte.

– Combien vous en savez, don Gilberto !

– Rien de plus que le Catéchisme, mon fils.

– Mais vous en mettez partout, comme la sauce tomate.

– C’est fait pour.

Pour enseigner à nouveau le Catéchisme aux anglais, il fallait entrer dans un pub, s’asseoir devant un verre de gin, savoir de tout, aimer Londres, être un peu loufoque, toujours de bonne humeur, avoir une grosse voix tonitruante et un genre excentrique, à la fois modeste et conquérant. Il fallait avoir une gaîté d’enfant, une santé de taureau, une foi d’irlandais, un bon sens de cockney, une imagination shakespearienne, le cœur de Dickens et la plus formidable envie de discuter qu’on ait vue depuis que le monde est monde.

Dans The Thing (Sheed Ward, 1929), Chesterton a réuni une sélection de ses derniers articles polémico-catéchistiques. Techniquement, ce sont de pures merveilles, aussi ciselées que des joyaux ou des poèmes. (Lisez par exemple Logic and Lawn Tennis, The Roots of Sanity, What do They Thing). Une petite introduction sentencieuse inattendue, venue on ne sait d’où, – une présentation de la victime, du malheureux qui a osé dire quelque chose contre la bien-aimée Eglise de Rome – ; une battue à fond et dans le détail par le biais systématique des questions-réponses; un knock-out fulgurant ; – et lorsqu’il le tient au-dessus du sol par les pieds, un petit sermon chrétien au public réjoui, qui s’achève sur une fanfare triomphale, un morceau de bravoure dont chacune des syllabes chante comme dix mille rossignols.
Sa mission fut de prêcher la Bonne Nouvelle du Salut au moyen de la joie et de la liberté par la foi. Dieu le chargea de composer durant 40 années, à travers 70 volumes, une pantagruélique Silly Symphony basée sur le Credo de Nicée. Seul Chesterton trouva tant de choses à dire sur le premier article,

Je crois en Dieu le Père tout-puissant

Créateur du ciel et de la terre

De l’univers visible et invisible,

qu’il passa toute sa vie à paraphraser sur tous les tons possibles et imaginables. Certes, il connaît l’ensemble des Mystères, la Croix, la Rédemption, le Péché Originel, qui forment le fond rouge et noir de ses tableaux ; il connaît Marie, Saint Thomas et Saint François, avec lesquels il s’entretient comme un gamin plein d’audace ; mais, au bout du compte, Chesterton est le poète créationniste. C’est un poète existentiel comme disent les fous d’aujourd’hui. Il semble s’être trouvé aux côtés d’Adam quand toutes les choses étaient en train de se faire, quand le cosmos était un conte de fées, aux temps du Langage Neuf. Oh frère François, tout ce qui est, en tant que c’est, comme c’est beau ! Il passa toute sa vie dans l’adhésion la plus chaleureuse à l’opinion de Dieu le Père lorsqu’Il déclara que Tout le créé était bon. « Et vidit Deus quod esset bonum ».

Cet homme qui écrivit deux pages impeccables sur deux tremendous trifles : la clé (Orthodoxy) et la boîte aux lettres (What Wrong With The World) ; cet homme qui écrivit un délicieux madrigal à l’Âne :

When fishes flew and forest walked

And figs grew upon thorn,

Some moment when the moon was blood

The surely I was born.

With monstruous head and sickening cry

And ears like errant wings

The devil’s walking parody

On all four footed things…,

comme il doit désormais sentir les splendeurs majestueuses du grand Univers, desquelles (entre parenthèses), en notre triste époque, il faisait partie.

Dieu fit bien les choses, et Adam leur donna le nom qu’il fallait ; mais comme Gilbert Chesterton sait comment elles auraient pu être, il leur donne toutes sortes de sobriquets : et cela l’amuse terriblement. Il a le regard du nouveau-né qui voit les hommes appeler « manger » le fait de s’introduire dans le corps des choses curieuses par un trou qu’ils ont dans la tête. Il fut tout à fait homme, il eut en lui tout ensemble et simultanément ce qui fait l’homme : la sagesse de l’ancien, la sagacité du mâle, la combativité du jeune, la pétulance du garçon, le rire et la ludicité de l’enfant, et encore au-dessus, comme je le disais, ce regard sérieux et stupéfait du bébé. Le regard ontologique de celui qui vient de naître, dont Saint Thomas dit que ce qu’il voit intellectuellement en premier n’est rien d’autre que l’Être.
Chesterton est le Roi du Bon Sens et le Poète de la Sagacité, le poète du Deux et Deux Font Quatre.

Up my lads, and lift the ledgers, sleep and ease are o’er

Hear the stars of morning shouting « Two and two four »

 C’est le roi du Bon Sens parce que nul homme, plus que lui, n’a « fait le fou ».

Grand paradoxe, mais grande vérité. Qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’un paradoxe soit une vérité ? Un éminent professeur et critique littéraire de mes bons amis me disait un jour :

« Je n’aime pas Chesterton parce que je n’aime pas la pensée sautillante. Je suis du parti de Cervantès, pas de celui de Quevedo ; et surtout, je suis du parti d’Anatole France, mon maître. La vérité n’aime pas les entrechats, la vérité ne fait pas de cabrioles, elle marche vêtue d’apophtegmes et de maximes, pas de calembours. Dans tous les cas, elle se revêt d’ironie ».

Tandis qu’il s’éloignait méditatif dans la rue Anchorena, je suis parti de mon côté dans la rue Santa Fe, impressionné par cette objection : « La vérité ne fait pas de cabrioles ». Et voilà comment une voiture aux intentions manifestement suspectes, qui fit faire une cabriole invraisemblable à mon professeur d’ami, qui se croyait encore en chaire, m’apporta la solution que je cherchais. « La vérité ne fait pas de cabrioles ». De quelle vérité parlez-vous ? La vérité fait ce qu’elle peut, et il ne nous est pas loisible de la découvrir par son seul vêtement. Mais il existe une vérité spéciale, chère à Chesterton toute sa vie, une vérité qui s’ingénie à exécuter toutes sortes de choses anti-professorales et malséantes : elle crie dans la rue, joue avec les enfants, tire à la sarbacane sur les pédants et se promène de par le monde en se jouant de tout et de tous. « Ludens in orbe terrarum ». C’est ainsi du moins que la décrit le Livre de la Sagesse.

Quelles relations entre le Sens Commun et la Folie, entre le Sens Commun et la Métaphysique ? Encore une fois, de quelle Folie parlez-vous ? Il faut rappeler que le Verbe de Dieu fut très souvent dit fou, que Hamlet fut fou, que Don Quichotte fut fou… et Don Bosco, et Saint Philippe Neri ? C’est pourquoi beaucoup continuent d’appeler Chesterton le Roi du Sens Commun, et s’obstinent à affirmer que, à force de creuser cette sagesse naturelle, patrimoine universel de tout analphabète, il parvint aux plus profondes intuitions philosophiques ; alors, va, lis-le, et traduis-le (mal : il est impossible de bien traduire Chesterton), et tant pis si tu le trouves plus fou qu’une chèvre[4].

Comment ? Que le Ciel m’emporte ! Un curé catholique détective, un criminel chef de la Police, un lad de Notting-Hill changé en Bonaparte, quelques oisifs qui s’amusent à déplacer une enseigne de taverne de maison en maison, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent, phénoménales et prévisibles, un athée et un catholique qui se battent à l’épée à propos de l’existence de Dieu dans un duel qui ne finit jamais, un professeur allemand qui n’est autre que Lucifer en personne, un asile de fou qui n’est autre que le monde lui-même, et Dieu, l’Etre Ineffable, symbolisé semble-t-il dans la personne d’un homme corpulent, leader d’une horde de gangsters, qui se révélera être un policier déguisé, et par-dessus tout cet homme, cet écrivain prodigieusement informé, passant son existence à nier minutieusement tout ce que tout le monde répète (répéter ce que tout le monde dit : en quoi se trouve justement l’essence du sens commun), et pire encore : à essayer de le prouver. C’est ça, le Sens Commun ? C’est ça, la Logique ?

Eh bien oui, monsieur ; mais la Logique qui fait la folle ; la philosophie qui, selon Pascal, se moque de la philosophie. C’est le Sens Commun, mais le Sens Commun pris d’ivresse.

– Ivre de quoi ?

– Ivre de Poésie et de Théologie. Bras-dessus bras-dessous avec sa fille, la Joie de Vivre.

Nul d’entre nous n’est ce qu’il veut, mais ce qu’il peut. Cela me rappelle Alfred le Grand, ce bon roi saxon auquel Chesterton dédia une merveilleuse romance. Le danois Gunthorn, barbare obscur, avait envahi le royaume chrétien, assassiné le roi Æthelred  et usurpé sa couronne ; Alfred, frère du roi tué, dont la tête est mise à prix, jeune homme ardent et vif, doté d’un regard espiègle et de deux grandes dents de rongeur, demeure justement aux côtés du vieil ogre Gunthorn, – déguisé en bouffon du roi. Sa foi est si grande (sa foi en Dieu et en son droit) que tout en faisant sonner les grelots quand il faut pour couvrir le bruit des fidèles en armes, il arrive à se moquer des courtisans pansus, à faire rire aux éclats le roi stupide et cruel, et à proférer des choses insensées derrière lesquelles se cache un sens terrible. Il est la risée de tous, lui le capovolgitore, mais il n’en est pas moins de chef réel, le roi légitime : ils le craignent tous, quoiqu’ils en disent, ils le respectent et peut-être même, au fond, qu’ils l’envient et qu’ils l’aiment un petit peu. Si les forces loyales n’avaient pas fini par le remettre sur le trône au cri de « Saint Aidan ! », si ce vrai roi était à jamais resté le fou du roi, cela n’aurait fait aucune différence : premier par le lignage, premier par le mérite et par la grandeur d’âme, il était le maître natif et authentique, jusque dans les moments qui le virent cheminer cul par-dessus tête. « Asseyez-vous là, espèce de casse-pied – dit le Duc à Don Quichotte – quelle que soit la place où je m’assieds, j’occuperai toujours celle du maître ». En quoi le Duc se trompa prodigieusement, tout comme ce roublard de Sancho ; car en réalité c’est Don Quichotte qui occupe la place de choix, où qu’il s’assied, par rapport à n’importe lequel de ces faux Ducs qui pullulent dans le monde[5].

Supposons qu’un usurpateur vienne à s’asseoir sur le trône du Bon Sens, encadré par une escorte de pirates et un bataillon de marchands. Gens solennels, gens pratiques, gens responsables, grands financiers et prêteurs sur gages. « Facts and figures, facts and figures ». La Science avec une majuscule, la Nouvelle Psychologie, la Psychanalyse, Economics and Politics, la respectabilité, les messieurs d’Oxford et Cambridge, la pudeur victorienne, la révolution industrielle, l’oligarchie des grandes fortunes, l’Empire, toute la terre à exploiter, la Culture, le Progrès et la Civilisation sous le règne suprématiste et prédestiné de la race nordique, précisément tel parce que nordique. Qu’est-ce que Dieu ferait avec un plat pareil sous le nez ? Il laisserait tomber deux gouttes d’esprit. Deux gobelins. Un gobelin immensément compatissant dans un corps maigre : Dickens. Un gobelin immensément moqueur dans un gros corps : Chesterton. Mais tous deux devront se déguiser en bouffons, car si on voyait ce qu’ils sont, dans toute leur nudité, à savoir des mystiques et des sociologues, ils prendraient le risque d’être inquiétés, ou du moins inécoutés. Parce que la folie est parfois démence, parfois déguisement, parfois les deux à la fois, comme dans Hamlet. David dansa devant l’arche pour éviter l’extase. Au début de chaque messe, de peur que le ravissement ne l’empêchât de consacrer, Saint Philippe Neri se tournait vers l’enfant de chœur et se mettait à lui raconter des blagues de Bertoldo, Bertoldino et Cacaseno. Ces deux-là étaient des saints. Mais les deux autres l’étaient aussi à leur manière, serviteurs et fiancés de cette invisible, méconnue, criarde, royale, enivrante vérité qui danse et qui joue. « Ludens in orbe terrarum ».

Jouer toute la vie. Autre paradoxe. Seul un homme qui ne fit jamais rien d’autre que jouer dans sa vie était capable de travailler autant[6]. J’aimerais bien apercevoir Chesterton au ciel, en train d’apprendre à Saint Pierre (ce Saint Pierre si semblable à celui des légendes folkloriques) les règles du poker.
Car alors je lui dirais :

Saint Gilbert du Bon Sens, toi qui fus sur terre le Sens Commun outlaw et la Sagesse qui dansait dionysiaque,

Gilberto Chesterton, toi qui, pour être encore plus anglais, portais le nom d’un bourg de Cambridge-County,

Falstaff dévot, toi qui eus la vocation d’apprendre le Catéchisme illustré aux anglais,

En leur démontrant par la même que Dieu n’avait pas précisément intérêt à leur laisser l’Empire du Monde.

(Et sans avoir d’objections per se contre leur bacon frit, leur steak argentin, leur golf et leur bridge, et moins encore contre la Liberté et la Joie.)

Sinon le souci de nous offrir, coûte que coûte, l’Empire du Ciel,

Avec la Croix cachée de Thomas More au prix du marché

et un peu plus de Lumière sous la peau…

Gargantua des lettres, Michel-Ange euphuiste, espèce de Robin des Bois et de Sherlock Holmes monastique.

Plus exquis que Rabelais, trop brutal pour Benvenuto[7] et la moniale Hrotsvita,

toi qui pouvais réciter et récitais tout Shakespeare et la Bible itou en dialecte cokney à l’envers, dans l’ordre et dans le désordre.

Toi qui jamais ne pus résister à la tentation de l’espièglerie et du whisky glacé.

Saint Gilberto qui es au ciel entre Saint Simon le Fou, Marie Stuart et le Bembo[8],

Saint Gilberto, souviens-toi de nous face au trône de l’Eternelle Sagesse.

Et rends-lui grâce de t’avoir fait naître à notre époque,

A notre sale, bien sale époque

 

For we all praises famous men

ancients of the College :

for they taught us common sense

tried to teach us common sense

Truth and God’s Own Common Sense

which is more than knowledge !

 

Article de 1936 réuni dans le volume Critica Literaria, Buenos Aires, 1945.
Traduction et notes : Erick Audouard.
© Erick Audouard.

[1] Blaise Pascal écrit « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher » (B. 4). N.d.t.

[2] Nous n’ignorons pas que cette raison prochaine de l’amabilité de G.K. Chesterton s’insère dans une autre raison générale, qui est la position de minorité sans gravitation politique, position qui est celle qu’occupent les catholiques en Angleterre. C’est aussi pourquoi il y a aujourd’hui un combat religieux en Allemagne, combat qui est absent (apparemment) en Angleterre. Le tout prime toujours sur les parties. « One of the loveliest characters I have ever know was G.K. Chesterton », dit Wells dans son livre furieux The New World Order (1940). Il explique dans la foulée que ce n’était pas parce qu’il était catholique, sinon malgré le fait qu’il le fût. En quoi il se trompait grandement. Note de l’auteur.

[3] Intéressant de les voir ferrailler tous les deux : le converti d’une nation hérétique armé de taille contre l’apostat d’une nation chrétienne armé d’estoc, – abeille contre vipère -, dans The Maid of Orléans (in A shilling for my thoughts, Methue Co. 36 Essex, St. W.C, Ltd, 1927). Note de l’auteur.

[4] Et cela, même quand on s’efforce de bien le traduire. Ne parlons pas de la récente traduction argentine qui fait de The Thing « Lo que es » (Ce qui est), de spiritualist « espiritualista », de spanish desperadores « espanoles desesperados », et pareil pour le style, qui brille par son absence totale, dans une prose indigeste qui est une véritable horreur ; rappelons que la traduction a été exécutée par un catholique et une maison d’édition catholique, et promue par un groupe de catholiques de la revue Nuestro Tiempo… Note de l’auteur.

[5] Citant de mémoire, Castellani se met à inventer une scène qui ne figure pas telle quelle dans le livre de Cervantès. « Je dis donc, reprit Sancho, qu’étant tous deux comme j’ai dit, prêts à s’attabler, le laboureur s’opiniâtrait à ce que l’hidalgo prît le haut de la table, et l’hidalgo s’opiniâtrait également à ce que le laboureur le prît, disant qu’il fallait faire chez lui ce qu’il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d’être courtois et bien élevé, ne voulut jamais y consentir, jusqu’à ce qu’enfin l’hidalgo, impatienté, lui mettant les deux mains sur les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant : « Asseyez-vous, lourdaud ; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout. » Voilà mon histoire, et je crois, en vérité, qu’elle ne vient pas si mal à propos. » (Chap. XXXI, Tome II). Préalablement, le Duc dont parle Castellani avait prié très courtoisement Don Quichotte d’occuper le haut bout de la table. On remarquera dans cette modification son ardeur quasi « romantique » à défendre Don Quichotte. N.d.t.

[6] Ici, Castellani met en notes la liste de tous les ouvrages de Chesterton disponibles. N.d.t.

[7] Sans doute le sculpteur et orfèvre florentin Benvenuto Cellini et Hrotsvita de Gandersheim, mystique. N.d.t.

[8] Pietro Bembo (Venise 14701547), cardinal, philologue, écrivain, poète, traducteur et érudit italien. N.d.t.

Café littéraire avec Chesterton

Rivière

On nous prie d’annoncer :

L’ECRIT POUR LE DIRE, propose des Cafés Littéraires

Dimanche 14 Février, 16h / 18h
VIE ET ŒUVRE DU DIVIN CHESTERTON
(F. Rivière, Ed. Rivages)

Gilbert Keith Chesterton, est l’un des plus importants écrivains anglais du début du XXe siècle qui excella comme journaliste, poète, biographe, nouvelliste…
Chesterton est surnommé « le prince du paradoxe ». Il utilise abondamment les proverbes et dictons populaires, et notamment les lieux communs en les détournant de leur sens.
Il est particulièrement renommé pour ses œuvres apologétiques et même ses adversaires ont reconnu l’importance de textes comme Orthodoxie ou L’Homme éternel. Jorge Luis Borges le revendique comme l’un de ses principaux maîtres.

Présentation de  la biographie qui lui est consacré & Lecture d’œuvres.

Réservation conseillée : 06 15 67 01 89 – Participation : 8 € et réduit : 5 € (Etudiants, RSA, difficultés financières)
– Formule goûter : 6 €  (consommation obligatoire)
Rencontres animées par Thierry Missonier
L’Ecrit pour le Dire. Adhésion (25 € : Gratuité pendant 1 an).
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– Courrier : 9, rue C. Franck, 75015 Paris.