Aphorisme (116)

Vous rendez grâce avant les repas. Très bien ! Mais je rends grâce aussi avant le théâtre et l’opéra, avant le concert et la pantomine, et grâce toujours quand j’ouvre un livre. Je rends grâce avant le dessin, la peinture, la natation, l’escrime, la boxe, la marche, le jeu, la danse. Et je rends grâce avant de tremper ma plume dans l’encre.
Notebook

Chesterton et Henry Bordeaux à Florence

Nous sommes heureux de publier ci-dessous une petite étude de Louis Choisy, membre de l’Association des Amis de Chesterton, consacrée à la figure d’Henry Bordeaux et de ses relations avec G.K. Chesterton. 

Henry Bordeaux (1870-1963) appartient à la « droite académique » des années 1920, représentée par les « quatre B » avec Maurice Barrès, René Bazin et Paul Bourget. Ecrivain ayant connu de forts tirages (Il contribua à la fortune des éditions Plon) jusqu’aux années 1940, il est largement et fort injustement (à mon avis) méconnu aujourd’hui, victime (comme Bourget et Bazin, Barrès ayant un peu mieux survécu) de « l’oubli, cette pelleteuse irrésistible », selon une image évocatrice de Michel de Saint Pierre. Il est même absent du Petit Larousse illustré (édition 2010) alors que plusieurs de ses romans ont autrefois paru au Livre de Poche (La robe de laine et Les Roquevillard, notamment).

Ce n’est toutefois pas le romancier qui m’amène à rédiger cette petite note, mais le mémorialiste. Henry Bordeaux a en effet, à la fin de sa vie, publié ses souvenirs, notamment académiques, sous le titre Quarante ans chez les Quarante (Arthème Fayard 1959, collection « Les Quarante »), puis beaucoup plus complets, sous celui d’Histoire d’une vie en treize volumes (publiés de 1951 à 1973, donc en partie posthumes. A mon avis, les plus intéressants de ceux-ci sont les quatre relatifs à la Grande Guerre). Dans le premier cité, nous trouvons la mention suivante :

« Je fus envoyé encore en Italie pour les fêtes intellectuelles organisées par le Comité Fra Gli Enti di Alta Cultura (ce qui signifie à peu près « Entre les organismes de haute culture ») où l’Italie était représentée par Luigi Pirandello, la Grande-Bretagne par Chesterton, l’Allemagne par Kayserling (sic) et la Hongrie par Lagos (sic) Zilahy, et le 6 mai 1935, au Palazzo Vecchio de Florence, je rappelai mes souvenirs italiens. »

Au tome X intitulé Voyages d’un monde à l’autre (volume paru en juin 1964, page 286), on trouve cette indication plus elliptique (d’autant que le contexte ne traite pas du même sujet) :

« (…)  J’avais dû, au mois de mai [1935], m’absenter [de Paris] pour me rendre au Mai florentin où je représentai les lettres françaises aux côtés de l’Allemand Kayserling et de l’Anglais Chesterton. J’avais poussé mon voyage jusqu’à Sienne (…) ».

Quelques livres d'Henry Bordeaux

Henry Bordeaux n’en dit pas plus : malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé d’autres mentions de ce « Mai florentin » de 1935, qui semble s’apparenter à un festival artistique  et littéraire (d’après Internet, ce festival, surtout musical, existe toujours). Ce fut sans doute l’un des derniers voyages de Chesterton à l’étranger. Sans doute un érudit chestertonien et/ou italophile en saura-t-il plus ? [Nous reviendrons effectivement sur ce voyage en Italie, ndlr].

Sur le plan historique, on peut noter, en marge de cet épisode, que les quatre écrivains non-italiens, (le cas de Pirandello est différent) alors persona grata dans l’Italie mussolinienne, seront dans leur pays respectif des opposants au régime hitlérien (les éléments relatifs à Keyserling et Zilahy à ce sujet proviennent de Wikipédia). Chesterton bien sûr, mais aussi Keyserling, qui finira par être interdit de publication et de sortie du Reich. Zilahy, opposant au régent Horthy, sera recherché par les Allemands à leur entrée en Hongrie et devra se cacher avec sa famille. Plusieurs livres de Bordeaux seront interdits par les autorités allemandes sous l’Occupation, et il se refusera à tout contact avec eux.

Mentionnons pour être complet que dans le tome  V Douleur et gloire de Verdun (paru en 1959) de ces mêmes souvenirs, Henry Bordeaux (alors capitaine d’état-major) signale le passage d’Hilaire Belloc parmi les personnalités, hommes politiques et autres célébrités « visitant » le champ de bataille de Verdun en 1916 (selon une sorte de tourisme patriotique au goût discutable). Pour sa part, sans être intégré, malgré ses demandes réitérées, dans une unité combattante, il partagea cependant fréquemment la vie et les dangers des « poilus » de 1ère ligne, ses missions le portant aux points les plus exposés du front.

 Louis Choisy (janvier – mai 2013).

Appendice 1 : éléments biographiques

– Henry Bordeaux : académicien français (1919), romancier et écrivain d’origine savoyarde,   (Thonon 1870 – Paris 1963).

– Gilbert Keith Chesterton : nous ne présenterons pas cet écrivain protéiforme ! (Kensington 1874 – Beaconsfield 1936).

– Hermann von Keyserling : philosophe et écrivain allemand (Könnu [Estonie] 1880 – Innsbruck 1946). Il s’agit d’une supposition : la graphie Kayserling ne donne rien de probant.

– Lajos Zilahy (et non Lagos) : romancier, dramaturge et réalisateur hongrois (Nagyszalonta [actuelle Salonta, Roumanie, à la frontière hongroise] 1891 – Novi Sad [en Voïvodine, actuelle Serbie] 1974.

– Luigi Pirandello : dramaturge, romancier et auteur de nouvelles italien, prix Nobel de littérature 1934 (Agrigente [Sicile] 1867 – Rome 1936).

– Hilaire Belloc : écrivain, poète, historien et polémiste franco-anglais (père français, mère anglaise ; naturalisé sujet britannique en 1902), catholique et formant avec GKC le binôme surnommé Chesterbelloc par leur « ennemi intime » Bernard Shaw (La Celle-Saint-Cloud 1870 – Guildford 1953).

Appendice 2 : nuances

Selon Wikipédia, Pirandello était à la fois soutenu par Mussolini et irrité par le caporalisme du régime fasciste.

Henry Bordeaux était anti-hitlérien et anti-allemand, un peu à la manière de Charles Maurras dont il fut un ami fidèle toute sa vie durant (sans être royaliste). Il consacra un petit livre au maréchal Pétain au début de l’Occupation (Images du Maréchal Pétain, Séquana, janvier 1941, 128 pages). Il sera tout de même inquiété à la Libération, figurant sur une « liste noire » du CNE parce que jugé « proche de Vichy » (alors qu’il y avait refusé toute fonction officielle). Il disparut tout de même de la liste « définitive ». Cette double fidélité (à Maurras et au Maréchal) lui vaudra la hargne de ses bons confrères Claudel et Mauriac.

Hilaire Belloc était tout de même un solide gaillard, physiquement et moralement courageux. Son fils Louis mourut en service commandé dans le nord de la France en 1918, servant dans le Royal Flying Corps.

Chesterton et les écrivains catholiques

Entre 1915 et 1961 fut publiée à Montréal (Canada) la Revue Dominicaine dont nous extrayons la partie d’article publiée ci-dessous et qui évoque Claudel, Belloc et Chesterton. Signé Berthelot Brunet (1901-1948), cet article fait le point sur la littérature catholique et fut publié sous le titre « Lettre à Jacques Ouvrard sur les écrivains catholiques » dans le numéro de décembre 1942 de cette revue.

L’Angleterre et l’Europe par G.K. Chesterton

La question de la place de l’Angleterre dans l’Europe n’est pas nouvelle. Elle est apparue bien avant la naissance de la Communauté économique européenne et de l’Union européenne. En 1935, L’Européen, un « Hebdomadaire, économique, artistique et littéraire » (n°287, du 17 mai 1935) publiait dans ses colonnes la traduction française d’un article de G.K. Chesterton sur ce sujet. Il n’est fait nulle mention de l’origine de l’article et seule la signature de l’auteur est indiquée à la fin de cet article. Nous le reproduisons ci-dessous dans son intégralité.

La revue L’Européen était dirigée depuis Paris par Étienne Fougère (1871-1944), industriel, parlementaire (groupe des Républicains de gauche) et directeur de l’Association nationale d’expansion économique (ANEE). Fougère militait pour la construction d’une Europe économique et prônait à travers L’Européen, une troisième voie entre le capitalisme américain et le communisme. Il s’inscrivait dans le courant pacifiste développée alors par Aristide Briand.

Il est intéressant de constater que G.K. Chesterton n’était pas publié en France uniquement dans des revues de droite (La Revue universelle, par exemple) ou catholiques, mais également par des publications idéologiquement ancrées plus à gauche.

Incurable romantisme ?

C’est une idée répandue en France que Chesterton n’intéresse que les Anglo-Saxons, terme finalement si générique que l’on y met un peu n’importe qui. Sauf, bien sûr, les Français ! Pourtant, Chesterton a bien traversé la Manche et une grande partie de ses livres est aujourd’hui traduite dans notre langue, à défaut d’être forcément disponible en librairie. Mais, au-delà même de ce dernier aspect, il faut souligner également que sa pensée, certains de ses paradoxes, certaines de ses fulgurances, ont retenu l’attention d’intellectuels français. Ceux d’hier, comme Paul Claudel ou Henri Massis, dont on dira qu’ils ont avec l’auteur anglais une connivence religieuse. Ceux d’aujourd’hui, comme Alain Finkielkraut ou Jacques Dewitte par exemple, qui n’ont pas, eux, cette proximité dans la foi.

Ce n’est pas le cas de Jean Duchesne qui, co-fondateur de l’édition francophone de la revue Communio, membre de l’Observatoire Foi et Culture, exécuteur littéraire du théologien Louis Bouyer et du cardinal Lustiger, est à la fois un catholique et un intellectuel. Jean Duchesne vient de sortir un livre au titre évocateur : Incurable romantisme ?, (Parole et silence, 244 pages, 20 €)dans lequel il s’interroge sur « la pandémie culturelle qui défie la nouvelle évangélisation » selon le sous-titre de ce livre. Il ne s’agit pas ici de présenter dans le détail cet ouvrage, mais d’indiquer que l’auteur y cite Chesterton et même le cite bien puisque, pour une fois, nous avons droit, aux « vertus chrétiennes devenues folles » et non aux « idées », terme qui s’est imposé concernant la traduction de ce passage d’Orthodoxie (chapitre III) que je cite ci-dessous dans son intégralité

Le monde moderne n’est pas méchant ; à certains égards il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées. Quand un certain ordre religieux est ébranlé – comme le Christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des vieilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude.

(traduction Anne Joba).

Dans son livre, Jean Duchesne met très justement en garde contre la tentation romantique, « une affection chronique qui affecte l’imaginaire collectif de l’Occident » et invite l’Église à « ne pas miser sur le romantisme moribond qui réduit la foi à une adhésion subjective ». En arrière-fond de sa réflexion se trouve le désir de réconcilier la foi et l’intelligence, comme le voulut en son temps Chesterton et tant de ces intellectuels catholiques qui constituent des bornes importantes sur notre chemin vers ce but.