Aphorisme chestertonien (269)

Pourquoi le poète qui louait le soleil se cachait-il bien souvent dans une caverne ? Pourquoi le saint qui était si tendre avec son frère le loup était-il si rude avec son frère l’âne (surnom qu’il donnait à son corps) ? Pourquoi le troubadour qui disait que l’amour mettait le feu à son coeur fuyait-il les femmes ? Pourquoi le chantre qui se réjouissait de la force et de la gaîté du feu se roulait-il délibérément dans la neige ? Pourquoi l’hymne même qui clame avec toute la passion d’un païen « Loué soit Dieu pour notre soeur la terre mère, qui produit fruits et herbes variés et les fleurs éclatantes », se termine-t-il par les mots « Loué soit Dieu pour notre soeur, la mort du corps » ?

Saint François d’Assise 

Aphorisme chestertonien (268)

La signification du mot « paradoxe » peut certes faire le sujet d’une discussion. En grec, bien sûr, il désigne simplement quelque chose qui va contre l’opinion reçue : en ce sens un missionnaire qui fait des remontrances à des cannibales des mers du sud est paradoxal. Mais dans le domaine bien plus important où les mots s’usent et s’altèrent par l’usage, le paradoxe ne signifie pas seulement cela : il signifie au moins quelque chose dont l’antinomie ou l’inconsistance apparente est suffisamment évidente dans les termes utilisés, et plus communément encore que tout cela, il signifie une idée exprimée en une forme qui est verbalement contradictoire. Ainsi par exemple la grande maxime « celui qui perd sa vie, celui-là la sauvera », est un exemple de ce que les modernes entendent par paradoxe… De toute façon on peut convenir que ce que l’on entend communément par paradoxe est une sorte de collision entre ce qui a l’apparence du vrai et ce qui en est la réalité… par paradoxe, nous voulons dire la vérité inhérente à une contradiction…

Chesterton dans son livre sur G.B. Shaw

Aphorisme chestertonien (267)

Quand un catholique vient de se confesser, il franchit vraiment de nouveau par définition cette porte qui ouvre sur l’aurore des premiers jours de la vie, et il entrevoit avec un regard neuf, au travers de ce monde, un palais de cristal qui est réellement de cristal. Il croit que dans le recoin obscur et dans le rituel bref (du confessionnal), Dieu l’a pour de bon refait à son image. Il est alors un nouveau sujet d’expérience pour le Créateur : il l’est autant que lorsqu’il n’avait que cinq ans.

Autobiography 

Aphorisme chestertonien (266)

L’Association des Amis de Chesterton vous souhaite une bonne rentrée et vous invite à passer cette nouvelle année en compagnie d’un écrivain dont la richesse mérite toujours d’être découverte.

J’éprouvais une forte impulsion intérieure à me révolter, à déloger cet incube ou à rejeter ce cauchemar. Et comme je réfléchissais à fond à la question, avec bien peu d’aide de la part de la philosophie et nulle aide en fait de la religion, j’inventai une théorie mystique, un rudiment ou un expédient de mon cru. C’était substantiellement ceci : que même la seule existence, réduite à ses limites les plus primaires, était assez extraordinaire pour être passionnante. N’importe quoi était magnifique comparé à rien.

Autobiography

Disparition de Simon Leys, un ami de Chesterton

L’été a toujours de ces surprises !… Le Figaro de ce jour, sous la signature de Sébastien Lapaque, nous annonce la mort, ce lundi 11 août, de l’écrivain, essayiste et sinologue belge, Simon Leys, de son vrai nom, Pierre Ryckmans. Une grande perte pour le monde des lettres et pour les amoureux de la Chine. Mais une grande perte aussi pour le petit univers des chestertoniens.

Simon Leys était, en effet, un lecteur attentif de Chesterton dont il avait parlé à plusieurs reprises. Dans Protée et autres essais (2001), republié récemment en version de poche (Folio/essais), il démarre l’ouvrage en évoquant sa rencontre avec le Napoléon de Notting Hill de Chesterton et l’impression décisive que lui fit la première phrase de ce roman de 1905.

« Le Napoléon de Notting Hill, écrit-il, demeure une invention délicieuse et contient bon nombre de perles de sagesse (« Tout comme un méchant homme est malgré tout un homme, un méchant poète est malgré tout un poète ») ; il présente aussi d’éclairantes observations sur la nature essentiellement démocratique du système monarchique (en fait, le plus démocratique de tous les systèmes, à condition que, chaque année, on tire au sort un nouveau roi) – notion que tous les républicains pourraient méditer avec profit.

Plus récemment, dans son livre, Le Studio de l’inutilité, Simon Leys avait publié le texte d’une conférence qu’il avait consacrée à Chesterton et qu’il avait prononcée devant les membres de la Chesterton Society d’Australie, pays où il résidait. Le texte de cette conférence est publié intégralement sur le site de L’Express . En voici un extrait :

Lorsque Chesterton n’était encore qu’un jeune homme oisif et rêveur qui s’était laissé dériver sans motivation particulière vers une vague école des beaux-arts, il se trouva secoué par une crise soudaine: il fit l’expérience d’une terrible confrontation avec le Mal – le Mal perçu non pas comme une menace venue de l’extérieur, mais bien comme une réalité spirituelle, lovée au coeur de sa propre conscience. Ce fut alors qu’il eut l’intuition du paradoxe central qu’il ne cessera d’explorer toute sa vie durant, et qu’il finira par résumer vers la fin de sa carrière, dans son livre magistral sur saint Thomas d’Equin : le christianisme a inversé l’ancienne croyance platonicienne selon laquelle c’est l’univers matériel qui serait mauvais, et l’univers spirituel qui serait bon. En réalité, c’est le contraire qui est vrai : ayant créé le monde, Dieu regarda toutes choses et vit qu’elles étaient bonnes. « Il n’y a pas de choses mauvaises, mais seulement un mauvais usage des choses. Ou, si vous voulez, il n’y a pas de mauvaises choses, mais seulement des pensées mauvaises, et surtout des intentions mauvaises. Il est possible de disposer des choses bonnes avec de mauvaises intentions, et les bonnes choses, telles que le monde et la chair, ont été détournées par une intention mauvaise, appelée le diable. Mais le diable est incapable de rendre aucune chose mauvaise -les choses demeurent telles qu’elles ont été créées le premier jour. L’œuvre du Ciel seule est matérielle – la création du monde matériel. L’OEUVRE DE L’ENFER EST ENTIÈREMENT SPIRITUELLE. »

Dans sa jeunesse, durant tout un temps, Chesterton vécut dans la crainte de se trouver pris au piège de son propre esprit, bouillonnant d’une incontrôlable activité – et pendant toute une période, il tituba littéralement au bord de la folie. Dans cet état, ce fut finalement la poésie qui le sauva et lui permit de conserver la raison, car le don du poète (qui est aussi le don de l’enfant) consiste en la capacité de rester relié au monde extérieur, de contempler les choses avec une attention intense et totale, et de tomber en extase devant le spectacle du réel. Et le poète et l’enfant ont reçu en partage la grâce de ce que Chesterton appelait « le minimum mystique » – à savoir, la conscience de ce que les choses sont, point à la ligne. « Si une chose n’est rien d’autre qu’elle-même, c’est bien; elle est, et c’est ça qui est bon. »

Rappelons pour finir qu’en excellent connaisseur de la Chine, Simon Leys avait eu le courage de dénoncer et de décortiquer la réalité du maoïsme à une époque, comme le souligne Sébastien Lapaque dans le Figaro, où « tout Paris était maoïste ».

Sur Chesterton et Simon Leys, voir sur ce site :

Chesterton selon Simon Leys;

Petite actualité chestertonienne en passant.

Anniversaire de la mort de Chesterton

Il y a 78 ans, G.K. Chesterton rendait son âme à Dieu, à l’âge de 62 ans. Il laissait une œuvre abondante et unique, ainsi que le souvenir impérissable d’un homme et d’un écrivain aussi fantaisiste qu’il était profond. Malgré le temps, son œuvre continue de nourrir la réflexion de lecteurs, surpris, étonnés, et le plus souvent ravis, devant ce don unique qu’il avait de mettre en avant les incohérences des idéologies et de ramener l’esprit au sens des réalités. Sa conversion au catholicisme aura été le point de départ d’une longue série de retour à Dieu, expliquant en grande partie la raison de l’enquête préliminaire à un procès de béatification qui se déroule actuellement. À sa mort, son ami W.R. Titterton écrira :

« Que ferons-nous sans lui? Vous qui le connaissez comme je l’ai connu, et avez pour lui une affection aussi profonde, vous êtes déconcertés par la perte que représente sa disparition. Comme une famille lorsque leur père meurt, nous sommes frappés. Pas besoin de vous dire ce qu’il a fait, ou ce qu’il représentait. Tout cela est dans notre sang. Je ne peux pas le décrire. Il était trop grand, et trop près, ainsi que trop simple. »

Sur la mort de Chesterton, plusieurs articles ont déjà été publiés sur ce blogue. Nous vous invitons à les lire s’ils vous ont échappés :

sur le télégramme de condoléance venu de Rome;

La mort de Chesterton dans le Temps;

La mort de Chesterton dans la presse française (1);

La mort de Chesterton dans la presse française (2);

La mort de Chesterton dans L’Humanité;

Sur les personnalités présentes lors de la messe d’inhumation;

Les lecteurs les plus assidus de ce blogue, et ceux qui ont la bonne idée d’en être les abonnés, auront remarqué que nous n’avons pas publié d’aphorisme depuis plusieurs jours. Cette situation risque de durer encore un peu. C’est pourquoi, en attendant le retour d’une publication quotidienne, nous vous invitons à suivre pendant ce mois de juin la parution quotidienne de citations de Chesterton proposée par l’agence de presse Zenit.

Enfin signalons que les revues Valeurs actuelles, le Figaro Histoire et La Nef ainsi que Radio Courtoisie ont présenté le dernier ouvrage paru : Chesterton face à l’islam de Philippe Maxence, livre toujours disponible auprès de l’association des Amis de Chesterton (voir ici et ).

Aphorisme chestertonien (263)

(G.K. Chesterton et sa femme Frances, à Rome, en 1929)

Nous avons tous eu envie un jour ou l’autre d’abattre crosses et mitres dorées pour la seule raison qu’elles sont dorées. Il est des fois où nous démange une envie bien compréhensible d’envoyer un coup de pied à un prêtre pour la seule raison qu’il est un prêtre. Mais demandons-nous sérieusement si l’humanité ne se porte pas mieux avec de l’or dans sa religion plutôt que de la grisaille, et nous arriverons vite à la conclusion que l’or qui resplendit sur une chape ou une croix donne à la plupart un bonheur autrement intense que le bref déplaisir qu’il peut nous causer.
William Blake