L’option Chesterton

Dale Ahlquist prononçant son discours au TMC sur l’option Chesterton.

L’article suivant est un extrait du discours d’introduction donné par Dale Ahlquist, président de l’Américan Chesterton Society,  au Collège des Arts Libéraux Thomas More (Thomas More College of Liberal Arts), le samedi 20 mai dernier. Il nous a été aimablement proposé et traduit par E.V. que nous remercions de tout cœur.

L’Incarnation est le centre de la réalité. C’est cette vérité qui est à la source de toutes les autres vérités. Et il ne faut pas avoir peur de dire cette vérité. Elle mérite qu’on meurt pour elle. Mais plus important encore, elle mérite que l’on vive pour elle.

Dans son livre L’Homme éternel (The Everlasting Man), G.K. Chesterton utilise une grille de lecture bien différente de celles utilisées traditionnellement dans l’approche comparée entre religions et étapes de développement des civilisations. Il définit quant à lui quatre catégories qui traversent le temps, qui sont parfois présentes simultanément dans une époque donnée, parfois même aussi au sein de chaque individu. Il nomme ces catégories : “Dieu”, “les dieux”, “les démons” et “les philosophes”. Pour Chesterton, “Dieu” est cette force ultime sous-tendant tout l’univers. Mais pas seulement. C’est cette force, cette personnalité, qui donne sens, car rien ne peut avoir de sens sans personne pour le donner. Quand Dieu est oublié, ce qui arrive si souvent, les “dieux” paraissent. Avec ces “dieux” viennent les mythologies, toutes ces tentatives fantaisistes de donner un sens, de raconter l’histoire de l’humanité, l’histoire de l’homme à sa façon, avec ses héros et ses espoirs, ses aventures, ses amours, ses batailles, sa vie et sa mort et son désir d’éternité. Ensuite, il y a les démons. Ils représentent le plaisir immédiat, le déclin de la vertu et la fascination pour le mal. Ce mal que font les hommes quand ils se lassent de faire le bien. Quand ils agissent non pas parce qu’ils pensent, à tort, que ce qu’ils font est bon mais parce qu’ils savent qu’ils font le mal. Enfin, il y a les philosophes, qui essaient de soumettre la réalité à l’aide du don sublime de la raison. Ces quatre catégories que définit Chesterton pourraient suffirent. Mais en réalité elles ne suffisent pas.

En effet, Chesterton explique que la venue du Christ a bouleversé l’histoire de façon radicale. Le Christ vint dans un monde peuplé de nombreuses divinités. Mais le Christ était un personnage bien différent de tous les autres personnages de la mythologie. Seule l’Evangile « répond à cette quête mythologique romanesque, en racontant l’histoire d’une recherche philosophique de la vérité tout en étant une histoire vraie. » Quand le Christ fonda son Eglise, il unit, pour la première fois dans l’histoire, la théologie et la philosophie. Il vint également dans un monde rempli de démons. Il les expulsa, et même, en une notable occasion, il les expulsa dans un troupeau de nombreux porcs.

Le paganisme se termina avec le christianisme. Mais alors que l’ancienne civilisation païenne s’écroulait, avant que ne soit établie une nouvelle civilisation chrétienne, le monde a traversé une période où il n’y eut presque plus de civilisation. Ce temps qu’on appelle les Âges Sombres. C’est le temps où les tribus barbares se répandaient sur les continents, ce temps où les hommes, soumis à leurs seuls appétits, ne bâtirent rien de nouveau mais détruisirent ce qui était ancien.

Mais les barbares ont été vaincus. Ils l’ont été par des figures légendaires comme le Roi Arthur. Ils l’ont été par des figures historiques comme le Roi Alfred le Grand. Et quand la civilisation chrétienne a jailli des ruines des Âges Sombres, elle a bâti de grandes cités. Elle a construit des universités, des hôpitaux, des cathédrales. Elle a donné au monde un art, une musique et une littérature magnifiques.

Pourtant, depuis quelques siècles, nous constatons le déclin de cette civilisation chrétienne. Et déjà, il y a une centaine d’années, G.K. Chesterton prédisait l’arrivée de Nouveaux Âges Sombres.

Dans son poème épique La Ballade du Cheval Blanc, Chesterton donne la parole au Roi Alfred le Grand, qui prophétise sur le retour des barbares. Mais il s’agit de barbares d’un nouveau genre, qui détruiront notre civilisation, non pas par la force brutale mais par le vandalisme intellectuel, un vandalisme qui « ordonne toutes choses avec des mots morts » :

By this sign you shall know them,

That they ruin and make dark…

By all men bound to Nothing,

Being slaves without a lord,

By one blind idiot world obeyed,

Too blind to be abhorred;

By terror and the cruel tales

Of course in bone and kin,

By weird and weakness winning,

Accursed from the beginning,

By detail of the sinning,

And denial of the sin.

Nous sommes, en effet, arrivés au point où nous connaissons en détail et avec précision comment commettre le mal, tout en niant complètement le mal. Nous attribuons des noms doux ou cliniques à une multiplicité d’actes pervers, dont nous nions qu’ils soient des péchés. Les péchés de luxure que nous savons décrire avec force détails et publicité, sont les moins considérés comme des péchés. Nos péchés d’avarice, de gourmandise, d’envie, de paresse et particulièrement d’orgueil, eux, sont tout autant niés puisque justifiés par cette culture commerciale grossière que nous avons érigée, fondée sur la convoitise, l’auto-complaisance et la satisfaction immédiate de nos désirs. De nouveaux temples ont été construits, habités par de nouvelles prostituées sacrées. Nous avons bâti de nouveaux colisées où se combattent les nouveaux gladiateurs. Nous avons créé de nouvelles mythologies avec les héros de bandes dessinées et toute une foule de personnages de science fiction qui évoluent dans le ciel d’une nuit étrange. Les “dieux” sont revenus. Et nos imaginations s’égarent dans des réalités alternatives.

Avec la perte de la foi vient celle de la raison. La philosophie s’est de nouveau séparée de la théologie. Chaque philosophie moderne est devenu folle, enfermée dans la prison propre et lumineuse d’une seule idée : que toutes les actions humaines peuvent être attribuées à la biologie, l’économie ou l’environnement, ou à tout autre déterminisme à la mode qui nous dépouille de notre dignité et de notre libre arbitre.

Les démons aussi ont été déchainés, en même temps que les actions des hommes étaient de plus en plus sombres et perturbatrices. Et que ce soit sombre et perturbant ne dérange personne, quelqu’un étant toujours prêt à en faire un film. Comme le dit Chesterton : dans la nouvelle version de l’épisode du possédé gérasénien, nous avons abandonné le Rédempteur et gardé uniquement les démons et les porcs.

Peut-être avez-vous entendu parler de « l’Option Benoît ». Dans ce livre, Rod Dreher donne une brillante analyse des Nouveaux Âges Sombres. Il montre de façon fascinante comment s’engager dans la formation de communautés chrétiennes. Je suis d’accord avec lui sur la plupart de ses développements. Pourtant, il me semble que sa stratégie s’appuie trop sur une “mentalité d’assiégé”, plutôt que sur une volonté d’engagement. Or nous ne pouvons pas rester en dehors du monde. Nous ne pouvons pas fuir le monde. Nous sommes là pour transformer le monde. C’est notre devoir.

Et, avec tout le respect dû à « l’Option Benoît », je voudrais proposer « l’Option Chesterton ». Ce n’est pas complètement différent. C’est tout simplement différent.

Qu’est-ce que « l’Option Chesterton» ? Cela commence en étant fidèle à la Foi. Saint Benoît ne s’était pas proposé de sauver la culture ou la civilisation qu’il voyait disparaitre. Avant toute autre chose, il cherchait Dieu. L’Incarnation est le centre de la réalité. C’est cette vérité qui est à la source de toutes les autres vérités. Et il ne faut pas avoir peur de dire cette vérité. Elle mérite qu’on meurt pour elle. Mais plus important encore, elle mérite que l’on vive pour elle.

En partant de là, la première chose à faire est de commencer à reprendre le contrôle de nos propres vies. Et non d’attendre d’un gouvernement qu’il trouve des solutions à nos problèmes. Ou qu’une nouvelle découverte, un nouveau traitement, un nouvel outil technologique les trouvent. Chesterton dit que le signe de la décadence, c’est ce moment où nous payons d’autres personnes pour se battre à notre place, d’autres pour danser à notre place, ou d’autres pour nous gouverner. Faire les choses pour nous-mêmes serait déjà révolutionnaire. Chesterton dit aussi que c’est dégradant de posséder un esclave. Mais que c’est encore bien moins dégradant que de devenir un esclave soi-même. Il nous faut nous libérer de tout ce qui nous asservit, qu’il s’agisse d’objets électroniques, de produits chimiques ou de divertissement. Libre signifie être aussi bien libre d’utiliser quelque chose que de ne pas l’utiliser.

Et que pouvons-nous faire d’autre pour changer le monde de fond en comble ?

Travaillez pour devenir son propre employeur plutôt que l’employé de quelqu’un d’autre. Chaque fois que cela est possible, achetez local. Créez votre propre école en collaboration avec des parents qui pensent comme vous, qui comprennent qu’il n’y a rien de plus important que l’âme de nos enfants. Devenez membres d’une coopérative de partage des frais de santé plutôt que de donner votre argent à une société d’assurance gérée depuis un gratte-ciel de verre. Rejoignez une coopérative de crédit local plutôt que d’aller à la banque. Donnez de votre argent aux pauvres et accordez leur la dignité de le dépenser eux-mêmes plutôt que de le dépenser pour eux.

Créez vos propres divertissements plutôt que de payer pour les productions minables de l’industrie du divertissement. Créez votre propre art. Ecrivez des poèmes, des poèmes qui riment. Lisez des livres, lisez de vieux livres. Lisez Chesterton.

Cultivez votre jardin. Et si vous ne pouvez pas faire pousser des légumes ou des fleurs, faites grandir des enfants.

Chaque jour, partagez un repas en famille pendant lequel on s’attarde autour de la table. Chaque jour, consacrez un temps à la prière en famille. Chaque jour, réservez-vous un temps de silence personnel. Souvenez-vous du jour du Sabbat et sanctifiez-le. Sanctifiez-vous. Cassez les conventions, gardez les commandements.

Regardez chaque chose comme si vous la voyiez pour la première fois. Soyez toujours pleins de gratitude. Pensez toujours à Dieu. Et si vous êtes toujours pleins de gratitude, vous voudrez toujours penser à Dieu. Et vous serez heureux.

Chesterton dit que le but de l’Homme est le bonheur de l’Homme… Rien ne nous oblige à être plus riche, plus affairé, plus efficace, plus productif, plus innovant ou d’une quelconque façon plus matérialiste ou plus prospère, si tout cela ne nous rend pas plus heureux.

Et n’oubliez pas : Lisez Chesterton.

Chesterton, une figure de pensée

Sous la direction de François Charbonneau vient de paraître aux éditions Liber un recueil de portraits d’auteurs et de philosophes considérés par le maître-d’œuvre de cet ouvrage comme « témoins lucides de leur époque et des déchirements qui la traversaient ». Au total, le lecteur peut découvrir ou redécouvrir  à travers vingt-cinq portraits des noms et des œuvres parfois méconnus ou inconnus. On explore ainsi la vie et les réflexions de :

Gérard Bergeron, Ernst Bloch, Emil Cioran, Fernand Dorais, Fernand Dumont, François-Xavier Garneau, George Grant, Joseph Joubert, Heinrich von Kleist, Victor Klemperer, Gerhard Krüger, Pierre de Sales Laterrière, Gilles Leclerc, Jean Le Moyne, Curzio Malaparte, Henri Louis Mencken, Maurice Merleau-Ponty, Cosntantin Noica, Paul Ricœur, Franz Rosenzweig, Denis de Rougemont, Albert Thibaudet, Paul Valery et Simone Weil.

Il s’agit là d’un ensemble disparate dont est bien conscient le chef d’orchestre de ce recueil et qui vise, principalement, à donner à connaître certains regards qui se sont posés sur le XXe siècle, dans une perspective qui se réclame de l’humanisme. À l’origine ces textes furent publiés dans la revue Argument, une revue québécoise qui se présente ainsi elle-même sur sont site Internet :

Fondée en 1998, Argument est une revue généraliste de débats et d’idées. Sans être un magazine d’actualités, elle n’est ni une revue universitaire, ni une revue spécialisée ou scientifique. Tout en respectant un niveau d’exigence élevé au plan intellectuel, elle vise la publication de textes qui éclairent le public cultivé sur les grandes questions qui touchent la société contemporaine au Québec et ailleurs. La revue paraît deux fois par année, et chaque numéro présente des essais sur des sujets variés touchant la politique, l’histoire, la société et la culture. Argument n’est pas une revue de combat. Elle n’est pas alignée sur un parti ou une idéologie politique. Elle accueille de manière ouverte différents points de vue qui ne correspondent pas toujours à l’opinion des membres du comité de rédaction. Cela ne veut toutefois pas dire qu’Argument soit sans visage. Au fil des ans, la revue s’est faite l’écho d’une sensibilité intellectuelle nouvelle au Québec qui a surgi à la fin des années 1990. Afin de cerner et d’explorer cette nouvelle sensibilité, la revue privilégie la forme de l’essai argumenté et engagé.

Les auteurs et les approches sont divers donc, mais le niveau intellectuel est élevé. Dans son comité d’honneur, on trouve Alain Finkielkraut et Pierre Manent. Mais si nous évoquons cette revue et le livre Figures de pensée, c’est que parmi les « vingt-cinq portraits de lucidité et de courage » (le sous-titre du livre) se trouve celui de G.K. Chesterton, dû à la signature de Stéphane Kelly.

Très pertinent, ce portrait s’attarde principalement sur la vision social et politique de Chesterton, le fameux distributisme, qu’il relie en toute justesse à l’action d’Hilaire Belloc. Il en donne une bonne vision, synthétique forcément, mais qui permettra à ceux qui cherchent à en savoir plus à ce sujet d’avoir là un des rares textes en français sur le sujet. La conclusion résume bien l’esprit et le ton de ce portrait :

Il est impossible d’établir si Chesterton était à gauche ou à droite de l’échiquier politique. Et avouons-le, cela n’a aucune importance. Inclassable, on peut néanmoins lui trouver des ancêtres au sein de la tradition politique anglaise, parmi les républicains radicaux du XVIIIe siècle (Swift, Gordon, Trenchard, Paine) ou les critiques romantiques de la révolution industrielle du XIXe siècle (Cobbett, Carlyle, Morris, Ruskin). Il devient plus aventureux de lui trouver des héritiers, étant donné que le monde qu’il a âprement défendu s’est effondré. On décèle parfois le même esprit insolite et singulier dans des passages de Hannah Arendt ou de Christopher Lasch. Ses propos sur la propriété, la démocratie, les classes sociales et les petites nations étaient terribles mais vrais, pour ne pas dire terriblement vrais. Ses contemporains pensaient qu’il était paranoïaque. Pardonnons-les. G. K. était simplement prophétique.

Figures de pensée, vingt-cinq portraits de lucidité et de courage, sous la direction de François Charbonneau est publié par les éditions Liber.

Aphorisme (158)

Timour le Tartare célébra, à ce que l’on dit, l’une de ses victoires en faisant ériger une tour construite entièrement de crânes humains : peut-être croyait-il qu’elle atteindrait ainsi mieux les cieux. Mais ce qui manque à une telle construction, c’est le ciment : les veines et les ligaments qui tiennent ensemble l’humanité se sont détachés depuis longtemps du reste du squelette ; et il suffira dès lors d’une chiquenaude pour faire s’écrouler toute cette pyramide de crânes. Je pense, pour ma part, que tout l’appareil moderne officiel de comptabilité électorale ressemble à cette tour branlante. Timour devait compter les têtes comme un agent électoral le nombre de voix.
Utopie des usuriers

Aphorisme (156)

Timour le Tartare célébra, à ce que l’on dit, l’une de ses victoires en faisant ériger une tour construite entièrement de crânes humains : peut-être croyait-il qu’elle atteindrait ainsi mieux les cieux. Mais ce qui manque à une telle construction, c’est le ciment : les veines et les ligaments qui tiennent ensemble l’humanité se sont détachés depuis longtemps du reste du squelette ; et il suffira dès lors d’une chiquenaude pour faire s’écrouler toute cette pyramide de crânes. Je pense, pour ma part, que tout l’appareil moderne officiel de comptabilité électorale ressemble à cette tour branlante. Timour devait compter les têtes comme un agent électoral le nombre de voix.
Utopie des usuriers

Aphorisme (155)

 

Les grandes entreprises commerciales contemporaines sont particulièrement incompétentes, et elles le seront davantage quand elles deviendront toutes-puissantes. Il en va toujours ainsi des monopoles, c’est leur faiblesse inhérente, leur talon d’Achille. Ce n’est que parce qu’ils sont incompétents qu’ils deviennent tout-puissants. Quand un grand magasin occupe tout le côté d’une rue et parfois les deux, il le fait afin que les éventuels clients ne puissent obtenir ce qu’ils désirent et soient forcés d’acheter ce dont ils n’ont pas besoin. Que l’avènement prochain du royaume des capitalistes ruinera les arts et les lettres, je l’ai déjà assez dit. J’ajoute qu’il ruinera également le commerce.
Utopie des usuriers

Aphorisme (154)

On emploie désormais des hommes de lettres pour dresser l’éloge de riches hommes d’affaires, comme autrefois les poètes célébraient les hauts faits d’un monarque. Non seulement ils trouvent des justifications politiques pour les projets commerciaux qu’ils ont élaborés par le passé, mais ils leur trouvent en plus des justifications morales.
Utopie des usuriers

Utopie des usuriers est un des livres politiques de Chesterton assez peu connu en France. Il a le mérite pourtant d’annoncer nombre de maux dont souffre notre société contemporaine. Ce passage est extrait du chapitre consacré à la publicité qui a lui seul mérite le détour. Utopie des usuriers a été traduit en français par Gérard Joulié et il est disponible aux éditions de L’Homme Nouveau.

Aphorisme (153)

L’amélioration de la qualité de la publicité coïncide paradoxalement à la dégradation de l’idée que l’artiste se fait de son art. Et ce pour une bonne et simple raison : c’est que désormais l’artiste travaillera non seulement pour plaire aux riches, mais aussi et surtout pour accroître leurs richesses ; ce qui, convenons-en, n’a rien de très louable. Après tout, c’était en tant que simple particulier qu’un pape de la Renaissance prenait plaisir à contempler un dessin de Raphaël ou à caresser une statuette sculptée par Cellini. Le prince payait la statuette sans s’attendre à ce que celle-ci lui rapporte en retour.
Utopie des usuriers

 

Utopie des usuriers est un des livres politiques de Chesterton assez peu connu en France. Il a le mérite pourtant d’annoncer nombre de maux dont souffre notre société contemporaine. Ce passage est extrait du chapitre consacré à la publicité qui a lui seul mérite le détour. Utopie des usuriers a été traduit en français par Gérard Joulié et il est disponible aux éditions de L’Homme Nouveau.

Le distributisme : un livre pour le dire

Sous la direction de Richard Aleman, directeur de The Distributist Review et collaborateur régulier de Gilbert Magazine, l’American Chesterton Society, la grande association américaine qui œuvre pour faire connaître G.K. Chesterton, a fait paraître un livre collectif consacré au distributisme. Ce terme recouvre un courant politique et social, qui fut particulièrement illustré au XXe siècle par Chesterton et Hilaire Belloc en vue de faire naître une société qui ne repose pas sur les fondements modernes partagés aussi bien par le capitalisme libéral que le communisme marxiste.

Inspiré de la doctrine sociale de l’Église, le distributisme – qui préconise à la base une société fondée sur la famille et sur la diffusion large de la propriété privée – connaît actuellement un véritable regain d’intérêt, notamment aux États-Unis. Dans le livre dirigé par Richard Aleman, The Hound of Distributism,  a solution for Our Social and Economic Crisis, seize contributeurs (dont Philippe Maxence) réactualisent le distributisme de Chesterton et Belloc, démontrant que les vieux principes issus du corpus chrétien permettent de répondre aux défis contemporains. Deux textes de Chesterton complètent cet ensemble.

On trouvera donc dans ce livre les contributions de :

– Dale Ahlquist, président de l’Americain Chesterton Society;

– William E. Fahey, président du Thomas More College of Liberal arts;

– Russel Sparkes;

– Thomas Storck;

– Joseph Pearce, auteur notamment d’une biographie de Chesterton et d’un essai sur E.F. Schumacher;

– Peter Chojnowski;

– David W. Cooney;

– Mark et Louis Zwick;

– John Médaille;

– Phillip Blond, président de ResPublica;

– Philippe Maxence, président des Amis de Chesterton;

– Donald P. Goodman III;

– Bill Powell;

– Race Mathews;

– Ryan Grant;

– Richard Aleman.

Chesterton et le réveil de la chrétienté

Chesterton, pas mort ! C’est le constat qui s’impose à la lecture de la version française d’un livre qui vient de sortir, signé d’un théologien anglais, le Père Aidan Nichols qui, non content d’être l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, a été le premier théologien catholique à être invité à enseigner à la prestigieuse université d’Oxford.

Chrétienté, réveille-toi a paru dans sa version anglaise originale (Christendom awake) en 1999. Il aura fallu quelques années et la pugnacité de l’éditeur (Denis Sureau, secondé ici par l’abbé Éric Iborra) pour faire franchir à cet essai le couloir froid et souvent venteux de la Manche.

Mais, l’attente vaut le coup. En un peu plus de 300 pages, le Père Nichols bouscule bien des idées reçues et bouge les lignes du catholicisme contemporain, trop souvent recroquevillé derrière le confort d’une rente de situation. Son essai s’appuie essentiellement sur la réalité anglaise, celle qu’il connaît le mieux. Mais, sa perspective est beaucoup plus large puisqu’elle embrasse à sa manière toute la chrétienté occidentale qu’il s’agit de réveiller d’un trop long endormissement, dû, pour une grande part, au doute profond qui s’est emparé de lui en raison de la crise d’identité qui l’a traversé depuis près de 50 ans.

De ce fait, pour Aidan Nichols, il ne s’agit pas tant de pleurer sur un monde disparu que de bousculer le dernier état d’une modernité de plus en plus éprise d’un anticatholicisme militant et, de plus en plus, incapable d’offrir les raisons et les principes d’un vivre ensemble social. Pour Nichols, en effet, le « pluralisme radical », qui constitue le dogme de notre monde contemporain, est incapable d’assurer ce vivre ensemble en raison de sa négation de la quête rationnelle de l’homme vers Dieu et de son éclatement et de la désintégration de la société. La justice sociale elle-même est impossible sans un minimum de valeurs partagées et non remises en question en permanence. Pour l’auteur, l’Église a donc un rôle à jouer. Sa légitimité tient d’abord au mandat qu’elle a reçu de son fondateur d’étendre le règne du Christ-Roi. Les catholiques peuvent ensuite s’appuyer sur une véritable sagesse qu’ils doivent porter autour d’eux, en raison même de l’impératif missionnaire. Mais pour rebâtir la chrétienté, adaptée aux circonstances actuelles, l’Église se doit d’agir sur tous les fronts qui se présentent à elle.

D’où les thèmes abordés par le Père Nichols qui concernent tous les aspects de la vie humaine. Fondamentalement, il s’agit de réassocier foi et culture, à travers plusieurs domaines : liturgie, doctrine, philosophie chrétienne, politique, économie, féminisme, vie religieuse, défense de la vie, culture biblique, œcuménisme, spiritualité, vocations. Impossible ici de tout résumer.

Et Chesterton, dans tout cela ? On trouve plusieurs occurrences (25 au total) concernant l’auteur d’Orthodoxie. Plus fondamentalement, il s’agit d’une source d’inspiration pour Aidan Nichols, qui propose notamment tout une réflexion politique et économique qui s’appuie sur les grandes intuitions chestertoniennes en la matière. Le Père Nichols voit dans la pensée de Chesterton le fondement nécessaire pour reconstruire une société fondée sur la famille. « Aucun autre auteur chrétien moderne, écrit-il, n’a autant contribué que Chesterton à identifier une vertu de domesticité. La “domesticité” évoque cette disposition dont la poursuite active permet l’épanouissement de la famille, la plus petite des entités politiques, ou ce que Chesterton appelait : Le petit État fondé sur les deux sexes, qui est à la fois le plus volontaire et le plus naturel de tous les États autodirigés.

 

L'auteur, le père Aidan Nichols

Reconstruire une société de foyers, ou une société de familles, c’est donc l’un des buts poursuivi par le Père Aidan Nichols dans cet ouvrage, et pour ce faire, il réactualise une partie de la pensée du courant distributiste incarné au début du XXe siècle par G.K. Chesterton, Hilaire Belloc et leurs amis. À l’heure où la société se délite, et où les familles sont mises à mal, une telle pensée revisitée et repensée à frais nouveaux, mérite que l’on s’y attarde. Le Père Nichols n’est pas dans la complaisance des phrases chocs, des images toutes faites, du jeu médiatique qui se concentre sur un mélange de fausse simplicité et de rupture, mais il a préféré la réflexion profonde et vivante. Son livre mérite d’être lu, discuté, approfondi. En tous les cas, pas de rester lettre morte.

Pour finir sur Chesterton, finissons sur l’envoi choisi par Aidan Nichols, envoi qui est constitué d’un extrait du très long poème épique de Chesterton, La Ballade du Cheval blanc (quel est le Français qui relèvera le défi de sa traduction ?) :

 

Je sais que la mauvaise herbe y croîtra

Angleterre, le “jardin de la Mère de Dieu”

Plus vite que l’homme ne peut la brûler ;

Et bien qu’ils se dispersent et s’en aillent maintenant

Un jour lointain triste et lent,

J’en ai la vision et je le sais,

Les barbares reviendront.

 

Ils ne viendront pas sur des vaisseaux de guerre

Ils ne brandiront pas de tisons

Mais ils se nourriront de livres

Et auront de l’encre sur les mains.

 

Sans la colère des chasseurs

Ou les talents sauvages de la guerre

Mais ordonnant toutes choses avec des paroles mortes

Ils feront des cordes de toute bête ou oiseau

Et des roues du vent et de l’étoile.

 

Bien qu’ils arrivent avec parchemin et plume,

Graves comme des clercs tonsurés,

Par ce signe vous les reconnaîtrez

Ils ruinent et rendent obscur.

 

Par la pensée, ruine croulante

Par la vie, fange mouvante

Par un cœur brisé dans la poitrine du monde

Et la fin du désir du monde.

 

Par Dieu et l’homme déshonoré

Par la mort et la vie rendues vaines

Reconnais l’ancien barbare

Le barbare qui est de retour

 

Lorsqu’il est question de mode et de vague,

De la sagesse et du destin,

Salue ce barbare éternel

Qui est plus triste que la mer.

 

Comment les hommes sages le châtieront-ils ?

Par la Croix dressée de nouveau,

Ou par charité ou par chevalerie,

Ma vision ne le dit pas ; et je ne vois

Rien de plus ; mais je chevauche plein de doute

Vers la bataille de la plaine…

Quand Hilaire Belloc écrivait sur l’Allemagne (2)

Bien que reproduit dans une revue très proche du courant maurrassien, l’analyse d’Hilaire Belloc sur l’Allemagne était plus nuancée que la réduction de ce pays à la seule barbarie qu’aurait incarnée la philosophie allemande et l’esprit prussien. Belloc voyait d’autres composantes dans l’esprit germanique, dont une origine plus catholique et davantage tournée vers Rome, qu’il symbolisait par le nom de Vienne et l’empire austro-hongrois. Malheureusement, malgré l’origine autrichienne d’Hitler, ce dernier incarnait davantage les racines prussiennes. On trouvera ci-dessous la suite de l’article d’Hilaire Belloc dont la traduction française fut initialement publiée dans La Revue universelle du 1er mars 1940.